Démystifions l’anxiété (troisième partie)

Troisième article d’une série portant sur l’anxiété (voir le premier et le second). Il y a deux semaines, j’ai publié un tour d’horizon, une définition et des statistiques sur l’anxiété en psychologie clinique. La semaine dernière, j’ai présenté rapidement quelques formes d’anxiété fréquemment rencontrées en clinique (les phobies, la panique et le trouble d’adaptation). Cette semaine, je vous présente un survol de trois autres formes d’anxiété : le trouble obsessionnel-compulsif, le trouble d’anxiété généralisée et le trouble de stress post-traumatique.

 Le pont

Pensées envahissantes et comportements répétitifs

 

Le trouble obsessionnel-compulsif est une condition qui est fréquemment présentée dans les films, les livres et les émissions de télévision. Il est parfois présenté de façon un peu poussée, voire caricaturale, mais s’avère généralement causer une souffrance extrême chez les gens qui sont aux prises avec. On définit cette problématique par la présence d’obsessions, de compulsions, ou des deux !

 

Les obsessions sont des pensées, impulsions ou images mentales qui reviennent constamment et qui sont vécues comme étant intrusives et indésirables. Elles génèrent chez les gens une détresse ou une anxiété importante. Logiquement, l’individu qui en souffre va tenter de les ignorer, de les « supprimer » ou de les neutraliser, soit avec une autre pensée ou en posant une action, comme, par exemple, une compulsion.

 

Les compulsions, elles, sont des comportements répétés (se laver les mains, placer des objets en ordre, vérifier constamment) ou des actes mentaux (prier, compter, répéter silencieusement des mots) qu’un individu se sent poussé à faire en réponse à une obsession, ou selon des règles mentales qui doivent rigidement être respectées. Les compulsions visent à prévenir ou réduire l’anxiété ou la détresse, ou à empêcher un événement ou une situation que la personne craint. Toutefois, ces comportements ou actes mentaux ne sont pas connectés de façon réaliste avec ce qu’ils ont comme objectif de neutraliser ou de prévenir, ou alors ils le sont, mais sont clairement excessifs dans leur fréquence ou leur intensité. Les obsessions ou compulsions prennent généralement beaucoup de temps à la personne qui en souffre (plus d’une heure par jour, au total).

 

Certaines des personnes qui souffrent d’obsessions ou de compulsions sont très conscientes du fait que leurs croyances ne sont pas logiques. D’autres, toutefois, les considèrent comme probablement vraies, alors que certains sont absolument convaincus que leurs obsessions (les pensées intrusives) ou que les règles régissant leurs compulsions (faire action X prévient événement Y d’arriver) sont vraies. Évidemment, les premiers (généralement considérés comme dotés d’un bon « insight ») ont généralement plus de facilité à se sortir de leur problématique ; il leur est plus facile d’affronter leurs angoisses et de cesser de faire leurs compulsions.

 

Certaines obsessions fréquentes sont les peurs de contamination (peur d’avoir attrapé une maladie et d’en souffrir, d’en mourir ; que quelqu’un nous contamine ; qu’un objet nous contamine ;  peur de contaminer une autre personne et qu’elle en souffre, en meure), les phobies d’impulsion (crainte de perdre le contrôle et de poignarder quelqu’un, de le battre, de le pousser dans un mur, de s’exhiber les parties génitales en public, d’agresser sexuellement un adulte ou un enfant, de hurler ou de dire des choses inacceptables en public, de sauter du bord d’un édifice ou d’un moyen de transport en mouvement), les oublis potentiels (peur d’avoir potentiellement roulé sur quelqu’un en voiture sans s’en être rendu compte, d’avoir oublié de fermer un rond de poêle ou de barrer la porte en quittant ; penser éprouver le souvenir d’avoir tué ou empoisonné quelqu’un) et les prévisions catastrophiques (crainte d’avoir été volé, que sa maison ait brûlé, qu’un être cher développe un cancer ou qu’il meure d’un accident grave ; avoir en tête le visuel d’une scène horrible [meurtre, viol, accident] et craindre qu’y penser puisse causer l’événement).

 

Les compulsions sont très nombreuses et hautement variables d’un individu à l’autre. Elles peuvent se modifier ou évoluer au fil du temps, chez une même personne. Toutefois, elles ont tendance à être très rigides et à graduellement prendre de plus en plus de temps, dans une journée, pour une même personne. Ce sont surtout elles qui ont tendance à devenir extrêmement handicapantes. Les troubles comme l’amassage compulsif (ou syndrome de Diogène), la trichotillomanie (arrachage compulsif des cheveux ou autres poils) et la dermatillomanie (grattement excessif ou arrachage de bouts de peau) figurent parmi des formes de compulsions, servant parfois à calmer une forme d’anxiété et, d’autres fois, simplement à « réduire une tension » un peu diffuse, chez un individu.

 

L’allergie à l’incertain ou l’inquiétude à thèmes multiples 

 

Une autre manifestation très fréquente de l’anxiété est appelée le trouble d’anxiété généralisée. Son nom a tendance à porter à confusion, surtout étant donné que, lorsqu’une personne anxieuse se présente chez un médecin qui n’est pas particulièrement sensibilisé aux problématiques en santé mentale, on a tendance à lui poser un « diagnostic d’anxiété » ou un trouble d’adaptation avec humeur anxieuse, et beaucoup de gens assument alors que c’est au trouble d’anxiété généralisée qu’on réfère. Les termes « trouble d’inquiétudes multiples », « inquiétudes envahissantes » ou « intolérance à l’incertain » seraient probablement des étiquettes diagnostiques plus appropriées pour cette condition.

 

On définit le trouble d’anxiété généralisée comme une anxiété excessive avec des inquiétudes (c’est-à-dire, le fait de s’attendre à un événement négatif de façon appréhensive), la plupart du temps pendant au moins six mois, au sujet d’un certain nombre d’événements ou d’activités différents (comme le travail ou la performance scolaire). Les inquiétudes sont difficiles à contrôler et accompagnées d’au moins trois des symptômes suivants : être agité ou se sentir énervé, à vif ; être facilement fatigué ; éprouver de la difficulté à se concentrer avoir des blancs ; se sentir irritable ; ressentir de la tension musculaire et éprouver des problèmes de sommeil (difficulté à s’endormir ou à rester endormi, être incapable de se reposer ou avoir un sommeil insatisfaisant).

 

Les inquiétudes les plus fréquemment rencontrées sont des thèmes touchant des éléments de la vie courante, de la routine d’une personne : les responsabilités professionnelles, la santé, les finances, la santé ou le bien-être des proches, des malchances qui pourraient arriver aux enfants, les tâches ménagères, la possibilité d’arriver en retard à des rendez-vous, les compétences personnelles, la qualité des performances individuelles ou d’équipe (sportive, scolaire, professionnelle), etc. La personne présentant une anxiété de ce type aura tendance à faire « jouer des cassettes » dans sa tête, se faire des scénarios catastrophiques répétés, fréquemment très semblables d’une fois à l’autre, sur quelques-uns de ces thèmes, en lien avec sa vie. La plupart du temps, la personne passera quelques heures par jour (ou par nuit !) à se tourmenter avec ces diverses inquiétudes, ces scénarios catastrophiques envahissants.

 

On dit parfois des gens qui souffrent de cette forme d’anxiété qu’ils présentent une intolérance à l’incertitude (une sorte d’allergie à ce qui est incertain). Pour eux, étant donné tous les scénarios catastrophiques qu’ils entrevoient, il peut être extrêmement paralysant, dans la vie, de faire des choix. Dans certains cas, on parle même de choix qui peuvent paraître inoffensifs d’un point de vue externe, comme commander un plat encore jamais essayé dans un restaurant (par exemple : qui sait, si ce repas est insatisfaisant, ça aura peut-être été LA dépense « inutile » qui mènera à la déchéance financière de la famille, ce qui fera en sorte que mes jeunes enfants me blâmeront jusqu’à ma mort pour leur enfance malheureuse ? Aussi bien commander la même chose que les fois précédentes…). Ce trait des gens très anxieux fait en sorte que même si un choix est rationnellement perçu et compris comme à 99.99% sécuritaire, l’individu est tellement intolérant à l’incertain qu’il va se concentrer davantage sur le 0.01% de risque et souvent, préférer ne pas prendre de décision pour s’éviter l’angoisse d’avoir pris la mauvaise décision.

 

C’est également une caractéristique des gens souffrant du trouble obsessionnel-compulsif,  bien que chez ces derniers, l’anxiété aura tendance à se limiter au(x) thème(s) de leur(s) obsession(s).  Par exemple, même si la personne comprend et croit rationnellement que ne pas faire sa compulsion a seulement 0.01% de chance de « causer »  l’événement catastrophique prédit par son obsession, elle aura bien de la difficulté à accepter de vivre avec ce risque, et donc de se retenir de faire sa compulsion.

 

L’anxiété comme blessure du passé

 

Le trouble de stress post-traumatique est une autre forme d’anxiété pathologique qui est fréquemment représentée dans les médias. On l’associe souvent, avec raison, aux soldats, policiers et autres individus qui occupent des emplois où des risques de blessures graves ou de décès sont élevés. Toutefois, n’importe qui peut être exposé à des situations extrêmes et en venir à développer des problèmes d’anxiété associés ; pensons aux victimes d’actes criminels (assauts, viols, « hold-ups », menaces de mort), aux témoins de tels actes, aux victimes d’accidents de la route et autres…

 

On parle de trouble de stress post-traumatique quand, d’abord, une personne a été exposée à un danger de mort, de blessure sérieuse ou à de la violence sexuelle, concrètement ou par la menace, soit directement, ou en étant témoin, en apprenant qu’un tel événement est arrivé à un ami proche ou un membre de la famille ou en subissant une exposition répétée et extrême aux détails aversifs d’un tel événement (par exemple, ambulanciers qui recueillent fréquemment des restes humains ou policiers qui entendent souvent les récits détaillés d’abus sur des enfants). Ensuite, pendant plus d’un mois après l’événement, une série de symptômes sont présents : 1. des intrusions, 2. des évitements, 3. des modifications dans l’humeur ou la façon de penser de la personne et 4. une modification dans son niveau de réactivité.

 

Les intrusions sont, par exemple, des souvenirs répétitifs, involontaires et intrusifs de l’événement et qui génèrent de la détresse ; des rêves répétés dans lesquels le contenu « concret » ou l’émotion ressentie sont liés à l’événement ; des « flashbacks » au cours desquels la personne se sent ou se met à agir comme si l’événement se produisait ; un sentiment de détresse intense ou prolongée lorsque la personne est exposée à des sensations, émotions, pensées, endroits, conversations, activités, personnes, objets ou situations qui rappellent un aspect de l’événement ou des réactions physiologiques évidentes (sudation, tremblements, picotements, maux de ventre, étourdissements, etc.) lorsque la personne est confrontée à des éléments qui rappellent l’événement.

