Stratégies quotidiennes pour favoriser sa santé mentale (Deuxième partie)

 

Introduction

 

La semaine dernière, j’ai présenté sur ce blogue quelques stratégies visant la prévention des troubles de santé mentale et le maintien d’un bon équilibre au quotidien (vous pouvez trouver l’article ici). Pour en faire un bref résumé, j’ai couvert les trois grands classiques (exercice physique régulier, alimentation saine et équilibrée, sommeil réparateur suffisant), l’importance d’entretenir une vie sociale variée avec les bénéfices des contacts physiques, les bienfaits d’entretenir des activités de loisirs gratifiantes, ainsi que les effets positifs d’une pratique régulière de la pleine conscience, sans nécessairement se vouer religieusement à la pratique d’une activité de méditation.

 

Happy young woman on spring field. Success, harmony, health, ecology

 

Sachez toutefois que pour maintenir votre santé mentale au quotidien, plusieurs autres bonnes habitudes peuvent être entretenues et je propose d’en illustrer ici quelques autres, pour la plupart démontrées scientifiquement comme efficaces en termes de prévention et parfois même utiles pour aider au traitement des difficultés sévères !

 

L’auto-enregistrement, ou prendre des notes !

 

Une habitude du quotidien qui peut s’avérer efficace pour prévenir (ainsi que guérir) les problèmes les plus courants de santé mentale est le fait de noter ses comportements ou ses pensées au quotidien, généralement sur une fiche (de pensées, d’activation comportementale, de résolution de problèmes ou un « flash card » pour se rappeler une aptitude à pratiquer) ou dans un journal. Ces fiches ou journaux peuvent prendre plusieurs formes et avoir des objectifs très variés, selon le besoin d’une personne ou ses buts. On croit que le simple processus de s’arrêter un moment et de prendre le temps de réfléchir sur ses pensées ou ses gestes apporte plusieurs bienfaits : prendre davantage conscience des fonctions de nos gestes, observer des « patterns » dans nos pensées et perceptions, prendre de la distance pour voir plus clair, réaliser que l’on surinvestit ou sous-investit certaines sphères d’activités quotidiennes, augmenter sa motivation à faire des activités précises, etc.

 

journal

 

Dans le cadre d’un projet professionnel avec une collègue, j’ai personnellement commencé en juillet dernier à noter pour chaque jour certaines de mes pensées, émotions et actions dans un journal divisé en 5 catégories : 1. une situation dans laquelle un défi s’est présenté (quelque chose m’ayant fait vivre une émotion difficile), 2. un geste que j’ai posé ayant représenté un risque raisonnable (quelque chose que j’ai fait pour, à mon avis, mon bien ou celui d’un proche et qui m’a poussé à sortir de ma zone de confort), 3. une chose que j’ai apprécié pendant la journée, 4. une chose que j’ai faite et qui peut représenter pour moi une source de fierté et 5. une activité faite et ayant pour but de prendre soin de ma santé (physique ou mentale).

 

Bien entendu, je prône la flexibilité et l’équilibre dans mon application personnelle de ce journal (et je vous suggère de faire de même, si vous vous lancez également dans l’aventure) : parfois, je n’arrive pas à remplir certaines cases pour une journée et c’est OK ; parfois aussi, trois ou quatre jours peuvent passer avant que je ne mette mon journal à jour et j’y vais avec la mémoire…et c’est tout à fait OK, également. L’idée est vraiment, surtout, de me rendre plus conscient de ces choses et de faire en sorte que j’agisse aussi régulièrement que possible en leur sens. Je crois que depuis le début de ce projet, je suis davantage conscient de l’importance de poser des petits gestes quotidiens pour entretenir ma santé, des bénéfices de sortir de ma zone de confort, ainsi que de l’importance d’exprimer ma gratitude auprès des gens qui m’entourent. Espérons que je le fasse de plus en plus! Et, qui plus est, j’évalue que prendre des notes dans mon journal ne requiert (en moyenne) que deux à cinq minutes de mon temps par jour !

 

Cultiver la gratitude et la compassion pour soi

 

Dans le même ordre d’idée, et en lien avec la case #3 du journal que je viens de donner en exemple, mais encore plus simple : on recommandera souvent aux gens de cultiver au quotidien la gratitude, soit en l’exprimant aussi régulièrement que possible (remercier les gens pour des gestes posés, souligner les bons coups des autres, exprimer lorsqu’on se sent choyé par des circonstances actuelles de notre vie, etc), ou en la notant en fin de journée dans un journal de gratitude. Comme l’esprit humain a souvent tendance à mettre l’accent sur les problèmes à résoudre, les faux pas et les moins bons coups, le fait de noter à chaque jour un événement s’étant produit, une parole entendue, un geste posé par une personne pour laquelle on ressent une forme de gratitude peut aider à terminer sa journée sur une note plus positive et à plus facilement remarquer, à la longue, ces situations, paroles ou gestes au quotidien.

 

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Une autre façon de faire qui peut s’avérer bénéfique pour la santé mentale au quotidien est de développer une attitude d’auto-compassion (ou compassion pour soi ; self-compassion). Celle-ci consiste : 1. à se parler à soi-même et à se traiter avec douceur et sympathie, tout en reconnaissant ses erreurs, échecs et imperfections ; 2. à résister au réflexe puissant d’isolement personnel qui vient avec les expériences difficiles de la vie et 3. à observer avec le moins de jugement possible, ainsi qu’avec une certaine distance, nos propres pensées, sensations et émotions difficiles (ça rappelle la pleine conscience ? Normal, parce que c’en est!). Un truc souvent suggéré pour s’aider à développer sa compassion envers soi est de se questionner « si mon ou ma meilleure amie, si mon jeune neveu, ma petite-fille vivait une expérience similaire, qu’est-ce que je lui dirais ? Qu’est-ce que je ferais pour lui ou elle ? » et de l’appliquer à soi. C’est souvent plus facile d’exprimer de la sympathie, de la compassion et de la douceur pour un être aimé ou plus jeune que pour soi, et le rationnel ici est de commencer avec des petits pas et de développer avec le temps cette attitude.

 

Il (elle) part en échappée en-dehors de la zone de confort, lance…et compte !

 

Enfin, une autre pratique qui peut s’avérer utile pour réduire les risques de développer des problématiques liées à l’anxiété ou la dépression est l’application du concept « d’échappée de 5 minutes » (five-minute breakout). On considère que les êtres humains sont très habiles pour éviter au quotidien les émotions désagréables, ce qui en soit n’est pas nécessairement un problème pour bien des gens. Toutefois, lorsqu’une tendance à passer la majeure partie de nos journées en « mode autopilote » s’installe, il est possible de constater qu’on s’enferme graduellement dans une vie un peu limitée, soit terne, soit angoissante (ou un mélange peu enviable des deux !).

 

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En octobre 2016, deux psychologues d’Irlande ont lancé globalement le défi d’inciter les gens, toujours en prenant soin d’eux-mêmes, de se sortir de leur zone de confort pour une durée de cinq minutes par jour, simplement pour briser l’habitude du pilote automatique d’évitement, ou dans l’optique de s’habituer à accepter au quotidien les inconforts quasiment omniprésents de la vie. L’idée consiste à viser un petit quelque chose (s’excuser d’un geste posé qu’on considère comme gênant, adresser la parole à un étranger, demander des directions dans une ville inconnue, pratiquer une nouvelle activité, poser un geste considéré comme saugrenu…), bref, n’importe quel comportement qui génère un inconfort et que vous n’êtes pas habitué de faire dans votre train-train quotidien, pour vous exposer brièvement à l’inconfort qui pourrait (ou pas !) en résulter. Et, bien entendu, il est important de s’en féliciter par la suite, ou le noter (dans un journal ou autre) pour s’en souvenir et maintenir sa motivation à continuer !

 

Conclusion

 

Pour conclure, je tiens à répéter une fois de plus que le mot d’ordre, lorsqu’il est question de prévention en santé mentale, c’est L’ÉQUILIBRE. Plus une personne arrive à maintenir un équilibre entre les diverses sphères de sa vie (le travail, les loisirs, la famille, la santé, etc.) et à l’intérieur de celles-ci, plus elle fait de la place pour les vacances, la relaxation et le repos au travers du travail, des études et des tâches ménagères, plus elle se permet, occasionnellement, un brin de folie passagère (parce que, parfois, l’équilibre, c’est aussi se donner le droit d’être un peu déséquilibré ici et là!) au sein du sérieux du quotidien, plus elle risque d’être, de se sentir et d’agir comme une personne en santé – mentale et physique.

 

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Et si ces stratégies s’avèrent pour vous insuffisantes, ou même inefficaces, il est alors fortement recommandé de faire appel aux services d’un professionnel en santé mentale. Parfois, l’aide extérieure spécialisée peut s’avérer essentielle pour arriver à s’en sortir et il n’y a strictement rien de honteux à reconnaître qu’on a besoin d’un coup de main pour se sortir d’une impasse ! De l’aide existe, elle est disponible et souvent impatiente de vous servir, alors n’hésitez pas et n’attendez pas inutilement.

 

Dr Francis Lemay, Ph.D.

Psychologue

www.psydeploiement.com

 

Références

Clark, D.A., & Beck, A.T. (2010). Cognitive therapy of anxiety disorders : Science and practice. New York : The Guilford Press.

Emmons, R.A., & McCullough, M.E. (2003). Counting blessings vs burdens : An experimental investigation of gratitude and subjective well-being in daily life. J Pers Soc Psychol, 84(2), 377-389.

Neff, K. (2013). S’aimer : comment se réconcilier avec soi-même. Paris : Belfond.

Article d’un journal irlandais sur les échappées de 5 minutes : https://www.irishtimes.com/life-and-style/people/leave-your-comfort-zone-in-2017-even-for-five-minutes-a-day-1.2904312

 

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Stratégies quotidiennes pour favoriser sa santé mentale (Deuxième partie)

Stratégies quotidiennes pour favoriser sa santé mentale (Première partie)

 

Retour de vacances

 

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Alors, nous voilà de retour de vacances et la rentrée approche pour certains, alors qu’elle est bien entamée pour d’autres ! Je reviens d’une pause de rédaction d’un peu plus de trois mois, après avoir passé des vacances estivales récupératrices et participé pendant quelques semaines à une sympathique chronique à la radio. C’est en fait après l’une de ces chroniques, le jeudi 10 août dernier, que l’idée de rédiger cet article et le suivant (à paraître la semaine prochaine) m’est venue.

 

En effet, on m’avait demandé de préparer une discussion sur le sujet de la prévention en santé mentale (la baladodiffusion de l’émission en question se trouve ici) et, en raison des contraintes de temps et suite à des questions intéressantes des auditeurs sur un autre sujet, je n’ai pas été en mesure de présenter toutes les stratégies que je voulais aborder…Toutefois, je tenais à y revenir, car je crois que plusieurs des stratégies sont à portée de main pour une majorité de gens, et peuvent, lorsqu’appliquées régulièrement, éviter à plusieurs de se retrouver avec des difficultés de fonctionnement.

 

Les classiques

 

Vous connaissez probablement déjà tous les classiques, c’est-à-dire ces choses que votre médecin de famille, par exemple, vous suggère de faire lorsque vous le rencontrez annuellement : vous alimenter de façon saine, pratiquer régulièrement de l’activité physique et obtenir à chaque nuit une dose suffisante de sommeil réparateur. Et, dans les faits, c’est bien vrai que manger sainement, s’exercer de façon régulière et bien dormir vont mettre toutes les chances de votre côté, en termes de santé (physique et mentale) ; toutefois, bien souvent, des gens qui respectent ces recommandations se trouvent aux prises avec des difficultés d’anxiété, en lien avec leur humeur, ou autres…

 

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Qui plus est, sachez ici que le mot d’ordre, dans tous les cas, demeure l’équilibre :  une alimentation obsessive se traduisant par une quête rigide d’aliments-santé (orthorexie) peut s’avérer malsaine (la plupart des nutritionnistes reconnaissent l’importance des aliments-plaisir dans une alimentation saine et équilibrée, afin de s’éviter des rages de sucres ou autres aliments moins « sains ») ; tout comme le surentraînement peut mener à des blessures physiques ou à un épuisement ; et, enfin, forcer son corps à dormir (ou se reposer) plus qu’il n’est nécessaire peut également causer des problèmes de sensation de fatigue excessive, tout comme « mesurer » excessivement son sommeil peut entraîner une forme d’anxiété de performance liée au sommeil, anxiété qui s’avère très utile pour…développer et maintenir l’insomnie !

 

Toutefois, d’autres stratégies existent, allant au-delà de ces trois grands « classiques », et peuvent aussi s’avérer utiles pour prévenir le développement ou le maintien de troubles en santé mentale (peut-être même pour vous aider à en soigner).

 

Aspects social et ludique

 

L’être humain est une créature sociale. Nous différons tous quant à notre désir et notre besoin de socialiser et il est effectivement très bénéfique, dans la vie quotidienne, d’avoir du temps seul avec soi-même. Cependant, passer régulièrement du temps de qualité avec des amis ou des membres de sa famille peut à la fois aider à maintenir une humeur positive et permet aussi d’entretenir une sorte de filet de sécurité, pour les moments de la vie où on peut avoir besoin d’un coup de main ou d’une oreille attentive.

 

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À l’intérieur d’un couple, avec les membres de sa famille ou avec des amis très proches, il peut s’avérer extrêmement bénéfique d’entretenir des contacts physiques réguliers. Les spécialistes de l’Institut Gottman, experts en matière d’adaptation familiale et du couple, suggèrent des baisers de 6 secondes (pour les couples, évidemment) ou des câlins de la même durée (couples, famille, amis), au moins une fois par jour, pour les gens chez qui l’option est disponible. On croit en fait que les contacts physiques prolongés entre deux personnes entraîneraient la libération d’ocytocine, une hormone aux vertus antidépressives.