 

Les évitements représentent les efforts, faits avec succès ou non, pour éviter les souvenirs, pensées, émotions associés à l’événement et qui génèrent de la détresse, ainsi que ceux faits pour éviter les lieux, conversations, activités, personnes, objets ou situations qui génèrent de la détresse en lien avec l’événement. Les évitements peuvent être des comportements concrets, ou des efforts mentaux pour « bloquer ses pensées », se mutiler ou abuser d’alcool ou de drogues afin de réduire la souffrance psychologique ou émotionnelle.

 

Les altérations de la cognition ou de l’humeur sont, par exemple, depuis l’événement, l’incapacité à se souvenir d’un aspect important de celui-ci (« en perdre des bouts » ; ceci ne doit pas être causé par une blessure à la tête, ou l’abus de drogues ou d’alcool) ; le développement de croyances ou règles négatives, persistantes et exagérées au sujet de soi, des autres, du monde (« je suis une mauvaise personne », « on ne peut faire confiance à personne », « le monde entier est un endroit dangereux ») ; la tendance à se blâmer ou à blâmer excessivement les autres pour les causes ou conséquences de l’événement ; la présence d’émotions désagréables persistantes (peur, horreur, colère, culpabilité, honte) ; une diminution marquée de l’intérêt ou de la participation dans des activités importantes pour la personne ; le sentiment d’être détaché ou séparé des autres ou une incapacité soutenue à ressentir des émotions positives (difficulté à se sentir heureux, satisfait, en amour).

 

Des exemples de réactivité élevée seraient une irritabilité ou des crises de colère (suite à une faible provocation ou absence de celle-ci) avec violence verbale ou physique sur des gens ou des objets ; des comportements auto-destructeurs ou irréfléchis ; de l’hypervigilance (sentir qu’on doit tout surveiller, être constamment sur ses gardes, se méfier des gens qu’on croise) ; une tendance à sursauter de façon exagérée ; des problèmes de concentration et des troubles du sommeil (difficulté à s’endormir, à rester endormi ou sommeil non-réparateur).

 

Il arrive aussi, dans les cas de stress post-traumatique, que des symptômes dissociatifs soient présents. Parmi ceux-ci, l’impression fréquente de se sentir détaché de son propre corps ou de ses pensées et souvenirs, comme si on était dans un rêve. Bref, avoir un sentiment d’irréalisme par rapport à soi, à son corps ou face au temps qui semblerait passer trop lentement. Il arrive également que les gens atteints de cette difficulté sentent souvent que le monde autour d’eux paraît irréel, distant, distordu ou similaire à un rêve.

 

Chez certains, les symptômes commencent à apparaître longtemps après l’événement traumatique, parfois même plusieurs années après. On parle alors de survenue différée des symptômes ; parfois, un événement dans la vie de la personne fera remonter à la mémoire des souvenirs difficiles qui avaient pratiquement été « oubliés ». D’autres fois, on ne sait trop pour quelle raison les symptômes apparaissent soudainement, tant de temps après l’événement traumatique.

 

Il est important de noter qu’une personne peut subir un événement traumatique, voire même quelques événements du genre, sans toutefois développer de trouble de stress post-traumatique. Même que, techniquement, la majorité des gens qui subissent des événements traumatiques ne développeront pas ce trouble, dans leur vie. On estime qu’aux États-Unis, 60% des hommes et 50% des femmes vivront, un jour ou l’autre, un événement considéré comme traumatisant. Toutefois, 7 à 8% de la population des États-Unis développera à un moment ou un autre de sa vie un trouble de stress post-traumatique. Cela représente une infime partie des gens qui sont exposés au traumatisme. Malheureusement, outre quelques facteurs de risque généraux, la science n’a pas encore permis de démontrer exactement ce qui distingue les gens qui développent un trouble de stress post-traumatique de ceux qui n’en développent pas…

 

Autres formes de troubles en santé mentale liés à l’anxiété

 

Comme vous avez pu le constater en lisant cet article et les deux précédents, j’aurais probablement pu continuer à vous entretenir sur ce thème pendant longtemps. Toutefois, l’objectif principal de cet article et du précédent était d’illustrer à quel point l’anxiété peut s’exprimer de façons très différentes, chez certains individus et c’est pourquoi je me limiterai, pour l’instant, aux formes d’anxiété déjà présentées dans ce blogue. Sachez que de très nombreux autres problèmes en santé mentale sont intimement liés à l’anxiété, je pense entre autres aux peurs de dysmorphies coporelles, à l’hypochondrie, aux troubles alimentaires et à de nombreuses autres problématiques.  Ceci étant mentionné, pour éviter de me perdre moi-même dans ma rédaction, je me permets ici de m’arrêter dans ma présentation des principales formes d’anxiété dite « pathologique ».

 

Maintenant que j’ai illustré une grande diversité qui existe évidemment dans l’expression de l’anxiété chez les gens qui en souffrent, je me permettrai, dans mon prochain commentaire, de vous présenter un point commun très intéressant qui unit toutes ces formes d’anxiété et qui, en quelque sorte, facilite mon travail de clinicien lorsque j’interviens auprès d’individus qui souffrent d’anxiété intense. Au programme de mon prochain article (et, au besoin, des deux prochains articles, si le texte devient exagérément long) : les processus comportementaux qui mènent les gens à perdre contrôle de leur anxiété et les principales pistes d’intervention en psychothérapie pour s’aider avec l’anxiété lorsqu’elle devient problématique.

 

Dr Francis Lemay, Ph.D.

Psychologue

www.psydeploiement.com

 

Sources :

 

American Psychiatric Association (2013). DSM-5 : Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, Fifth Edition. Arlington, VA: American Psychiatric Association.

Ladouceur, R., Marchand, A., Boisvert, J. M. (1999). Les troubles anxieux : approche cognitive et comportementale. Montréal : Gaëtan Morin.

Statistiques du site web du Ministère américain des anciens combattants (Department of Veterans Affairs) : http://www.ptsd.va.gov/public/PTSD-overview/basics/how-common-is-ptsd.asp

Démystifions l’anxiété (troisième partie)

Démystifions l’anxiété (deuxième partie)

 

Introduction

 

La semaine dernière, dans le cadre de mon premier article sur l’anxiété, j’ai pris le temps de définir le phénomène, de spécifier à quel moment on commence habituellement à parler d’anxiété « pathologique » et de vous fournir des statistiques générales sur les troubles anxieux et certaines de leurs comorbidités. Cette semaine, je vous propose un texte qui permettra de clarifier, en survol, sans y aller trop en profondeur, quelques étiquettes diagnostiques associées à la problématique de l’anxiété. La semaine prochaine, un article similaire à celui-ci sera publié, avec quelques autres diagnostics et symptômes couramment associés à l’anxiété. Notez que, l’anxiété étant une émotion complexe, les deux articles ne pourront pas couvrir toutes les formes de souffrance psychologique associées à l’anxiété ; je vous présenterai toutefois les formes d’anxiété les plus courantes, en clinique. Ensuite, je prendrai le temps d’expliquer comment l’anxiété devient problématique chez certaines personnes et ce qui peut être fait pour s’aider à ce niveau.

 

À ce sujet, avant d’aller plus loin, si ce n’est pas déjà fait, je vous suggère de jeter un coup d’œil à mes articles sur le diagnostic psychologique et la dépression majeure, afin d’éviter certaines dérives qui peuvent parfois survenir lorsqu’il est question de lectures au sujet des diagnostics psychologiques sur Internet. Notez que cet article et le suivant ne visent en aucun cas à servir d’outils diagnostics ; leur fonction sera plutôt d’illustrer certaines des formes que l’anxiété problématique peut prendre, et peut-être aussi à aiguiller des personnes qui peuvent vivre certains de ces symptômes au fait que de l’aide existe pour eux : toutes ces conditions, et la plupart de ces symptômes, sont monnaie courante en psychologie clinique. De l’aide efficace existe pour vous aider ! N’hésitez pas à contacter un professionnel qualifié si vous souffrez des symptômes présentés plus bas.

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Les principaux diagnostics d’anxiété

 

On entend souvent parler, dans les médias, de troubles obsessionnels-compulsifs (TOC), troubles d’anxiété généralisée (TAG), troubles de stress post-traumatique (TSPT), troubles panique, agoraphobie, phobies spécifiques (ou simples), anxiété (ou phobie) sociale et trouble d’adaptation. Outre le dernier diagnostic mentionné, ils faisaient tous partie de la « grande famille » des troubles anxieux, dans le DSM-IV. La dernière édition de cette « bible du diagnostic », le DSM-5, a vu certains des diagnostics être réattribués à d’autres catégories (dont les troubles apparentés au TOC, qui incluent la trichotillomanie [arrachage compulsif des cheveux], l’accumulation compulsive d’objets et la dermatillomanie [grattage ou tirage compulsif de la peau] et les troubles causés par un stresseur ou un traumatisme) et a inclus certains troubles plus spécifiques à l’enfance dans les troubles anxieux, comme le mutisme sélectif et l’anxiété de séparation.

 

Afin d’alléger le texte et de causer le moins de confusion possible chez mes lecteurs, je vais limiter ici mon propos aux grands diagnostics « classiques » d’anxiété, c’est-à-dire ceux que je rencontre le plus souvent dans ma pratique : les phobies, les troubles obsessionnels-compulsifs, la panique, le stress post-traumatique, l’anxiété généralisée et le trouble d’adaptation. Commençons donc avec ce dernier !

 

Le « rhume de la psychiatrie »

 

C’est vraisemblablement le diagnostic psychiatrique qui a le plus fait jaser de lui, au Québec, ces dernières années : le trouble d’adaptation. Pour faire une histoire courte, le trouble d’adaptation est devenu tristement célèbre après que les avocats de Guy Turcotte, cardiologue ayant admis avoir assassiné ses enfants suite à une rupture amoureuse, aient utilisé le diagnostic pour obtenir un verdict de non-responsabilité criminelle dans le cadre de son premier procès. Au cours du second procès du Dr Turcotte, Dr Pierre Bleau, psychiatre et témoin-expert de la Couronne, a qualifié le trouble d’adaptation de « rhume de la psychiatrie » pour donner du poids à son argument selon lequel ce trouble « n’empêche pas [une personne] de réfléchir [ou] d’être responsable de ses actes ».

 

Bien qu’on puisse se permettre de questionner la validité de la comparaison du Dr Bleau (le trouble d’adaptation étant associé à un risque accru de tentatives de suicide et de suicides complétés), il est vrai que plusieurs professionnels en santé mentale utilisent le diagnostic de trouble d’adaptation lorsqu’une personne se présente dans leur bureau avec une souffrance évidente causée par un événement relativement récent, mais qui ne puisse être associée à un trouble psychiatrique. Le trouble d’adaptation s’avère essentiellement être une réaction émotionnelle ou comportementale intense en réponse à un événement stressant survenu dans l’environnement de la personne, à l’intérieur des trois derniers mois (anxiété importante, déprime évidente, changements notables dans la façon de se comporter). Les symptômes ne doivent pas remplir les critères d’un autre trouble psychologique et ne sont pas dus à un deuil normal. Le trouble d’adaptation est accompagné soit d’une humeur déprimée, d’une humeur anxieuse, d’une modification des comportements ou d’une combinaison de ces facteurs.

 

Des causes fréquemment citées dans l’apparition de symptômes de troubles d’adaptation sont : la fin d’une relation de couple, des troubles financiers, des maladies physiques douloureuses, une vie sexuelle insatisfaisante, développer un handicap, vivre un désastre naturel, habiter dans un secteur affligé d’un taux de criminalité élevé, quitter ou revenir vivre dans le foyer familial, se marier, avoir des enfants, une promotion au travail, la retraite ou ne pas atteindre un important objectif fixé. Cette liste n’est pas exhaustive et plusieurs événements du genre peuvent survenir de façon concomitante.

 

Il est à noter que plusieurs spécialistes critiquent le trouble d’ajustement comme un exemple de la tendance du modèle médical à sur-pathologiser des réactions émotionnelles plutôt normales à des événements difficiles de la vie. Également, 5% à 20% des clients traités pour difficultés psychologiques à l’externe souffriraient d’un trouble d’adaptation, pour 50% des patients hospitalisés en psychiatrie, faisant du trouble d’adaptation la problématique la plus fréquente en psychiatrie. Néanmoins, avec ou sans un tel diagnostic, il peut être extrêmement bénéfique pour un individu sentant de la détresse psychologique dans un tel contexte de recevoir de l’aide professionnelle.

 

Les multiples visages de la phobie

 

La phobie spécifique (anciennement appelée phobie simple) est une peur intense axée sur un stimulus précis (ou des stimuli précis) dans laquelle l’objet principal de l’anxiété est assez clairement défini et bien reconnu par la personne souffrante. On définit la phobie comme étant une peur significative d’un objet ou d’une situation, qui génère presque toujours une anxiété intense et disproportionnée au danger réel, qui mène à de l’évitement et qui génère une détresse importante ou affecte sévèrement son fonctionnement dans une sphère importante de la vie (sociale, professionnelle, académique, familiale, etc). Notez que ce dernier critère (la présence de détresse intense ou que le trouble affecte le fonctionnement de la personne dans une sphère de sa vie) est essentiel pour poser quelconque diagnostic de trouble anxieux.

 

Les phobies spécifiques les plus fréquentes sont celles associées à certains animaux (araignées, insectes, chats, chiens, rongeurs, serpents), à des éléments naturels (les hauteurs, les orages, l’eau), à certaines situations (prendre l’avion, utiliser un ascenseur, les endroits clos), ainsi que les blessures physiques (à soi ou aux autres), le sang, les injections, les piqûres, les examens dentaires, les situations qui peuvent mener à s’étouffer ou vomir (comme manger, boire certains aliments, certaines boissons), puis, surtout chez les enfants : les personnages costumés (comme les clowns), la noirceur et les bruits intenses.

 

Un symptôme particulier des phobies liées au sang, aux blessures ou aux injections est la tendance des individus qui en souffrent à s’évanouir ou se sentir très faibles lorsqu’ils sont exposés à l’objet de leur peur. On parle alors d’une vulnérabilité vagale. D’un point de vue évolutionnaire, celle-ci a beaucoup de sens : si je me vide de mon sang, c’est « bénéfique » de subir un choc vagal, qui entraînera généralement une perte de conscience (je risque de moins rapidement me vider de mon sang et, immobile, certains prédateurs ne me repéreront pas). La phobie du sang, des blessures ou des injections pourrait être une sur-sensibilité ou une généralisation exagérée de ce « mécanisme de défense » biologique, chez certaines personnes. Sachez que, comme la phobie du sang, la vulnérabilité vagale qui l’accompagne peut être améliorée par le biais de techniques en psychothérapie.

 

L’anxiété sociale, ou phobie sociale, est une crainte significative d’une ou de certaines situations sociales dans lesquelles la personne pourrait être jugée par d’autres. La personne craint généralement d’agir de façon qui conduirait d’autres à l’évaluer négativement ou de montrer des symptômes anxieux (rougissement, bégaiement, sudation) qui généreraient de telles évaluations (crainte que ce soit humiliant, gênant ; que cela mène à du rejet social ou que ça offense les autres). Ces situations provoquent presque toujours de l’anxiété et sont évitées ou endurées avec une anxiété intense, qui est disproportionnée par rapport à la menace posée par la situation. Les situations générant typiquement ce type d’anxiété sont : entretenir une conversation, rencontrer des gens qui ne sont pas familiers, être observé alors qu’on mange ou boit, faire un discours devant un groupe d’individus ou devoir faire ses besoins dans une salle de bain publique.

 

Enfin, l’agoraphobie est définie comme étant une anxiété intense dans certaines des situations suivantes : dans des moyens de transport (automobiles, autobus, trains, bateaux, avions), des espaces ouverts (ponts, stationnements, marchés), des espaces clos (magasins, théâtres, salles de cinéma), être en file ou dans une foule ou être seul à l’extérieur de la maison. La personne atteinte d’agoraphobie fuit ou craint les situations car elle éprouve des pensées selon lesquelles la fuite serait difficile dans ce contexte ou que de l’aide pourrait être indisponible en cas de symptômes apparentés à ceux d’une attaque de panique ou autres (peur de se blesser en tombant, d’être incontinent). Les situations craintes sont évitées, vécues avec anxiété intense ou requièrent la présence d’accompagnement pour la personne phobique. L’agoraphobie se manifeste fréquemment suite au développement, chez une personne, d’une problématique en lien avec des attaques de panique répétées.

 

L’anxiété physique extrême

 

Tout d’abord, qu’est-ce qu’une attaque de panique ? Si vous n’en avez jamais eu, ça peut représenter un concept un peu abstrait. On définit une attaque de panique comme étant une augmentation soudaine de peur ou un inconfort intense qui atteint un pic à l’intérieur de quelques minutes (généralement moins d’une dizaine) et à l’intérieur de laquelle 4 symptômes physiques ou cognitifs (ou plus) sont présents, parmi les 13 suivants : palpitations cardiaques, accélération du pouls ou sensation de cœur qui bat fort ; sudation importante ; tremblements ; perte de souffle ; sensation d’étouffement ; douleurs ou inconfort au niveau de la poitrine ; nausée ou douleurs abdominales ; étourdissements, sensation d’instabilité, se sentir « dans les vapes » ou sur le bord de l’évanouissement ; bouffées de chaleur ou frissons ; engourdissements ou picotements ; se sentir comme irréel ou dans un monde irréel, ou se sentir détaché de soi-même ; peur de perdre le contrôle de soi ou de devenir fou ; peur de mourir. Il est aussi fréquent que d’autres symptômes, comme des acouphènes (cillement, bourdonnement dans les oreilles), des courbatures au cou, des maux de tête ou une forte impulsion à crier ou à pleurer de façon incontrôlable soient présents. Il arrive que les attaques de panique soient prévisibles, ou attendues : certaines personnes qui en vivent fréquemment en éprouvent plus souvent dans certains contextes (en conduisant leur voiture, par exemple) ; souvent, cependant, elles semblent survenir au hasard et sont complètement inattendues.

 

Les attaques de panique ne sont pas un trouble psychologique. Elles sont fréquemment présentes chez des gens qui souffrent de troubles anxieux, dépressifs ou autres, ainsi que chez des gens qui ne souffrent d’aucun problème en santé mentale. Toutefois, en raison de leur nature extrêmement aversive (essayez de me faire croire que vous aimeriez ressentir intensément quelques-uns des symptômes énumérés plus haut pendant une dizaine de minutes), plusieurs gens développent une crainte intense de celles-ci. On parle de trouble panique quand quelqu’un éprouve fréquemment des attaques de panique imprévisibles et qu’au moins l’une d’elles a entraîné soit des inquiétudes constantes au sujet d’autres attaques et de leurs conséquences (peur de perdre le contrôle de soi, de faire une crise cardiaque, de devenir fou), ou un changement de comportement significatif et mal adapté à la situation en rapport avec l’attaque ou les attaques ; c’est-à-dire, des comportements visant à éviter d’autres attaques, comme cesser de faire de l’exercice ou éviter les situations sortant d’une routine.

 

On rencontre souvent, en clinique, des individus souffrant d’attaques de panique multiples et qui en viennent à développer de l’agoraphobie, sentant que seuls certains endroits familiers, une sorte de zone de confort, leur permettent de s’abriter des symptômes extrêmement désagréables des attaques de panique. C’est une condition qui peut être très handicapante, car plus une personne évite des contextes et se renferme sur elle-même, plus elle s’isole, plus elle se rend vulnérable à sa propre anxiété, et plus il devient difficile pour elle d’aller chercher (et évidemment, d’obtenir) l’aide dont elle a besoin.

 

Conclusion

 

Ce sera tout pour cette première partie de mon survol clinique des formes les plus fréquemment rencontrées d’anxiété pathologique. La semaine prochaine, je vous propose de couvrir quelques autres formes que peut prendre l’anxiété en clinique. Par la suite, je prendrai du temps pour expliquer de quelle façon l’anxiété se développe généralement pour devenir aussi problématique, chez certaines personnes, ainsi qu’un survol rapide de techniques thérapeutiques qui peuvent être utilisées pour les personnes qui en souffrent. D’ici là, bonne patience et bon courage !

 

Dr Francis Lemay, Ph.D.

Psychologue

www.psydeploiement.com

 

Inspirations :

 

American Psychiatric Association (2013). DSM-5 : Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, Fifth Edition. Arlington, VA: American Psychiatric Association.

American Psychiatric Association (2003). DSM-IV-TR: Manuel diagnostic et statistique des troubles mentaux, 4ème édition, texte révisé. Paris : Masson.

 

http://www.journaldemontreal.com/2015/11/10/proces-turcotte–sa-maladie-est–le-rhume-de-la-psychiatrie

Démystifions l’anxiété (deuxième partie)

Démystifions l’anxiété (première partie)

Selon mes estimations personnelles, thème de l’anxiété soulève probablement autant de passions (sinon plus !) que celui de la dépression, tant chez ma clientèle que dans la population générale. Et en quelque sorte, il est plutôt facile de comprendre pourquoi. Dans les prochains quelques articles de ce blogue, je vais tenter de démystifier le phénomène complexe de l’anxiété, plus précisément l’anxiété problématique (souvent dite « pathologique »), c’est-à-dire celle qu’il m’est très, très fréquemment donné de rencontrer dans ma pratique.

 

J’estime que j’aurai au moins assez de matériel pour faire un autre article, après celui-ci, mais il est également très possible que j’arrive à en rédiger deux ou trois autres. Si vous êtes intéressé(e)s par ce sujet (et que vous appréciez ma plume), n’hésitez pas à me contacter pour me suggérer des éléments. Je procéderai à la rédaction de mes articles dans les prochaines semaines.