 

Qu’ils soient pratiqués en couple, en groupe ou seul, cultiver des loisirs fait partie d’une vie équilibrée. Certains entretiendront des loisirs de nature active, comme des activités sportives, alors que d’autres en auront des plus intellectuels, comme les échecs, les casse-têtes ou les mots croisés, plus créatifs, comme la musique ou le dessin, ou plus ludiques, comme le cinéma ou les jeux vidéo. À moins que votre emploi soit une source immense de gratification et qu’il ne vous demande que peu d’efforts, il est fort possible que de vous adonner à un hobby de façon régulière aide à recharger vos batteries. Et puis, pourquoi ne pas faire d’une pierre deux coups et tenter de s’adonner à certaines de ses activités préférées avec une ou des personnes appréciées ?

 

Encore une fois, permettez-moi de souligner l’importance de maintenir un bon équilibre. Passer du temps avec des êtres aimés, entretenir des contacts physiques réguliers avec les plus intimes parmi eux et s’adonner à des activités gratifiantes sont certes très intéressants. Il demeure néanmoins important, pour la plupart d’entre nous, de travailler, d’entretenir nos logis et de varier autant que possible nos activités.

 

La pleine conscience au quotidien

 

Il se pourrait que vous vous disiez qu’à ce stade-ci, vous saviez déjà la plupart de ces choses. C’est probablement parce que la plupart d’entre nous les entendons déjà depuis des années. Cependant, les savoir ne garantit pas toujours qu’on arrive à appliquer régulièrement ces connaissances, ni que les appliquer ne nous fasse sentir comme si l’on en tirait pleinement les bienfaits. C’est pourquoi les prochaines stratégies peuvent s’avérer très utiles.

 

L’une des habitudes ayant le plus démontré de bienfaits en lien avec la prévention de l’anxiété et de la dépression, dans la littérature scientifique en psychologie et dans les neurosciences, s’avère être la pratique régulière de la pleine conscience (mindfulness, ou présence attentive). Techniquement, la pleine conscience est l’activité qui consiste à porter attention de façon intentionnelle aux expériences internes (sensations physiques, émotions, pensées) ou externes (ce qui est perçu par nos cinq sens) dans le moment présent, sans porter de jugement. Dans sa forme la plus commune, elle sera pratiquée par le biais d’exercices de méditation d’une durée prédéterminée (5 min, 10 min, 15 min, 30 min ou plus). De plus en plus de psychologues et de psychothérapeutes, au Québec, sont formés à diriger des exercices de pleine conscience avec leurs clients.

 

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Sachez toutefois qu’une personne n’a pas à s’asseoir « en indien » sur un petit coussin, les bras étendus sur les côtés, paumes ouvertes avec les pouces et index joints aux extrémités en forme de rond pendant plusieurs minutes par jour afin de tirer des bienfaits du processus de pleine conscience (notez que si l’activité de méditer vous convient, c’est excellent de la pratiquer, aussi ! Je me permets seulement ici d’illustrer que cette habileté ne se limite pas exclusivement à la méditation, sachant que certaines personnes sont plus ou moins ouvertes à la pratiquer). Plusieurs activités quotidiennes peuvent favoriser la pratique de la pleine conscience, comme le yoga (attention portée aux mouvements, sensations musculaires ou des tendons) ou la course à pied (attention portée à la respiration ou à la cadence des pas). Qui plus est, on recommandera souvent aux gens qui s’y intéressent de pratiquer des activités du quotidien en mode pleine conscience : manger un repas en étant pleinement concentré sur ses sensations, marcher de sa voiture à son bureau dans le même mode, plier son linge après avoir fait le lavage de façon non-automatique, etc.

 

Slack line in the nature.

 

La semaine prochaine, je propose de vous présenter quelques autres stratégies démontrées comme efficaces pour prévenir (et dans certains cas, même, guérir) les problèmes de santé mentale les plus fréquents ! D’ici là, bonne application des stratégies discutées !

 

Dr Francis Lemay, Ph.D.

Psychologue

www.psydeploiement.com

 

 

Références

Chiesa, A., & Serretti, A. (2009). Mindfulness-based stress reduction for stress management in healthy people : A review and meta-analysis. The journal of alternative and complementary medicine, 15(5), 593-600.

Grossman, P., Niemann, L., Schmidt, S., & Walach, H. (2004). Mindfulness-based stress reduction and health benefits : A meta-analysis. Journal of psychosomatic research, 57(1), 35-43.

Takeda, F., Noguchi, H., Monma, T., & Tamiya, N. (2015). How Possibly Do Leisure and Social Activities Impact Mental Health of Middle-Aged Adults in Japan? : An Evidence from a National Longitudinal Survey. PLOS ONE, 10(10), e0139777. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0139777

Teasdale, J. D., Segal, Z. V., Williams, J. M. G., Ridgeway, V. A., Soulsby, J. M., & Lau, M. A. (2000). Prevention of relapse/recurrence in major depression by mindfulness-based cognitive therapy. Journal of Consulting and Clinical Psychology, 68(4), 615-623.

Thoits, P.A. (2011). Mechanisms linking social ties and supports to physical and mental health. Journal of Health and Social Behavior, 52(2), 145-161.

Article de l’Institut Gottman sur les baisers de 6 secondes : https://www.gottman.com/blog/k-is-for-kissing/

Stratégies quotidiennes pour favoriser sa santé mentale (Première partie)

Démystifions l’anxiété (cinquième et dernière partie)

Après avoir exploré ce qu’est l’anxiété, présenté quelques statistiques sur la prévalence des troubles anxieux, illustré les plus fréquents d’entre eux et fourni une explication sur la façon par laquelle une anxiété relativement bénigne peut s’exacerber et devenir très problématique, je propose aujourd’hui de vous présenter le type d’intervention psychologique qui a démontré le taux d’efficacité le plus élevé pour améliorer la qualité de vie des individus souffrant d’anxiété : l’exposition.

 

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Crédit illustration : Fred Jourdain (www.fredjourdain.com) ; illustration utilisée avec permission de l’artiste

 

Après rédaction, je réalise que j’aurais certainement pu scinder ce texte en deux. Comme cette série commence à se faire longue, j’ai décidé de publier cet article complet d’un coup pour éviter qu’elle ne traîne encore quelques semaines supplémentaires : vous êtes donc averti que, bien que fort intéressant, cet article peut être un peu long…sur ce, bonne lecture !

 

Qu’est-ce que l’exposition ?

 

L’exposition consiste en la présentation répétée, prolongée et systématique des objets, situations ou stimuli (internes ou externes) typiquement évités par le client en raison de l’anxiété qu’ils génèrent d’habitude. Trois types d’exposition sont habituellement proposés aux clients : l’exposition in vivo ou situationnelle, l’exposition en imagination et l’exposition intéroceptive.