 

Définition

 

L’anxiété est vraisemblablement la problématique pour laquelle le plus grand pourcentage de gens demande de l’aide de nature psychologique. Toutefois, il s’avère souvent que l’anxiété est un concept mal compris par monsieur-madame tout-le-monde. Plusieurs définitions existent pour décrire ce phénomène. Au niveau scientifique, ma préférée est la suivante, offerte par Raymond B. Cattell et Ivan H. Scheier (traduction libre et raccourcie pour alléger et simplifier le texte) :

 

Une expérience émotionnelle déplaisante, liée à la prévision d’un danger, qui peut être un objet ou un événement de nature précise ou vague. L’anxiété serait d’abord et avant tout un ensemble de signaux physiologiques qui induisent la mobilisation de l’organisme en vue d’affronter (ou de fuir) une menace. Elle peut être induite par des stimuli extrêmes, ayant la possibilité d’atteindre à la vie d’un sujet, ou par des stimuli d’une gravité moins intense, par exemple, l’anticipation d’une mauvaise nouvelle. De plus, l’état d’anxiété peut être temporaire ou relativement chronique.

 

L’anxiété a tendance à générer chez un individu trois formes de réactions : physiologique (augmentation de la fréquence cardiaque, étourdissements, maux de tête, maux de ventre, augmentation de la pression sanguine, sudation, respiration accélérée, tension musculaire, etc.), cognitive (inquiétudes, scénarios catastrophiques, appréhensions, anticipation du pire, inacceptation de l’incertitude, jugements sur sa propre compétence, etc.) et comportementale (évitement de la source perçue du danger, cessation des comportements en cours, réactions agressives ou défensives, demandes de réassurance, etc.).

 

Ça touche qui ?

 

Des sources fréquemment rapportées d’anxiété sont, par exemple, et de manière non-exhaustive : la maladie physique, les conflits interpersonnels, des menaces perçues à son bien-être personnel ou à celui d’individus proches, la culpabilité, l’appréhension d’événements futurs désagréables, l’incertitude et l’isolement social. Ces facteurs, de nature environnementale ou cognitive, interagissent avec des facteurs biologiques propres aux individus comme leur fonctionnement neuronal et leur bagage génétique, modulant ainsi leur susceptibilité à ressentir l’anxiété.

 

TOUT LE MONDE RESSENT DE L’ANXIÉTÉ, avec l’exception possible des psychopathes. N’embarquons pas sur ce thème ; je suggère de l’explorer ultérieurement. Même les animaux ressentent de l’anxiété ; du moins, ceux qui sont dotés d’un système nerveux central – un cerveau et une moelle épinière. Votre chien, votre chat, votre lapin ou votre perruche ressentent tous de l’anxiété, et c’est normal. L’anxiété est normale, adaptative et même souhaitable ! Sans elle, vous développeriez, par exemple, très difficilement l’habitude de fermer les ronds de poêle en finissant de cuisiner. Et pareillement, sans l’anxiété, votre chat ne sursauterait jamais de façon exagérée en se détournant de son bol de nourriture pour y découvrir un concombre…quel dommage (si la référence vous fait sourciller, je vous suggère de Googler « chat et concombre ») !

Plus sérieusement : l’anxiété est le système d’alarme de votre organisme. C’est un puissant avertissement qui vous permet de mettre en place les actions nécessaires pour vous sortir des situations potentiellement dangereuses pour votre survie.

 

Évidemment, de par les nombreuses différences interindividuelles qui nous distinguent (différences génétiques, environnementales et liées à l’histoire personnelle de chacun), certaines personnes ressentent vraisemblablement plus facilement d’anxiété que d’autres, y sont plus sensibles ou éprouvent des symptômes anxieux d’intensité plus sévère. Une personne qui vit un stress intense au travail (ou dans ses études) depuis une période de temps prolongée risque de ressentir au quotidien plus d’anxiété que si elle était bien établie dans une routine confortable. Les gens provenant de familles où les individus sont anxieux ont tendance à, comme leurs proches, être plus sensibles à l’anxiété que la moyenne. On sait également que les gens qui ont subi des expériences plus difficiles ou traumatisantes, à l’enfance, sont également plus susceptibles de ressentir l’anxiété, une fois à l’adolescence ou à l’âge adulte.

 

Ceci dit, bien qu’on ressente tous l’anxiété et que nous soyons tous différents, quant à notre manière intime de la ressentir, tout le monde n’a pas nécessairement besoin de consulter pour une problématique liée à cette émotion. Pourtant, l’anxiété est l’un des (sinon LE) motifs de consultation les plus souvent cités pour consulter en psychothérapie.

 

Anxiété, santé mentale et statistiques

 

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Afin d’établir le caractère pathologique de l’anxiété, un critère communément utilisé est de déterminer si la réponse comportementale émise par la personne qui ressent de l’anxiété est exagérée face à la source de celle-ci (par exemple, s’enfuir en hurlant et en pleurant à la vue d’une fourmi, au risque de se blesser en le faisant), ou si l’anxiété génère chez la personne une altération du fonctionnement (être très affecté dans une sphère de sa vie, par exemple, incapable d’accomplir ses tâches ménagères, ses études, son travail, ses responsabilités familiales, etc.) ou cause une souffrance significative. Au niveau diagnostic, l’anxiété peut prendre diverses formes : trouble obsessionnel-compulsif, stress post-traumatique, anxiété généralisée, phobies, anxiété sociale, trouble panique, agoraphobie. Ces étiquettes étaient toutes jadis regroupées sous la catégorie « Troubles anxieux » du DSM-IV. Je reviendrai plus précisément sur leur signification dans un article ultérieur.

 

En 2005, la réplication du sondage national des comorbidités du National Institute of Mental Health, aux États-Unis, a permis d’estimer que, sur une période d’un an, 18,1% de la population adulte du pays souffrait d’un trouble anxieux officiellement diagnostiqué. On estime par ailleurs que, sur la durée de vie totale d’une personne, 28,8% de la population des États-Unis en viendra à recevoir, à un moment ou un autre, un diagnostic de trouble anxieux. C’est plus d’une personne sur quatre et on estime que l’âge moyen d’apparition des premiers symptômes de trouble anxieux est d’onze ans.

 

Notez également que ces statistiques concernent les gens qui ont officiellement reçu un diagnostic. Plusieurs individus ressentent probablement tous les symptômes d’un trouble anxieux, sans nécessairement avoir rencontré un professionnel de la santé mentale qui leur a posé le diagnostic. Par ailleurs, plusieurs personnes souffrent aussi intensément d’anxiété, qui peut lourdement affecter leur fonctionnement et leur qualité de vie, mais ne pas pouvoir recevoir de diagnostic, parce que leur symptomatologie ne leur permet pas d’entrer dans une catégorie diagnostique précise (à cet effet, revoyez mon article sur la dépression majeure pour des exemples plus clairs). Ils reçoivent alors un diagnostic dit « générique » de trouble anxieux non-défini, qui n’est généralement pas comptabilisé dans les statistiques officielles. Ces éléments font donc en sorte que les statistiques sous-estiment probablement le nombre réel d’individus souffrant d’anxiété.

 

On considère parfois d’autres troubles comme traduisant, chez quelqu’un, une gestion inadéquate de l’anxiété, pensons entre autres à certaines compulsions (trichotillomanie ou dermatillomanie ; c’est-à-dire la tendance à s’arracher compulsivement des poils ou des bouts de peau), certaines dépendances (dont le jeu compulsif ou « gambling « ), la présence de troubles alimentaires (anorexie ou boulimie) et j’en passe. J’en passe, en fait, beaucoup ! Bref, il est excessivement facile de se perdre dans le dédale diagnostic que représente « l’anxiété pathologique ». Qui plus est, les troubles présentés dans ce paragraphe n’étaient pas inclus dans les statistiques précédentes sur les taux de prévalence des troubles anxieux, car ils n’étaient pas classifiés dans la catégorie des troubles anxieux du DSM-IV, à l’époque des sondages nationaux aux USA. Notez qu’ils ne le sont pas plus aujourd’hui, dans le DSM-5.

 

Malgré tout, de tous les troubles en santé mentale, les troubles anxieux semblent être les plus répandus dans la population, suivis des troubles de l’humeur (dépression majeure, dysthymie, trouble bipolaire), en très peu enviable « deuxième position », avec leur prévalence de 9,5% sur un an, presque la moitié des troubles anxieux !  Et c’est sans compter les comorbidités…

 

Comorbidités

 

C’est quoi, ça, des comorbidités ? Outre que le mot fait vraiment peur, la première fois qu’on le lit, la comorbidité réfère à la présence de plus d’un trouble, ou plus d’une condition diagnostiquée, en même temps, chez une même personne. Et il s’avère que les troubles anxieux sont, d’abord, fréquemment comorbides entre eux (une personne se présente très souvent en traitement en étant affligée de plus d’un trouble anxieux à la fois ; par exemple, un trouble panique et un trouble d’anxiété sociale) et ensuite, souvent comorbides avec d’autres difficultés en santé mentale (par exemple, un stress post-traumatique et un épisode dépressif majeur) !

 

Tout d’abord, selon une étude menée aux Pays-Bas, 67% des individus souffrant d’un trouble de l’humeur (comme la dépression majeure, la dysthymie ou le trouble bipolaire) souffrent d’un trouble anxieux comorbide et 75% affirment en avoir déjà eu un. Chez les individus atteints d’un trouble anxieux, ce sont 63% qui souffrent également d’un trouble de l’humeur comorbide, pour 81% qui révèlent en avoir déjà eu un. Comparativement aux personnes atteintes d’un seul trouble, celles présentant des comorbidités sont généralement plus susceptibles de développer d’autres troubles, présentent des symptômes plus sévères et souffrent de ceux-ci depuis plus longtemps. On constate donc que dans plus de la moitié des cas, les gens présentant un trouble anxieux ont un trouble de l’humeur comorbide, et vice-versa. En outre, la comorbidité s’avère souvent un prédicteur d’incapacité à travailler, ce qui peut représenter un bon argument pour aller chercher de l’aide.

 

Entre un tiers et la moitié des patients traités pour alcoolisme en Angleterre souffrent ou présentent un historique de trouble anxieux et dans certains échantillons de patients alcooliques, près de 60% présentent des symptômes importants d’anxiété. Certaines données laissent croire qu’un phénomène d’auto-médicamentation serait fréquent ; certains des gens souffrant d’anxiété intense tenteraient de réduire l’intensité de leurs symptômes en buvant. Ceci risquerait de conduire à des excès, à long terme. Potentiellement, aussi, à l’alcoolisme. Ainsi, il n’est pas rare, non plus, de constater que des clients en thérapie souffrent, en plus d’un trouble anxieux, de certains troubles de la personnalité, de troubles alimentaires, de dysfonctions sexuelles, d’insomnie et de diverses autres formes de problèmes de santé mentale.