 

L’exposition in vivo consiste à permettre à la personne d’être en présence du stimulus, de l’objet ou de la situation qu’elle craint. Ceci peut être l’objet précis d’une phobie (être en hauteur, faire face à un animal craint, initier une conversation dans un lieu public, s’adresser à un groupe de personnes, toucher à de la terre considérée comme malpropre, etc.), un lieu (aller dans un centre d’achat bondé à l’heure de pointe, traverser un pont en voiture, revenir sur les lieux d’un accident, etc.) ou alors un objet, ou une situation plus précis (subir une prise de sang, toucher les instruments d’examen dentaire, demeurer en présence de couteaux et d’une personne lorsqu’on craint de perdre contrôle de soi et de causer des blessures physiques à autrui, etc.).

 

L’exposition en imagination consiste habituellement à faire rédiger à quelqu’un un scénario générateur d’anxiété, puis à le relire, ou à s’enregistrer en le racontant pour écouter à nouveau l’enregistrement à quelques reprises. Le principe est qu’à chaque lecture ou écoute, on demande à la personne de faire des efforts pour s’imaginer le scénario, en tentant de visualiser les événements craints, d’y percevoir les diverses sensations qui généreraient de l’anxiété (bruits de coups de feu, de crissements de pneus ; odeur de brûlé, de sueur, de sang ; textures ou sensations physiques précises, etc.) et surtout, de ressentir les émotions associées. Les scénarios sont généralement des événements traumatiques passés ou des situations catastrophiques anticipées.

 

L’exposition intéroceptive, elle, consiste à faire générer, chez quelqu’un, des symptômes physiques craints (sudation, palpitations cardiaques, étourdissements, essoufflements, sensation de tomber dans le vide, douleur à un bras, sécheresse de la bouche, sensation de séparation avec son corps, vision tunnel, etc.) dans un contexte sécuritaire et de façon contrôlée. C’est une méthode qui est généralement utilisée chez des individus qui subissent fréquemment des attaques de panique et qui craignent hautement la survenue de celles-ci, ainsi que les conséquences potentiellement associées à leurs symptômes.

 

Rationnel

 

« D’accord, c’est bien beau, je pense bien comprendre où vous allez avec cela », vous dites-vous peut-être… « mais, pour quelle raison me ferais-je subir toute cette souffrance, vraisemblablement inutile ? En quoi m’est-il profitable d’affronter ces choses que je me tue déjà à éviter ? Et si je suis absolument incapable de faire face à…cette chose, quelle qu’elle soit…qui me terrifie ? Enfin, l’objectif d’une bonne thérapie pour problématique anxieuse n’est-il pas exactement le contraire : me débarrasser de mon anxiété, au lieu de m’en faire vivre davantage ? » En fait, oui et non !

 

Vous souvenez-vous du dernier article de ce blogue ? Celui dans lequel je présentais deux graphiques ? Si ce n’est pas fait, je vous suggère de retourner voir les paragraphes avoisinant ces deux graphiques, qui expliquent comment un évitement répété fréquemment et rigidement mène au développement d’une anxiété accrue, à long terme. L’exposition représente, en quelque sorte, la façon la plus directe de briser le cycle d’évitement. On cerne les comportements d’évitement (illustrés par les lignes verticales droites qui « cassent » la ligne montante), on s’organise pour réduire, chez la personne, la fréquence ou l’intensité d’émission de ceux-ci, et on place la personne en présence du stimulus qu’elle craint.

 

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Ceci fait en sorte que le niveau d’anxiété ressenti monte normalement jusqu’à un point culminant. Il finit toujours par atteindre un plateau, malgré ce que certains individus anxieux peuvent croire. L’anxiété étant une sorte de système d’alarme de notre corps, visant à favoriser la survie…avouez que ce serait un système d’alarme plutôt inefficace s’il pouvait devenir si intense qu’il en venait à nous tuer ! Bref, ce plateau anxieux a une durée limitée. En raison des ressources biologiques (hormones, neurotransmetteurs) requises pour maintenir un niveau d’activation aussi élevé dans le corps que le demande une anxiété intense (ou une attaque de panique), sans évitement, le « plateau d’anxiété » dure rarement plus d’une quinzaine de minutes. Des exceptions existent, et peuvent même être expliquées à l’intérieur de ce modèle – toutefois, cela dépasse les objectifs du présent article et je me réserve ces explications pour les clients qui me poseront la question.

 

Lorsque ce plateau d’anxiété se maintient pendant suffisamment longtemps, le corps finit par se fatiguer (les niveaux de certaines hormones et neurotransmetteurs qui induisent les réactions physiologiques d’anxiété tombent à des niveaux très bas) et le niveau d’anxiété perçue par la personne baisse. Si vous vous souvenez du dernier article, j’ai fait référence à une partie plus « primale » ou « préhistorique » du cerveau, qui « analysait » en quelque sorte la séquence comportementale d’évitement. Si je me permets la même image, dans le cas d’une exposition, notre « cerveau primal » analyserait plutôt la situation de la façon suivante :

1. J’ai perçu une menace (réelle ou pas) ; 2. J’ai fait retentir l’alarme ; 3. Mon propriétaire (l’individu anxieux) a entendu l’alarme mais n’a pas fui, ce qui va à l’encontre de l’alarme ; 4. Je sonne donc l’alarme plus fort et plus longtemps ; 5. Jusqu’à ce que les piles du système d’alarme tombent à plat (l’anxiété perçue baisse alors) ; 6. Surprise ! Je constate, après coup, que mon propriétaire (l’individu anxieux) est encore vivant, même si la menace n’a (probablement) pas disparu ; 7. L’alarme n’a donc pas sauvé la vie de mon propriétaire…peut-être que la menace, finalement, n’en était pas une ? Était-ce une fausse alerte ? ; 8. Conséquemment, lorsqu’une « menace » similaire ou que la même « menace » se présentera à nouveau, je ferai retentir l’alarme un peu moins vite et un peu moins fort, juste au cas où (voir graphique ci-bas).

 

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Au fur et à mesure qu’une personne s’expose au même stimulus anxieux, on observe généralement une réduction de sa réactivité (le niveau d’anxiété perçue baisse et les réflexes d’évitement deviennent moins forts) face à celui-ci. Ceci étant dit, il est à peu près impossible de réduire à zéro le niveau d’anxiété perçue face à un stimulus anxiogène. On arrive souvent, néanmoins, à le réduire subjectivement de moitié ; parfois plus !

 

Le modèle alternatif

 

Si vous vous souvenez de la fin du précédent article, j’y faisais référence à une hypothèse alternative permettant d’expliquer le développement de l’anxiété. Celle-ci s’applique également à l’exposition. En effet, plus on expose souvent une personne aux stimuli qui génèrent pour elle de l’anxiété, et plus cette personne se retient d’émettre ses comportements d’évitement “routiniers” dans le contexte où elle ressent de l’anxiété, plus elle permet à son répertoire comportemental de s’élargir à nouveau.

 

En d’autres mots, quand la personne est très anxieuse, la seule option envisageable, automatiquement, dans la situation où elle ressent l’anxiété, est la fuite (rigidité, ou répertoire comportemental limité). Après exposition, la personne développe une aisance à émettre d’autres comportements que l’évitement (respirer, se calmer, continuer ce que l’on faisait originalement, porter attention à d’autres éléments de l’environnement, laisser ses pensées aller et venir, etc.). Des comportements qui sont souvent incompatibles avec l’évitement. On dit alors que son répertoire comportemental s’élargit.

 

Comme certains individus rapportent une absence totale de réduction du niveau d’anxiété, même après plusieurs séances d’exposition, ce modèle explicatif justifie l’importance de faire de telles expositions, simplement pour permettre à la personne anxieuse de développer un répertoire comportemental plus complexe et flexible. Bref, pour que la personne redevienne maître de ses propres actions, même en face d’un danger perçu, et cesse d’être prisonnière de certains automatismes visant (parfois inutilement) la promotion de sa “survie”.

 

Paramètres de l’exposition

 

Évidemment, si c’était aussi simple et facile que mon explication semble le laisser entendre, on enseignerait les principes d’exposition aux enfants dès l’école primaire et on ne demanderait pas que les psychologues obtiennent un doctorat pour pratiquer leur métier. Malheureusement, il existe presque autant de façons d’exposer une personne qu’il existe de personnes souffrant d’anxiété…peut-être même plus, car une seule personne peut souffrir d’anxiété face à plusieurs stimuli différents ! Et non seulement cela, mais plusieurs paramètres doivent être respectés afin qu’une exposition soit réellement efficace…

 

Les individus anxieux de longue date deviennent parfois, à leur insu, des « experts en évitement ». Dans plusieurs cas, il leur arrive de ne pas se rendre compte que certaines choses qu’ils font ont comme fonction d’éviter de ressentir de l’anxiété. Même en cours d’exposition, il arrive que les clients usent de distractions (penser à autre chose, se concentrer très fort sur une sortie de secours, porter son attention à la voix ou la couleur de l’habillement du thérapeute, etc.), demandent d’être rassurés ou autres évitements (par exemple, un mouvement de recul face à l’objet auquel on est exposé, ou une compulsion, parfois très subtile ou même invisible). On peut voir ces comportements comme des micro-évitements.

 

Il peut être acceptable qu’un client émette certains de ces comportements, dans les premiers stades d’une exposition. Surtout s’ils permettent au client très anxieux d’aller de l’avant et de simplement essayer une exposition qu’il se croyait absolument incapable de faire. Toutefois, il est de la responsabilité du thérapeute de remarquer ces comportements, souvent très subtils, d’expliquer leur fonction au client et de trouver des moyens de réduire la fréquence d’émission de ceux-ci au fil des expositions.

 

La durée de l’exposition est également un paramètre important. Si on débute une exposition et qu’on l’abandonne en cours de route, alors que le niveau d’anxiété est encore très élevé, on reproduit, en quelque sorte, le patron d’évitement du client. On risque donc de rendre la prochaine exposition plus difficile, si l’on se fie au modèle d’évitement (voir premier graphique). Dans plusieurs cas, on demande au client de coter sur une échelle de 0 à 10 son niveau d’anxiété pendant l’exposition. Souvent, on considère que si ce niveau baisse de moitié, on peut se permettre de mettre fin à l’exposition. Parfois, le niveau ne baisse pas, ou baisse peu, en cours d’exposition. Le thérapeute et le client peuvent décider, ensemble, du temps maximal que l’exposition peut durer dans ce cas (par convention : 5, 10 ou 15 minutes, parfois plus, parfois moins).

 

Enfin, il est plutôt rare qu’une seule séance d’exposition suffise. Ce n’est pas impossible, mais, la plupart du temps, plusieurs séances d’exposition sont nécessaires pour qu’un effet soit perçu par le client. On va généralement commencer les expositions dans le bureau du thérapeute (ou en sa présence, si elles doivent être faites en-dehors du bureau), mais bien souvent, le thérapeute va demander au client de refaire les expositions, ou des parties de celles-ci, entre les séances. La raison est simple : souvent, si je ne fais qu’une exposition, cette partie « primale » de mon cerveau pourra percevoir l’événement comme une exception, qui ne confirme pas que la source d’anxiété est, finalement, inoffensive (après tout, qui confirme quoi que ce soit avec une exception ?).

 

Il arrive aussi parfois qu’après une première exposition, le niveau d’anxiété perçue soit plus élevé au début de l’exposition suivante, ou quand la personne rencontre à nouveau la source d’anxiété dans sa vie. C’est dû au même phénomène, une sorte de « sensibilisation » de la personne face à l’objet de sa peur, qui découlerait du fait qu’elle ait récemment cessé d’éviter celui-ci ; au fil des expositions, habituellement, ce phénomène se résorbe.  Enfin, si on ne pratique ses expositions qu’une fois par semaine (ou par deux semaines), l’effet est beaucoup plus long à obtenir – l’apprentissage inconscient (le cerveau un peu préhistorique « apprend » que le stimulus n’est pas nécessairement si dangereux) ne se fait pas aussi vite. C’est pourquoi la plupart des thérapeutes “prescrivent” des exercices d’exposition aux clients, à faire entre les séances de psychothérapie.

 

Allons-y graduellement

 

Qu’en est-il de la personne anxieuse qui est persuadée qu’elle ne sera pas physiquement capable de faire face à l’objet de son anxiété ? La personne qui est tout simplement terrorisée au plus haut point par cette chose qui l’angoisse ? Premièrement, c’est une situation qui est très normale, en début de suivi. La plupart des gens qui souffrent d’anxiété en vivent face à plusieurs choses ; certaines génèrent une anxiété extrême, d’autres, une anxiété plus modérée ou même légère. En thérapie, on va souvent construire avec le client une hiérarchie d’exposition. On classe habituellement les choses qui génèrent de l’anxiété, de la moins angoissante à la plus angoissante, et on choisit ensemble, avant de faire les expositions, à quoi le client va s’exposer, d’une semaine à l’autre, sur la base d’à quel point il se sent confiant de réussir à s’exposer. Au fil des rencontres, d’un succès à l’autre, le client prend habituellement confiance, affronte des stimuli plus anxiogènes et plus difficiles à confronter. Et, à la grande surprise de bien des individus anxieux, souvent, une fois arrivé à la chose qui faisait le plus peur, cette chose ne génère vraiment plus autant d’anxiété que ce qu’on croyait au départ !