 

Ça nous ramène donc au fait que l’anxiété est pratiquement omniprésente, dans le travail d’un psychologue clinicien ! Maintenant, qu’est-ce qui fait que certaines personnes développent des troubles anxieux, et pas d’autres ? Qu’est-ce qui distingue les différentes formes d’anxiété problématique ? Comment se fait-il que, malgré tous ses efforts, une personne sente constamment plus anxieuse que par le passé ? Et que puis-je faire pour améliorer ma condition, si elle est en voie de devenir insupportable (ou si elle l’est déjà !) ? À suivre dans mes prochains articles qui viseront, eux aussi, à démystifier le phénomène de l’anxiété !

 

Dr Francis Lemay, Ph.D.

Psychologue

www.psydeploiement.com

 

Inspirations :

Les statistiques et définitions présentées dans cet article ont été tirées de ma thèse de doctorat, disponible gratuitement et dans son entièreté ici :

http://theses.ulaval.ca/archimede/meta/30482

 

Les principaux articles scientifiques desquels j’ai puisé mes informations sont les suivants :

 

American Psychiatric Association (2002). DSM-IV TR, Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, texte révisé. Paris: Elsevier Masson.

 

Cattell, R. B., & Scheier, I. H. (1958). The Nature of Anxiety: A Review of Thirteen Multivariate Analyses Comprising 814 Variables. Psychological Reports, 4, 351-388.

 

Connor, K. M., & Davidson, J. R. (1998). Generalized anxiety disorder: neurobiological and pharmacotherapeutic perspectives. Biol Psychiatry, 44(12), 1286-1294.

 

Hofmeijer-Sevink, M. K., Batelaan, N. M., van Megen, H. J., Penninx, B. W., Cath, D. C., van den Hout, M. A., et al. (2012). Clinical relevance of comorbidity in anxiety disorders: a report from the Netherlands Study of Depression and Anxiety (NESDA). J Affect Disord, 137(1-3), 106-112.

 

Kessler, R. C., Chiu, W. T., Demler, O., Merikangas, K. R., & Walters, E. E. (2005). Prevalence, severity, and comorbidity of 12-month DSM-IV disorders in the National Comorbidity Survey Replication. Arch Gen Psychiatry, 62(6), 617-627.

 

Lamers, F., van Oppen, P., Comijs, H. C., Smit, J. H., Spinhoven, P., van Balkom, A. J., et al. (2011). Comorbidity patterns of anxiety and depressive disorders in a large cohort study: the Netherlands Study of Depression and Anxiety (NESDA). J Clin Psychiatry, 72(3), 341-348.

 

Reis, R. K. (1989). Alcoholism and Anxiety. In P. Roy-Byrne (Ed.), Anxiety: New Findings for the Clinician (pp. 121-148). Washington, DC: American Psychiatric Press, Inc.

 

Shekhar, A., Truitt, W., Rainnie, D., & Sajdyk, T. (2005). Role of stress, corticotrophin releasing factor (CRF) and amygdala plasticity in chronic anxiety. Stress, 8(4), 209-219.

 

Stockwell, T., Hodgson, R., & Rankin, H. (1982). Tension reduction and the effects of prolonged alcohol consumption. Br J Addict, 77(1), 65-73.

Démystifions l’anxiété (première partie)

Insomnie, conditionnement et cohérence cardiaque

Présentation

Bonjour à vous, adeptes du blogue de Dr Francis Lemay, Ph.D. Je suis Dre Emmanuelle Bastille-Denis, psychologue et fondatrice du Centre de traitement de l’insomnie. Je suis vraiment heureuse de vous partager le présent article en tant que blogueuse-invitée ! Cet article s’inscrit dans une collaboration que Dr Lemay et moi avons voulu entreprendre dans le but de partager certains concepts de psychologie dans un langage accessible et imagé. En espérant que notre enthousiasme envers ce domaine passionnant sera contagieux ! Bonne lecture et… bon sommeil !

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Une histoire de conditionnement

Vous vous souvenez ce premier amour que vous avez vécu à l’adolescence ? Cette période de légèreté et d’effervescence où vous avez ressenti vos premières étincelles. Cette période qui s’est malheureusement terminée de façon abrupte lorsque votre bien-aimé vous a annoncé qu’il vous quittait prétextant que son équipe de hockey lui prenait trop de temps. Vous vous souvenez également de la chanson qui jouait en boucle à la radio lors des semaines qui ont suivies. Chaque fois que vous entendiez les premiers accords de cette chanson, les émotions négatives liées à la rupture étaient ravivées. Peut-être même qu’encore aujourd’hui, vous ressentez un inconfort et un soupçon de tristesse/nostalgie à entendre le refrain de cette chanson. Pourquoi ? Vous me voyez sans doute venir. Notre cerveau est doté d’une habileté intéressante : il crée des associations. Dans la situation précédente, il a créé l’association « chanson de Bon Jovi = tristesse » (me voilà qui trahis mon âge via le choix de cette chanson !). Ces associations sont ensuite entretenues et alimentées par une panoplie de comportements et façon de penser. En psychologie, nous nommons ce concept le conditionnement.

Le sommeil n’y fait pas exception. Il m’est donné fréquemment d’entendre mes patients dire qu’ils ont perdu le goût d’aller dormir. Ceux-ci me disent qu’auparavant, le moment du coucher était pourtant vécu comme quelque chose de fort agréable. Puis, après l’apparition des difficultés de sommeil, le moment du coucher est devenu synonyme d’éveil, de frustration (« ce n’est pas normal que je sois éveillé alors qu’avant, tout allait bien ! ») et d’anxiété de performance (« je dois dormir, sans quoi demain sera un vrai cauchemar ! »).  Avec une succession de mauvaises nuits de sommeil, leur cerveau a créé l’association « lit/chambre = éveil et émotions négatives ».

Deux autres choses qu’on me rapporte fréquemment : « Je ne comprends pas ! Lorsque je suis en visite chez quelqu’un, je dors étonnamment mieux que chez moi ! » et « Lorsque je suis assis sur le sofa devant la télévision, je m’endors avec une facilité désarmante ! ». Ces phénomènes sont fréquents chez les gens qui souffrent de difficultés de sommeil. Le premier est explicable par le fait que la chambre d’invités du beau-frère n’a pas été associée aux difficultés de sommeil. Il s’agit d’un lieu où vous allez trop peu souvent pour que votre cerveau s’entraîne et crée une association. Le sofa est quant à lui souvent utilisé comme lieu pour relaxer avant l’heure du coucher. Ayant une dette de sommeil, il est fréquent de voir des gens qui vont profiter de la somnolence qui survient pour s’offrir un preview de leur nuit de sommeil. Une association de type « sofa = sommeil » se crée ainsi. Le problème est que la tâche première du sofa n’est pas de vous permettre de dormir ! Qu’il laisse donc cette fonction à votre lit !

 

Renverser la vapeur

Comment se sort-on de ce cycle me demanderez-vous. Il s’agit de remplacer l’association négative par une autre qui soit plus saine. L’outil que je donne systématiquement à tous les gens qui viennent me consulter est la cohérence cardiaque. Il s’agit d’une forme de relaxation guidée qui permet d’abaisser le niveau d’activation. Lorsque réalisé avant l’heure du coucher, cet exercice permet de mettre en place les conditions favorables à faire survenir le sommeil. Ainsi, lorsque la personne ira au lit, ses chances de trouver le sommeil rapidement en seront augmentées et ceci contribuera à ramener une association « lit = sommeil ».

 

La base de la cohérence cardiaque

Pour retirer toute l’efficacité de cette technique, je vous conseille de télécharger une application sur votre téléphone intelligent (Respi relax est celle que j’utilise personnellement). Ensuite, je vous invite à vous réserver trois moments dans la journée où vous prendrez le temps de relaxer et de réaliser la cohérence cardiaque. Choisissez un endroit calme, paisible où vous aimez vous retrouver pour réaliser l’exercice. Le but étant que votre cerveau comprenne que lorsque vous réaliser la cohérence cardiaque, vous êtes dans un état de bien-être et de relaxation. Une association positive sera ainsi créée.

 

La cohérence cardiaque appliquée au sommeil

Pour ceux qui vivent de mauvaises nuits de façon occasionnelle, cette technique pourra ensuite être réalisée de façon ponctuelle lorsque vous éprouvez des difficultés à dormir. Plutôt que de demeurer dans votre lit à chercher le sommeil, levez-vous et allez faire de la cohérence cardiaque dans une pièce de la maison où vous êtes confortable. La somnolence devrait alors revenir et vous donner la possibilité de retourner au lit pour trouver le sommeil.

Pour ceux qui sont aux prises avec de l’insomnie chronique, je vous conseille fortement d’intégrer la cohérence cardiaque à votre routine avant le coucher. Il convient également d’éviter de créer des associations entre toute autre pièce ou endroit de la maison et le sommeil. Rappelez-vous l’équation à rechercher : lit = sommeil !

Souvenez-vous qu’une association est créée à la suite d’une répétition. Ainsi, il faut parfois faire preuve de patience lorsqu’on remplace une association par une autre.

Sur ce, je vous souhaite un bon sommeil !

 

Dre Emmanuelle Bastille-Denis, Ph.D.

Psychologue

Centre de traitement de l’insomnie

 

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Inspirations :

Morin, C. M. (2009). Vaincre les ennemis du sommeil. Montréal: Les Éditions de l’Homme.

 

Boivin, D. B. (2012). Le sommeil et vous: mieux dormir, mieux vivre. Montréal : Les Éditions du Trécarré.

Insomnie, conditionnement et cohérence cardiaque

Pourquoi me fait-on méditer en thérapie ? Ou l’importance du moment présent pour la santé mentale (deuxième partie)

Si vous tombez par hasard sur cet article, sachez qu’il représente la suite d’un précédent article, beaucoup plus court, qui lui sert d’introduction. Mon conseil à vous, lecteur, serait de simplement retourner en arrière dans mon blogue pour le lire avant de passer à celui-ci. Sinon, simplement pour vous remettre dans le bain : j’étais sur le point de répondre à la question à 2 millions de dollars : comment se fait-il que tant d’intervenants accordent une telle importance à la question du « moment présent » dans le cadre d’une démarche de psychothérapie ? Bien sûr, oui, parce que plusieurs modèles thérapeutiques qui intègrent la pleine conscience (mindfulness, présence attentive) et des exercices de méditation ont été validés par des données scientifiques. Mais beaucoup d’autres facteurs peuvent justifier cet engouement. Voici une réflexion faite en ce sens.

 

Émotions et survie : perspective évolutionnaire

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L’évolution du cerveau humain s’est faite sur des millions d’années et a vraisemblablement maintenu comme principal objectif la survie de l’individu. Lorsque le cerveau interprète des signaux dans l’environnement comme étant indicatifs d’une menace, il libère diverses hormones et neurotransmetteurs qui vont générer des réactions dans le corps (réactions physiologiques). Dans leur plus simple expression, les émotions humaines ne sont rien de plus que des « ensembles de réactions physiologiques » causées par la libération de ces hormones et neurotransmetteurs. Certaines de ces émotions sont fort désagréables, ce qui les rend extrêmement utiles pour la survie : si je ressens dans un contexte dangereux X (disons, tomber face à face avec un ours enragé) des sensations très désagréables (sudation, nausées, maux de ventre, tremblements, étourdissements), je risque de poser les actions nécessaires (disons, me sauver aussi rapidement que possible) pour ne plus être dans ce contexte et, ainsi, cesser de ressentir les sensations désagréables. Par le fait même, j’augmente drastiquement mes chances de survivre à cet ours. Efficace !

Par contre, au fil de notre évolution, il semblerait que la définition que notre cerveau se fait du danger se soit fortement généralisée. C’est un peu comme si, inconsciemment, notre cerveau percevait TOUTE expérience intérieure désagréable comme indicative de la présence d’une menace de mort imminente. Incluant les pensées et les émotions. Bref, un peu comme si chaque pensée désagréable, chaque scénario mental catastrophique, ou l’émotion découlant de chaque échec amoureux ou académique, de chaque kilo pris sur la balance pendant les Fêtes, était aussi dangereux qu’un autobus en flammes qui nous foncerait droit dessus à 120 km/h…

 

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La survie étant prioritaire, on croit que les conditions la favorisant représentent en quelque sorte le « mode par défaut » de l’esprit humain. Comme l’esprit a le mandat de nous « protéger » en appréhendant les dangers, en nous rappelant nos erreurs pour ne pas qu’on les répète, ceci fait en sorte que ce mode par défaut a été surnommé par divers experts « l’esprit occupé » ou « l’esprit errant ». Les pensées sont toujours plus ou moins présentes et axées sur ce qui pourrait mal aller, ou ce qui a mal viré par le passé. C’est un peu comme le pilote automatique discuté dans le dernier article : cet état contraire de la pleine conscience. On pose nos gestes quotidiens de manière très automatique (se déplacer du salon au frigo, faire son lavage, etc.) pour pouvoir laisser libre cours à nos pensées.

 

Le cerveau humain s’arrangerait donc, la plupart du temps, pour toujours être en mesure de nous sortir du trouble si le trouble était pour se pointer le bout du nez. Je tiens à souligner que ce « mode par défaut » de l’esprit humain est un outil incroyable. Il permet de revenir sur le passé pour prévoir le futur, pour ne pas répéter ses erreurs ; il permet également de se préparer pour le futur. C’est l’une des caractéristiques importantes qui nous différencient des animaux et qui nous ont permis de dominer le monde que nous habitons. L’esprit errant ou occupé permet aussi d’user d’empathie, de rêvasser ; de s’inspirer pour créer ou de planifier un futur motivant. Il est malheureusement aussi responsable de générer des états dépressifs par le biais de la  rumination, un processus qu’il semble considérer comme une forme de résolution de problèmes.

 

La résolution de problèmes appliquée aux pensées et aux émotions

 

La résolution de problèmes est un excellent outil, également. Parce qu’elle…permet de résoudre des problèmes. D’utiliser son attention pour se concentrer, étudier, effectuer des tâches. Cependant, appliquée aux émotions (ou aux pensées), elle peut paradoxalement mener à davantage de problèmes que de résolutions : inquiétudes, obsessions, pensées catastrophiques, paralysie dans l’analyse excessive des problèmes, hyper-vigilance. Bref, plus d’anxiété, de peur et, à la limite, de paranoïa que nécessaire.

 

Le hic, c’est que si une pensée ou une émotion est perçue comme un problème, la seule façon de concevoir que le problème est « réglé » est de constater que la pensée ou l’émotion est partie. Comment l’esprit procédera-t-il ? Généralement en tentant d’éliminer la source de l’émotion ou l’émotion elle-même. Ce qui est plus facile à dire qu’à faire.

 

Prenons un exemple concret et relativement universel : vous êtes extrêmement attristé, ayant récemment appris qu’un ami très proche a perdu la vie dans un accident. Assumant que votre esprit considère cette tristesse intense comme une menace (selon mon expérience clinique, l’esprit de beaucoup de gens le fait), il se doit de vous « libérer » de cette émotion. Mais…comment « effacer » le fait que vous ayez perdu votre ami ? La méthode de résolution de problèmes de l’esprit fait ici défaut (comme elle fait défaut pour la majorité des problèmes touchant des émotions difficiles – revoir mon article sur l’évitement expérientiel pour plus d’exemples). C’est pratiquement impossible de cesser définitivement d’être triste, à un moment ou un autre de la journée (ou de la nuit), dans les heures ou les jours (ou les semaines, ou les mois) qui suivent le décès. Lire un bon livre ne fonctionnera pas. Ni faire des dizaines d’heures de temps supplémentaire, au travail. Écouter votre film préféré non plus. Manger de la crème glacée au chocolat avec des Doritos et votre vin de prédilection ne ramènera pas non plus votre ami. Peut-être que de consommer des stupéfiants, ou beaucoup (beaucoup) d’alcool, calmera temporairement la peine. Cependant, je vous gagerais un petit 20$ qu’en « dégelant », la peine refera surface.

 

Mais l’esprit ne se satisfait souvent pas de cette conclusion. Il va plutôt « résoudre » le problème de son inefficacité en le rationalisant : vous êtes une créature défectueuse, si vous n’arrivez pas à contrôler vos émotions et à cesser d’être triste de la mort de votre ami. Vous êtes un échec lamentable de ne pas avoir compris qu’aucun de ces moyens allait fonctionner. Ou en vous envoyant des ruminations multiples sur les choses que vous avez dit (ou pas) à votre ami de son vivant, les choses que vous lui avez faites (ou pas) avant qu’il ne décède. Ou en vous envoyant des pensées inquiétantes sur le temps que ça pourrait prendre avant que vous ne « redeveniez comme avant », c’est-à-dire normal. Toutes des pensées déconnectées du moment présent et qui, je parierais, rajoutent une couche supplémentaire à votre souffrance initiale, celle du deuil. Toutes des pensées déconnectées du moment présent et qui ne vous permettent pas, en tant que personne récemment endeuillée, de vivre pleinement la tristesse (très saine et normale) du moment, ni non plus de vous y habituer, de la « digérer ».

 

Les émotions ne sont pas mauvaises, toxiques, nuisibles. Elles n’ont pas tort. Elles ne sont jamais, ou presque, accidentelles. Et elles sont excessivement difficiles à contrôler (sur le court terme), sinon incontrôlables (sur le long terme). Elles sont extrêmement bénéfiques, du fait qu’elles représentent une rétroaction de ce qui fonctionne dans votre vie, ainsi que de ce qui fonctionne moins bien. L’esprit humain a tendance à évaluer et juger les émotions, puis à tenter de supprimer ou de réduire celles qui sont perçues comme dangereuses, désagréables, inappropriées ou inutiles, ou à donner des conseils sur comment s’en débarrasser. Toutes ces actions déconnectent une personne du moment présent, de ce qui se passe « ici-et-maintenant ». Cependant, plus souvent qu’autrement, la meilleure façon de composer avec les émotions est de les laisser être, pour pouvoir concentrer son énergie sur ce qui importe : poser des gestes allant dans le sens de ce qui nous tient à cœur. Résoudre les problèmes concrets qui peuvent être résolus, par le biais d’actions concrètes.

 

Expérience intérieure et moment présent : une combinaison qui fonctionne

 

C’est seulement dans le moment présent qu’une personne peut vraiment faire les changements requis pour améliorer sa condition – poser des actions concrètes pour changer ses comportements automatiques et rigides faits en réaction aux pensées et émotions. Se laisser gagner par sa propre trame narrative (ruminations, scénarios catastrophiques, inquiétudes multiples), tant en ce qui a trait à son passé qu’à son futur, est un piège duquel il peut être très difficile de se sortir. C’est une des raisons qui font en sorte qu’il est généralement bénéfique de suivre une psychothérapie ; le thérapeute est souvent formé à remarquer les évitements expérientiels et connaît des façons de s’extirper du flux continuel de pensées génératrices de problèmes.

 

Soyons très réalistes : les gens qui apprennent à prendre contact avec le moment présent et à y rester ne deviennent pas soudainement libérés de la souffrance qui les afflige. Pas du tout. Après tout, aucune intervention en psychothérapie n’est magique. Même que le vieil adage du psychologue s’applique très bien à ce concept : généralement, avant d’aller mieux, un client aura tendance à aller moins bien. Il est rarement agréable de se permettre de vivre pleinement ses émotions ou pensées difficiles.

 

Cependant, le moment présent ouvre la porte à la possibilité d’intégrer de manière saine et fonctionnelle divers événements de vie marquants, d’un point de vue émotionnel. Il permet souvent, aussi, de se reconnecter à des valeurs importantes qui peuvent avoir été perdues de vue en raison de l’automaticité de l’évitement expérientiel (le « pilote automatique » ou « mode par défaut »). De développer une tolérance accrue à la souffrance intérieure. De re-découvrir ses motivations personnelles, pour ainsi s’aider, par exemple, à quitter un emploi sous-stimulant, mettre fin à une relation toxique ou ré-organiser ses objectifs de vie.

 

Tout cela peut s’avérer très effrayant ; c’est souvent l’une des raisons qui font que les gens ont tendance à fuir le moment présent et à se laisser inonder par leurs discours intérieurs. Ou à repousser le plus tard possible le moment où ils vont demander de l’aide, en parler à leurs proches, consulter un professionnel. Toutefois, cette réaction réflexe mène généralement à un tourbillon incessant de fuite, de lutte, d’évitement ou de paralysie. Un cercle vicieux de souffrance psychologique. Et c’est uniquement dans le moment présent qu’une personne peut arriver à poser des actions concrètes qui pourront changer les choses. D’où l’importance cruciale de se (re)connecter à ce moment.

 

Dr Francis Lemay, Ph.D.

Psychologue

http://www.psydeploiement.com

 

Inspirations :

 

Strosahl, K.D., Robinson, P.J., & Gustavsson, T. (2015). Inside this Moment: A Clinician’s Guide to Promoting Radical Change using Acceptance and Commitment Therapy. Context Press: Oakland, CA.