 

Dans le cas de la personne qui viendrait pour traiter une phobie spécifique, mais qui se dirait incapable de faire face à l’objet de la phobie, la hiérarchie peut paraître difficile à construire, à première vue. Voici donc un exemple concret : si le client a une phobie des chiens, et que la simple vue d’un chien le fait s’enfuir en prenant ses jambes à son cou, on peut possiblement mettre au bas de sa hiérarchie des dessins de chien. Juste au-dessus, des photographies de chiens. Plus haut, des vidéoclips de chien sans audio. Ensuite, les mêmes clips, avec le son. Par la suite, on pourrait penser à exposer notre client à un chien dans une cage à une vingtaine de mètres d’une porte fermée, derrière laquelle le client se trouverait.  À une dizaine de mètres de la porte. Puis, la porte ouverte. Puis, le chien pas dans une cage, mais en laisse, et attaché. Puis, le chien dans la même pièce que le client, avec une porte de sortie ouverte. Ensuite, le chien dans la même pièce avec la porte fermée. Puis, plus de laisse. Ensuite, le chien assis à côté du thérapeute. Assis entre le client et le thérapeute. Assis à côté du client. Même chose, mais le client lui caresse la tête. Et enfin, le chien assis sur le client (si le format du chien le permet). Le tout, habituellement d’une semaine à l’autre, à condition que le client réussisse chacune des expositions, sans s’en enfuir. Les variations et les différents niveaux sont presqu’infinis, et la seule limite est l’imagination du client (et de son thérapeute).

 

Exemples

 

Dans le cas des troubles obsessionnels-compulsifs, on parle habituellement d’exposition avec prévention de la réponse. Ce concept fait référence au fait que la compulsion de l’individu anxieux souffrant d’un TOC est le principal évitement de la personne. C’est lorsque l’individu fait sa compulsion que son niveau d’anxiété baisse. Dans le cas classique d’un TOC de peur de contamination, une exposition avec prévention de la réponse pourrait consister à demander à la personne de mettre ses deux mains dans de la terre perçue comme sale. C’est, ici, la partie « exposition ». La partie « prévention de la réponse » consiste à s’entendre, avec le client, sur comment il peut s’empêcher de faire sa compulsion. Bref, on pourrait, en début de rencontre, lui faire toucher la terre et s’assurer qu’il reste en séance, sans se laver ou se frotter les mains. Ou faire l’exposition en fin de séance et prendre une entente pour qu’il ne se lave pas avant que cela fasse, par exemple, 15 min.

 

D’un autre côté, un client souffrant d’une phobie d’impulsion, comme par exemple, la crainte de s’attaquer à un proche avec des couteaux, aura tendance à cacher les couteaux lorsqu’en présence d’autres personnes. Un premier exercice d’exposition pourrait consister à amener un couteau en séance, le placer à un endroit où il serait visible, en présence du thérapeute, et à tolérer cette présence. Des exercices subséquents pourraient consister à tenir le couteau à distance du thérapeute, puis tout près de lui et, enfin, près du thérapeute alors que ce dernier serait dos au client. Les expositions entre séances pourraient consister à répéter les exercices avec un proche, à la maison.

 

Dans le cas des troubles panique, l’exposition intéroceptive (aux sensations physiologiques angoissantes) est fréquemment de mise. Toutefois, comme bien des individus souffrant du trouble panique développent également des tendances agoraphobes (craindre les foules, les espaces vastes, les files d’attentes ou certains autres contextes), des expositions in vivo au(x) contexte(s) craint(s) sont souvent effectuées. L’exposition situationnelle peut être pratiquée dans les cas de stress post-traumatiques (revenir visiter le lieu, la situation dans laquelle l’événement traumatique est survenu), quoique, la plupart du temps, c’est une exposition en imagination au scénario écrit de l’événement qui sera priorisée. Enfin, dans les cas d’anxiété généralisée, une intervention « classique » consiste à exposer le client à ses scénarios catastrophiques, un à la fois, par le biais d’expositions en imagination. Il est aussi fréquent que l’on y ajoute une composante de type prévention de la réponse, pour tenter de réduire, chez ces clients, les comportements de rassurance (comme, par exemple, appeler les proches lorsqu’ils ne sont pas à proximité).

 

Conclusion

 

Bien que l’exposition ait démontré un taux d’efficacité très élevé pour le traitement des problématiques liées à l’anxiété, ce n’est pas le seul outil qui puisse aider les gens en souffrant. On utilise habituellement plusieurs autres techniques thérapeutiques, avant, pendant et après un protocole d’exposition fait avec un client anxieux, tant pour faciliter la démarche d’exposition elle-même que pour « bonifier » le coffre à outils du client. Sans grande surprise, le concept même d’exposition en psychothérapie continue aujourd’hui d’évoluer. C’est, après tout, une technique qui est utilisée pour le traitement des phobies depuis les années 1920 !

 

Depuis quelques années, en fait, plusieurs thérapeutes effectuent des séances d’exposition centrées sur les valeurs des clients, afin d’augmenter la motivation de ces derniers, ainsi que pour donner un sens à la souffrance associée à cet exercice généralement éprouvant. On combinera également, de nos jours, des exercices de pleine conscience avec les expositions pour aider le client à rester pleinement ancré dans l’expérience, et le moins possible dans des évitements cognitifs, des rationalisations ou autres opérations mentales potentiellement nuisibles. Le principe découle en partie de données récentes sur l’anxiété, qui révèlent que celle-ci a tendance à faire rétrécir, chez une personne, le champ de conscience (anxieux, on porte une attention très forte et concentrée sur l’objet de notre anxiété, en omettant bien d’autres détails autour) ; l’exposition permet, au long cours, d’élargir le champ de conscience de la personne pour l’aider à reprendre contact avec la totalité de son environnement (interne et externe)…incluant, bien évidemment, la source d’anxiété !

 

Ceci dit, pour conclure, la clé de toute bonne démarche d’exposition, comme celle de toute bonne démarche de psychothérapie (quelle qu’elle soit) est la confiance entre le client et son thérapeute. Il est excessivement important que chacun des deux principaux acteurs fasse grandement confiance à l’autre, qu’ils soient capables de communiquer ouvertement l’un avec l’autre, tant pour que le client révèle sans gêne ses malaises ou ses fiertés en lien avec la démarche, que pour s’assurer de bien planifier et de s’entendre clairement sur chacune des étapes du protocole. Cette confiance est l’outil qui permettra au client de développer et de maintenir sa volonté d’avancer, d’affronter ses peurs et de s’améliorer. Une démarche d’exposition (en fait, la plupart des démarches de psychothérapie !) demande beaucoup de courage, mais le courage s’avère généralement être extrêmement payant, d’un point de vue thérapeutique ! Ne me croyez pas sur parole, cependant ; faites-en vous-même l’expérience, si elle vous paraît pertinente.

 

Dr Francis Lemay, Ph.D.

Psychologue

www.psydeploiement.com

 

Inspirations :

Clark, D.A., & Beck, A.T. (2010). Cognitive Therapy of Anxiety Disorders. New York: Guilford Press.