 

http://www.telegraph.co.uk/women/womens-life/11331034/Mindfulness-the-saddest-trend-of-2015.html

Pourquoi me fait-on méditer en thérapie ? Ou l’importance du moment présent pour la santé mentale (deuxième partie)

Pourquoi me fait-on méditer en thérapie ? Ou l’importance du moment présent pour la santé mentale (première partie)

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Retour des Fêtes. Plusieurs ont fait un tour à la librairie la plus proche dans le cadre de leur grand magasinage annuel de cadeaux. Je sais que je l’ai fait ! Et j’y ai remarqué la continuité d’un phénomène qui est apparent depuis plusieurs années : le thème de la pleine conscience (mindfulness), de la méditation et de l’importance du moment présent est de plus en plus populaire. Les sections « psychologie » et « croissance personnelle » des librairies regorgent de nouveaux livres : certains de grande qualité, d’autres, un peu moins. Cet article vise à répondre à quelques questions sur le thème de la méditation, de la pleine conscience et du moment présent : y a-t-il une différence entre tous ces concepts ? Est-ce une arnaque nouvel âge, une simple mode passagère ou y a-t-il des données scientifiques crédibles démontrant l’efficacité de ces techniques ? Dois-je méditer dans le cadre de ma thérapie pour avoir du succès ? Et pourquoi donc mon thérapeute est-il si accroché à ces thèmes ?

 

Méditation, pleine conscience, moment présent

 

On définit la méditation comme une pratique au cours de laquelle quelqu’un entraîne son esprit ou induit chez soi un mode de conscience précis pour atteindre un bénéfice quelconque, ou pour permettre à son esprit de prendre conscience de son contenu, sans s’y identifier. La méditation réfère à plusieurs pratiques différentes ayant comme objectifs la relaxation ou le développement d’énergies intérieures, de la compassion, de la patience, du pardon, etc. Elle fait partie de plusieurs traditions religieuses et philosophiques : par exemple, la prière est considérée comme une forme de méditation ; la répétition verbale ou mentale de mantras, aussi.

 

Selon le Dr Jon Kabat-Zinn, la pleine conscience (ou présence attentive ; en anglais, mindfulness) est un état d’esprit au cours duquel un individu est attentif à son expérience subjective consciente dans le moment présent et sans jugement. Une personne développe généralement son aptitude à la pleine conscience en pratiquant certains exercices de méditation. Comparativement à la méditation, on considère toutefois la pleine conscience davantage comme un état d’esprit que comme la pratique contrôlée d’une activité. Sans vouloir rédiger un essai universitaire sur le sujet, et pour le présenter le plus simplement possible : la plupart des gens font leurs activités quotidiennes de manière un peu réflexe, un peu comme sur un « pilote automatique ». La pleine conscience est l’état contraire du pilote automatique, bref, en pleine conscience, une personne est entièrement présente, attentive et concentrée sur comment elle se sent, ce à quoi elle pense et/ou les actions qu’elle est en train de poser.

 

Bref, la pleine conscience est l’état dans lequel une personne se trouve lorsqu’elle est pleinement attentive au moment présent, à ce qui se passe ici et maintenant, dans sa conscience. Cet état peut être développé par le biais de pratiques méditatives variées, ou non : par exemple, une personne peut développer son aptitude à être pleinement consciente en sélectionnant une activité quelconque (manger, faire la vaisselle, boire un verre d’eau, marcher de sa voiture à son bureau, etc.) à faire en portant une attention particulière aux sensations environnantes (odeurs, couleurs, éclairage, sons, température ambiante, etc) ; une autre peut le faire en s’asseyant dans son lit le matin pendant 5 min, les yeux fermés, en centrant son attention directement sur sa respiration.

 

Données scientifiques

 

Les scientifiques portent une attention très prononcée au phénomène de la pleine conscience, plus particulièrement depuis le début des années 2000. Depuis 2000, le nombre d’études scientifiques portant sur le thème de la pleine conscience est en croissance constante (voir image jointe). La raison est plutôt simple : la pleine conscience a démontré, dans un nombre élevé d’études scientifiques, une grande efficacité pour réduire les symptômes dépressifs et anxieux d’individus ainsi que pour réduire les risques de rechutes des deux conditions. Elle semble même  être une avenue prometteuse pour prévenir le développement de démences chez les personnes âgées à risque. En outre, plusieurs études suggèrent des bénéfices importants découlant de la pratique de la pleine conscience sur le fonctionnement neuronal.

 

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Nombre de citations selon l’année pour une recherche PsycInfo, en utilisant le mot-clé “Mindfulness” (source à la fin de l’article).

Méditation et psychothérapie ?

 

Il n’est donc pas surprenant que plusieurs traditions de psychothérapie soient centrées quasi-exclusivement sur la pratique de la pleine conscience, ou en intègrent des éléments. La réduction du stress basée sur la pleine conscience (MBSR) et la thérapie cognitive basée sur la pleine conscience (MBCT) sont des programmes de thérapie de groupe intensifs qui visent à aider les gens à mieux composer avec l’anxiété et les symptômes dépressifs, par le biais d’une pratique régulière de méditation en pleine conscience. La thérapie dialectique comportementale (DBT), la thérapie d’analyse fonctionnelle (FAP) et la thérapie d’acceptation et d’engagement (ACT) sont trois formes de thérapies cognitives et comportementales (TCC) qui intègrent divers éléments de pratique de la pleine conscience dans le traitement de plusieurs problématiques. Ces modèles d’intervention ont démontré de l’efficacité dans le traitement de diverses problématiques et sont pratiqués par plusieurs psychologiques cliniciens en Occident.

 

Maintenant, la question à 1 million de dollars : dois-je méditer dans le cadre de ma psychothérapie ? Ma réponse : pas nécessairement. Évidemment, si vous vous enrôlez dans un programme de type MBCT et MBSR, vous devriez vous attendre à méditer. Beaucoup. Tant lors des séances qu’entre elles. Évidemment, une bonne pratique efficace et régulière de méditation en pleine conscience est vraisemblablement l’une des meilleures façons de s’aider à s’ancrer dans le moment présent et à entraîner son attention ou sa conscience ; à réduire ses tendances personnelles à l’impulsivité, même. Toutefois, il est de mon avis qu’un bon thérapeute peut bien aider ses clients réticents, moins « vendus » à l’idée de méditer, à se centrer sur le moment présent, par d’autres types d’interventions ou d’activités cliniques que la méditation. Maintenant, pour ce qui est de la question à 2 millions de dollars…

 

Pourquoi attache-t-on aujourd’hui, en psychothérapie, autant d’importance au « moment présent » ?

 

D’abord, comme mentionné plus haut, parce que les interventions menant les gens à une meilleure aptitude à rester dans le moment présent sont bien validées scientifiquement, et ensuite, parce que…parce que…

 

Prenons le temps de bien explorer ce qui fait que l’aptitude à s’ancrer dans le moment présent, bref, l’aptitude à la pleine conscience, s’avère aussi importante dans bon nombre d’approches contemporaines en psychothérapie. Je remarque, après écriture de ma longue, très longue réponse à notre « question à 2 millions de dollars », que le tout finit par drôlement ressembler à un long, très long article de blogue. Je me permets donc de mettre fin ici à la première partie de cette réflexion sur la méditation, la pleine conscience et le moment présent. Et je vous promets de répondre d’ici très peu de temps à la question posée en fin d’article : pourquoi attache-t-on tant d’importance au concept de moment présent, en psychothérapie ?

 

Dr Francis Lemay, Ph.D.

Psychologue

www.psydeploiement.com

 

Sources/inspirations :

 

Lutz, A., Slagter, H.A., Dunne, J.D., & Davidson, R.J. (2008). Attention Regulation and Monitoring in Meditation. Trends in cognitive sciences 12 (4). 163–169. 

Gotink, R.A., Chu, P., Busschbach, J.J.V., Benson, H., Fricchione, G.L., & Hunink, M.G.M. (2015). Standardised Mindfulness-Based Interventions in Healthcare: An Overview of Systematic Reviews and Meta-Analyses of RCTs. PLoS ONE 10(4). e0124344. doi:10.1371/journal.pone.0124344.

 

Larouche, E., Hudon, C., & Goulet, S. (2015). Potential benefits of mindfulness-based interventions in mild cognitive impairment and Alzheimer’s disease: An interdisciplinary perspective. Behavioural Brain Research, 276 (1), 199-212.

 

http://www.huffingtonpost.com/ira-israel/types-of-mindfulness_b_3347428.html

 

https://www.psychologytoday.com/blog/turning-straw-gold/201106/6-benefits-practicing-mindfulness-outside-meditation

 

Image: Swift, J. K. & Callahan, J.L. (2015). A multi-site study of mindfulness training for therapists. Psychotherapy Bulletin, 50(1), 18-23.

Pourquoi me fait-on méditer en thérapie ? Ou l’importance du moment présent pour la santé mentale (première partie)

La psychothérapie ou la médication?

 

Introduction

 

Pour faire suite aux deux derniers articles, voici une réflexion sur un autre sujet qui fait énormément jaser, autant chez les professionnels que les individus qui bénéficient de services en santé mentale : qu’est-il mieux de recevoir, comme traitement? Une psychothérapie, de la médication ou une combinaison des deux? Je vous suggère de faire une expérience, si vous connaissez suffisamment de professionnels : posez la question à 2-3 psychologues, 2-3 médecins omnipraticiens et 2-3 psychiatres, puis évaluez les réponses. Vous risquez de constater que, selon l’allégeance professionnelle (mais aussi vraisemblablement l’année de graduation) de la personne à qui vous demanderez, la réponse peut être très différente.

 

Étant, comme je le suis généralement en contexte professionnel, une personne de compromis, de nuances, de zones grises et de « ça-dépend-du-contexte », j’ai eu la chance d’assister et de participer à plus d’un débat sur le sujet, puis d’apprécier les arguments de chaque camp. Toutefois, je crois que la réponse la plus simple, la plus sensible, la plus compréhensible et la plus sensée que j’aie entendue à ce sujet m’a été fournie par une superviseure, en 2012. Elle m’a répondu avec une métaphore, une image très éloquente que je présente parfois à mes clients. Je vous la partage :

 

Le tsunami, la bouée et le coach

 

Pour la personne qui vit une période intense de souffrance psychologique, il est plutôt fréquent de se sentir complètement seul, abandonné en mer, sans aucun rivage visible dans les alentours et en plein milieu d’une tempête intense, voire même d’un tsunami. Toute l’énergie de la personne semble être concentrée à battre des bras et des jambes pour garder la tête hors de l’eau, mais c’est un peu comme si rien ne fonctionnait : les vagues sont simplement trop fortes, la personne n’est pas une assez bonne nageuse, ou une combinaison des deux. D’une manière ou d’une autre, notre personne souffrante se retrouve souvent la tête sous l’eau, est fréquemment ensevelie sous les immenses vagues et passe près de se noyer à plusieurs reprises, avalant de grosses lampées d’eau froide et salée. Aucun bateau à l’horizon, aucun débris ni aucune planche à laquelle s’accrocher, pas un hélicoptère de secours en vue. À moins d’un miracle, plus on reste longtemps dans la situation, plus l’espoir de s’en sortir semble mince, irréaliste. La tempête continue, mais l’énergie, elle, s’épuise. Un vrai cauchemar, bref!