Francoeur, J. (2016). Optimiser son utilisation de l’exposition en ACT. Journal de l’IFTCC, 1(2), 27-31.

Hergenhahn, B.R. (2007). Introduction à l’histoire de la psychologie. Mont-Royal : Groupe Modulo.

Ladouceur, R., Marchand, A., Boisvert, J. M. (1999). Les troubles anxieux : approche cognitive et comportementale. Montréal : Gaëtan Morin.

Marchand, A., & Letarte, A. (2004). La peur d’avoir peur: Guide de traitement du trouble panique avec agoraphobie, 3ème édition. Montréal: Stanké.

Strosahl, K.D., Robinson, P.J., & Gustavsson, T. (2015). Inside this Moment: A Clinician’s Guide to Promoting Radical Change using Acceptance and Commitment Therapy. Context Press: Oakland, CA.

 

 

Démystifions l’anxiété (cinquième et dernière partie)

Insomnie, conditionnement et cohérence cardiaque

Présentation

Bonjour à vous, adeptes du blogue de Dr Francis Lemay, Ph.D. Je suis Dre Emmanuelle Bastille-Denis, psychologue et fondatrice du Centre de traitement de l’insomnie. Je suis vraiment heureuse de vous partager le présent article en tant que blogueuse-invitée ! Cet article s’inscrit dans une collaboration que Dr Lemay et moi avons voulu entreprendre dans le but de partager certains concepts de psychologie dans un langage accessible et imagé. En espérant que notre enthousiasme envers ce domaine passionnant sera contagieux ! Bonne lecture et… bon sommeil !

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Une histoire de conditionnement

Vous vous souvenez ce premier amour que vous avez vécu à l’adolescence ? Cette période de légèreté et d’effervescence où vous avez ressenti vos premières étincelles. Cette période qui s’est malheureusement terminée de façon abrupte lorsque votre bien-aimé vous a annoncé qu’il vous quittait prétextant que son équipe de hockey lui prenait trop de temps. Vous vous souvenez également de la chanson qui jouait en boucle à la radio lors des semaines qui ont suivies. Chaque fois que vous entendiez les premiers accords de cette chanson, les émotions négatives liées à la rupture étaient ravivées. Peut-être même qu’encore aujourd’hui, vous ressentez un inconfort et un soupçon de tristesse/nostalgie à entendre le refrain de cette chanson. Pourquoi ? Vous me voyez sans doute venir. Notre cerveau est doté d’une habileté intéressante : il crée des associations. Dans la situation précédente, il a créé l’association « chanson de Bon Jovi = tristesse » (me voilà qui trahis mon âge via le choix de cette chanson !). Ces associations sont ensuite entretenues et alimentées par une panoplie de comportements et façon de penser. En psychologie, nous nommons ce concept le conditionnement.

Le sommeil n’y fait pas exception. Il m’est donné fréquemment d’entendre mes patients dire qu’ils ont perdu le goût d’aller dormir. Ceux-ci me disent qu’auparavant, le moment du coucher était pourtant vécu comme quelque chose de fort agréable. Puis, après l’apparition des difficultés de sommeil, le moment du coucher est devenu synonyme d’éveil, de frustration (« ce n’est pas normal que je sois éveillé alors qu’avant, tout allait bien ! ») et d’anxiété de performance (« je dois dormir, sans quoi demain sera un vrai cauchemar ! »).  Avec une succession de mauvaises nuits de sommeil, leur cerveau a créé l’association « lit/chambre = éveil et émotions négatives ».

Deux autres choses qu’on me rapporte fréquemment : « Je ne comprends pas ! Lorsque je suis en visite chez quelqu’un, je dors étonnamment mieux que chez moi ! » et « Lorsque je suis assis sur le sofa devant la télévision, je m’endors avec une facilité désarmante ! ». Ces phénomènes sont fréquents chez les gens qui souffrent de difficultés de sommeil. Le premier est explicable par le fait que la chambre d’invités du beau-frère n’a pas été associée aux difficultés de sommeil. Il s’agit d’un lieu où vous allez trop peu souvent pour que votre cerveau s’entraîne et crée une association. Le sofa est quant à lui souvent utilisé comme lieu pour relaxer avant l’heure du coucher. Ayant une dette de sommeil, il est fréquent de voir des gens qui vont profiter de la somnolence qui survient pour s’offrir un preview de leur nuit de sommeil. Une association de type « sofa = sommeil » se crée ainsi. Le problème est que la tâche première du sofa n’est pas de vous permettre de dormir ! Qu’il laisse donc cette fonction à votre lit !

 

Renverser la vapeur

Comment se sort-on de ce cycle me demanderez-vous. Il s’agit de remplacer l’association négative par une autre qui soit plus saine. L’outil que je donne systématiquement à tous les gens qui viennent me consulter est la cohérence cardiaque. Il s’agit d’une forme de relaxation guidée qui permet d’abaisser le niveau d’activation. Lorsque réalisé avant l’heure du coucher, cet exercice permet de mettre en place les conditions favorables à faire survenir le sommeil. Ainsi, lorsque la personne ira au lit, ses chances de trouver le sommeil rapidement en seront augmentées et ceci contribuera à ramener une association « lit = sommeil ».

 

La base de la cohérence cardiaque

Pour retirer toute l’efficacité de cette technique, je vous conseille de télécharger une application sur votre téléphone intelligent (Respi relax est celle que j’utilise personnellement). Ensuite, je vous invite à vous réserver trois moments dans la journée où vous prendrez le temps de relaxer et de réaliser la cohérence cardiaque. Choisissez un endroit calme, paisible où vous aimez vous retrouver pour réaliser l’exercice. Le but étant que votre cerveau comprenne que lorsque vous réaliser la cohérence cardiaque, vous êtes dans un état de bien-être et de relaxation. Une association positive sera ainsi créée.

 

La cohérence cardiaque appliquée au sommeil

Pour ceux qui vivent de mauvaises nuits de façon occasionnelle, cette technique pourra ensuite être réalisée de façon ponctuelle lorsque vous éprouvez des difficultés à dormir. Plutôt que de demeurer dans votre lit à chercher le sommeil, levez-vous et allez faire de la cohérence cardiaque dans une pièce de la maison où vous êtes confortable. La somnolence devrait alors revenir et vous donner la possibilité de retourner au lit pour trouver le sommeil.

Pour ceux qui sont aux prises avec de l’insomnie chronique, je vous conseille fortement d’intégrer la cohérence cardiaque à votre routine avant le coucher. Il convient également d’éviter de créer des associations entre toute autre pièce ou endroit de la maison et le sommeil. Rappelez-vous l’équation à rechercher : lit = sommeil !

Souvenez-vous qu’une association est créée à la suite d’une répétition. Ainsi, il faut parfois faire preuve de patience lorsqu’on remplace une association par une autre.