 

Dans une situation comme celle-ci, la médication peut représenter une forme de bouée de sauvetage, ou de veste de flottaison. Un moyen relativement rapide de s’assurer de garder la tête hors de l’eau. Tant et aussi longtemps qu’on a sa bouée ou sa veste à proximité, le risque de se noyer est considérablement réduit. Dans certains cas, pratiquement nul. Les vagues peuvent sembler moins effrayantes. On a l’impression qu’on pourra rester un peu plus longtemps à la surface pour éventuellement trouver un rivage, ou en attendant que la tempête se calme.

 

La psychothérapie, elle, est un peu plus comme si un coach de nage était parachuté à proximité. Ce coach va, malgré la présence de vagues énormes, de vents et de pluies intenses, aider notre personne à faire les bons mouvements, développer sa technique de nage pour qu’elle économise son énergie et réussisse à se déplacer plus aisément. Elle va peut-être trouver des techniques pour garder sa tête hors de l’eau ou aider à analyser le reflux des vagues pour les anticiper et ainsi s’éviter quelques bouillons. Il est aussi possible que, le coach (thérapeute) étant arrivé par un rivage, il puisse aider le client à s’orienter vers la plage la plus proche, ou du moins vers une île.

 

Développons la métaphore

 

La bouée/veste seule (médication) semble être l’option que privilégient la majorité des médecins généralistes en Amérique du Nord. C’est certainement une excellente façon de ne pas se noyer et des centaines d’études scientifiques le démontrent. Qui plus est, l’effet de la bouée ou de la veste est souvent plus rapide que celui d’un coach de nage. Toutefois, le principal problème de cette option est que la personne qui l’utilise, seule, apprendra rarement à nager d’elle-même. Il est préférable que cette personne garde longtemps la bouée à portée de main, même une fois la tempête passée, pour s’assurer de l’avoir à proximité lors de la prochaine tempête. Un problème qui survient parfois est que, quand les tempêtes futures sont plus violentes que prévu, il est possible que la veste ou la bouée ne soit plus tout à fait ajustée (il peut être nécessaire de changer la molécule prescrite ou le dosage de celle-ci entre les divers épisodes dépressifs ou anxieux). Enfin, il peut arriver que la première bouée ou veste de flottaison lancée ne soit pas tout à fait adaptée aux besoins de la personne qui se noie. [Au début d’un traitement pharmacologique, il est fréquent que diverses molécules doivent être prescrites avant que l’effet désiré soit obtenu, ou que les effets secondaires deviennent acceptables pour la personne souffrante. La même réalité s’applique au dosage du médicament.]

 

Pour ce qui est du coach de nage (psychothérapie), c’est certainement une option qui peut s’avérer plus difficile, au départ. Il est très fréquent qu’un nageur prenne plusieurs gorgées d’eau désagréables avant de bien maîtriser la technique, alors qu’il apprend au beau milieu de la tempête, au travers des vagues. Il s’avère aussi que certains coaches soient plus agiles que d’autres, qu’ils enseignent d’une façon qui soit plus adaptée à certains types de nageurs. L’accord entre le type d’enseignement du coach et le style d’apprentissage du nageur est un élément très important, au début d’une telle démarche. Ceci dit, le principal avantage du coach de nage est le suivant : une fois que la personne en détresse a bien appris à nager, elle sait nager. Elle s’avérera généralement prête à affronter les tempêtes futures. Si elle continue à s’entraîner à la piscine (à utiliser ce qui a été appris en thérapie dans sa vie quotidienne, même en-dehors des périodes de crise), elle maintiendra sa force musculaire, peaufinera sa technique et sera peut-être mieux préparée pour les prochaines tempêtes, même si celles-ci sont très intenses.

 

Bien entendu, il est tout à fait possible d’apprendre à nager en portant une veste ou en se tenant à proximité d’une bouée. C’est d’ailleurs ce que plusieurs personnes font et ce que de nombreuses associations recommandent (combinaison des traitements psychologique et pharmacologique pour traiter l’anxiété ou la dépression). Lorsque les vagues sont si hautes et fortes qu’on a l’impression qu’il ne sera pas possible de se concentrer sur ce que dit le coach, ou que même avec les meilleures instructions, on continuera d’être sans cesse écrasé sous les vagues, c’est clairement une option à envisager. Certains croient toutefois que l’apprentissage de la bonne technique de nage peut s’avérer plus long, si on le fait avec une bouée un une veste de flottaison : après tout, les mouvements ne seront pas les mêmes que sans…le nageur sera-t-il capable de s’adapter une fois seul et sans sa veste (ou sa bouée)? Dans certains cas, la bouée/veste n’affecte pas du tout l’apprentissage et c’est tant mieux. On croit que dans d’autres cas, elle peut le ralentir, voire même carrément lui nuire. C’est très difficile à prédire et c’est un choix que chaque nageur doit faire pour soi.

 

Qu’en dit la science?

 

Sans vouloir faire une recension complète des écrits sur le sujet (ce serait un travail colossal, digne d’un mémoire de maîtrise ou d’une thèse de doctorat ; je pense me limiter à une seule pour cette vie), des données comparant l’efficacité des traitements psychologiques et pharmacologiques existent et en voici un très, très petit aperçu. Notez bien que je ne présente ici qu’une infime partie des données qui existent sur un sujet qui est étudié intensément depuis des décennies. Comme pour la plupart des questions scientifiques, la communauté est loin d’être arrivée à un consensus clair sur le sujet!

 

Les antidépresseurs sont reconnus comme traitement efficace pour la dépression majeure (ainsi qu’un grand nombre d’autres difficultés, dont plusieurs troubles anxieux). C’est un type de traitement qui a fait ses preuves pour réduire les symptômes associés à ces difficultés. Toutefois, l’effet du médicament, lorsque comparé à l’effet d’un placebo (une pilule de farine ou de sucre) est nul ou minime chez une grande proportion des gens étudiés qui présentaient des symptômes dépressifs légers ou modérés. Bref, le vrai médicament est à peine (sinon pas du tout) plus efficace qu’un faux comprimé, pour une proportion importante de gens présentant des symptômes dépressifs légers ou modérés! Toutefois, dans les cas de gens présentant des symptômes sévères, l’effet de la médication est bien plus élevé que celui du placebo – en résumé, les antidépresseurs aident réellement à réduire les symptômes des gens présentant des symptômes dépressifs sévères.

 

La thérapie cognitive et comportementale (la modalité de traitement en psychothérapie la plus étudiée – des centaines, voire des milliers d’études confirment son efficacité pour le traitement d’une panoplie de problèmes psychologiques) s’avère être, selon plusieurs études scientifiques, égale à la médication pour traiter la dépression majeure, tant pour les gens présentant des symptômes légers et modérés, que ceux avec des symptômes sévères. Un effet très intéressant qui est observé dans un grand nombre d’études est le suivant : les individus dépressifs qui sont traités uniquement à l’aide de médication ont des taux de rechute très élevés, sauf lorsqu’ils continuent à consommer leur médication à vie. Les gens qui reçoivent de la psychothérapie cognitive et comportementale, eux, ont des taux de rechute beaucoup plus faibles, même des années après la fin de leur suivi. En d’autres termes, la thérapie serait aussi efficace pour eux, mais aurait comme avantage supplémentaire un taux de rechute moins élevé pour une durée de traitement plus courte (16 à 20 séances de thérapie en moyenne, dans les études scientifiques, comparées au besoin de prendre de la médication pour le reste d’une vie).

 

Cela dit, le choix du traitement s’avère être, au final, la décision de la personne qui souffre. Il est toutefois de mon avis qu’un client bien informé est un client plus en mesure de faire un choix éclairé à ce sujet. Tant qu’à aborder la question de l’efficacité de la thérapie, voici une liste non-exhaustive de conditions pour lesquelles la thérapie a démontré une efficacité élevée, dans certains cas même plus élevée que la médication : la dépression majeure, le trouble d’anxiété généralisée, le trouble panique (avec ou sans agoraphobie), les phobies spécifiques, la dépendance ou l’abus d’alcool ou d’autres substances, l’anxiété sociale, le stress post-traumatique, l’insomnie, les problèmes liés à la vie de couple, la gestion de la colère, la douleur chronique, les troubles obsessionnels-compulsifs, le trouble de personnalité limite, le trouble déficitaire de l’attention avec ou sans hyperactivité, la boulimie, l’anorexie, l’hyperphagie boulimique, le trouble bipolaire et la schizophrénie. Chez les enfants, des effets positifs ont également été observés pour le traitement de troubles dépressifs et anxieux, ainsi que somatiques (et plusieurs autres).

 

C’est pour dire qu’il existe toutes sortes de tempêtes, mais qu’heureusement, il existe aussi toutes sortes de coaches qui ont développé des techniques de nage extrêmement efficaces pour arriver à garder la tête hors de l’eau. Pour peut-être même arriver à se rendre à la rive. Suffit d’appeler à l’aide quand on sent que la tempête approche (ou une fois qu’on réalise qu’on est dedans!). En psychologie clinique, il n’est JAMAIS trop tard pour recevoir de l’aide.

 

Dr Francis Lemay, Ph.D.

Psychologue

http://www.psydeploiement.com

 

 

Sources:

 

Butler, A.C., Chapman, J.E., Forman, E.M., & Beck, A.T. (2006). The Empirical Status of Cognitive-Behavioral Therapy: A Review of Meta-Analyses. Clinical Psychology Review, 26(1), 17-31.

 

DeRubeis, R.J., Gelfand, L.A., Tang, T.Z., & Simons, A.D. (1999). Medications versus Cognitive Behavior Therapy for Severely Depressed Outpatients: Mega-Analysis of Four Randomized Comparisons. Am J Psychiatry, 156(7), 1007-1013.

 

DeRubeis, R.J., Siegle, G.J., & Hollon, S.D. (2008). Cognitive Therapy vs. Medications for Depression: Treatment Outcomes and Neural Mechanisms. Nat Rev Neurosci, 9(10), 788-796.

 

Fournier, J.C., DeRubeis, R.J., Hollon, S.D., Dimidjian, S., Amsterdam, J.D., Shelton, R.C., et al. (2010). Antidepressant Drug Effects and Depression Severity: A Patient-Level Meta-Analysis. JAMA, 303(1), 47-53.

 

Gloaguen, V., Cottraux, J., Cucherat, M., & Blackburn, I.-M. (1998). A Meta-Analysis of the Effects of Cognitive Therapy in Depressed Patients. Journal of Affective Disorders, 49(1), 59-72.

 

Kirsch, I., Deacon, B.J., Huedo-Medina, T.B., Scoboria, A., Moore, T.J., & Johnson, B.T. (2008). Initial Severity and Antidepressant Benefits: A Meta-Analysis of Data Submitted to the Food and Drug Administration. PLOS Medicine, 5(2), 260-268.

 

Article intéressant du Consumer Report (2004) : http://www.consumerreports.org/health/free-highlights/manage-your-health/depression/talktherapy.htm

 

Site web de la division 12 de l’American Psychological Association, en charge d’évaluer scientifiquement l’efficacité des traitements psychologiques : http://www.div12.org/psychological-treatments/

La psychothérapie ou la médication?