Sur ce, je vous souhaite un bon sommeil !

 

Dre Emmanuelle Bastille-Denis, Ph.D.

Psychologue

Centre de traitement de l’insomnie

 

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Inspirations :

Morin, C. M. (2009). Vaincre les ennemis du sommeil. Montréal: Les Éditions de l’Homme.

 

Boivin, D. B. (2012). Le sommeil et vous: mieux dormir, mieux vivre. Montréal : Les Éditions du Trécarré.

Insomnie, conditionnement et cohérence cardiaque

Pourquoi me fait-on méditer en thérapie ? Ou l’importance du moment présent pour la santé mentale (deuxième partie)

Si vous tombez par hasard sur cet article, sachez qu’il représente la suite d’un précédent article, beaucoup plus court, qui lui sert d’introduction. Mon conseil à vous, lecteur, serait de simplement retourner en arrière dans mon blogue pour le lire avant de passer à celui-ci. Sinon, simplement pour vous remettre dans le bain : j’étais sur le point de répondre à la question à 2 millions de dollars : comment se fait-il que tant d’intervenants accordent une telle importance à la question du « moment présent » dans le cadre d’une démarche de psychothérapie ? Bien sûr, oui, parce que plusieurs modèles thérapeutiques qui intègrent la pleine conscience (mindfulness, présence attentive) et des exercices de méditation ont été validés par des données scientifiques. Mais beaucoup d’autres facteurs peuvent justifier cet engouement. Voici une réflexion faite en ce sens.

 

Émotions et survie : perspective évolutionnaire

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L’évolution du cerveau humain s’est faite sur des millions d’années et a vraisemblablement maintenu comme principal objectif la survie de l’individu. Lorsque le cerveau interprète des signaux dans l’environnement comme étant indicatifs d’une menace, il libère diverses hormones et neurotransmetteurs qui vont générer des réactions dans le corps (réactions physiologiques). Dans leur plus simple expression, les émotions humaines ne sont rien de plus que des « ensembles de réactions physiologiques » causées par la libération de ces hormones et neurotransmetteurs. Certaines de ces émotions sont fort désagréables, ce qui les rend extrêmement utiles pour la survie : si je ressens dans un contexte dangereux X (disons, tomber face à face avec un ours enragé) des sensations très désagréables (sudation, nausées, maux de ventre, tremblements, étourdissements), je risque de poser les actions nécessaires (disons, me sauver aussi rapidement que possible) pour ne plus être dans ce contexte et, ainsi, cesser de ressentir les sensations désagréables. Par le fait même, j’augmente drastiquement mes chances de survivre à cet ours. Efficace !

Par contre, au fil de notre évolution, il semblerait que la définition que notre cerveau se fait du danger se soit fortement généralisée. C’est un peu comme si, inconsciemment, notre cerveau percevait TOUTE expérience intérieure désagréable comme indicative de la présence d’une menace de mort imminente. Incluant les pensées et les émotions. Bref, un peu comme si chaque pensée désagréable, chaque scénario mental catastrophique, ou l’émotion découlant de chaque échec amoureux ou académique, de chaque kilo pris sur la balance pendant les Fêtes, était aussi dangereux qu’un autobus en flammes qui nous foncerait droit dessus à 120 km/h…

 

autobus en flammes

 

La survie étant prioritaire, on croit que les conditions la favorisant représentent en quelque sorte le « mode par défaut » de l’esprit humain. Comme l’esprit a le mandat de nous « protéger » en appréhendant les dangers, en nous rappelant nos erreurs pour ne pas qu’on les répète, ceci fait en sorte que ce mode par défaut a été surnommé par divers experts « l’esprit occupé » ou « l’esprit errant ». Les pensées sont toujours plus ou moins présentes et axées sur ce qui pourrait mal aller, ou ce qui a mal viré par le passé. C’est un peu comme le pilote automatique discuté dans le dernier article : cet état contraire de la pleine conscience. On pose nos gestes quotidiens de manière très automatique (se déplacer du salon au frigo, faire son lavage, etc.) pour pouvoir laisser libre cours à nos pensées.

 

Le cerveau humain s’arrangerait donc, la plupart du temps, pour toujours être en mesure de nous sortir du trouble si le trouble était pour se pointer le bout du nez. Je tiens à souligner que ce « mode par défaut » de l’esprit humain est un outil incroyable. Il permet de revenir sur le passé pour prévoir le futur, pour ne pas répéter ses erreurs ; il permet également de se préparer pour le futur. C’est l’une des caractéristiques importantes qui nous différencient des animaux et qui nous ont permis de dominer le monde que nous habitons. L’esprit errant ou occupé permet aussi d’user d’empathie, de rêvasser ; de s’inspirer pour créer ou de planifier un futur motivant. Il est malheureusement aussi responsable de générer des états dépressifs par le biais de la  rumination, un processus qu’il semble considérer comme une forme de résolution de problèmes.

 

La résolution de problèmes appliquée aux pensées et aux émotions

 

La résolution de problèmes est un excellent outil, également. Parce qu’elle…permet de résoudre des problèmes. D’utiliser son attention pour se concentrer, étudier, effectuer des tâches. Cependant, appliquée aux émotions (ou aux pensées), elle peut paradoxalement mener à davantage de problèmes que de résolutions : inquiétudes, obsessions, pensées catastrophiques, paralysie dans l’analyse excessive des problèmes, hyper-vigilance. Bref, plus d’anxiété, de peur et, à la limite, de paranoïa que nécessaire.

 

Le hic, c’est que si une pensée ou une émotion est perçue comme un problème, la seule façon de concevoir que le problème est « réglé » est de constater que la pensée ou l’émotion est partie. Comment l’esprit procédera-t-il ? Généralement en tentant d’éliminer la source de l’émotion ou l’émotion elle-même. Ce qui est plus facile à dire qu’à faire.

 

Prenons un exemple concret et relativement universel : vous êtes extrêmement attristé, ayant récemment appris qu’un ami très proche a perdu la vie dans un accident. Assumant que votre esprit considère cette tristesse intense comme une menace (selon mon expérience clinique, l’esprit de beaucoup de gens le fait), il se doit de vous « libérer » de cette émotion. Mais…comment « effacer » le fait que vous ayez perdu votre ami ? La méthode de résolution de problèmes de l’esprit fait ici défaut (comme elle fait défaut pour la majorité des problèmes touchant des émotions difficiles – revoir mon article sur l’évitement expérientiel pour plus d’exemples). C’est pratiquement impossible de cesser définitivement d’être triste, à un moment ou un autre de la journée (ou de la nuit), dans les heures ou les jours (ou les semaines, ou les mois) qui suivent le décès. Lire un bon livre ne fonctionnera pas. Ni faire des dizaines d’heures de temps supplémentaire, au travail. Écouter votre film préféré non plus. Manger de la crème glacée au chocolat avec des Doritos et votre vin de prédilection ne ramènera pas non plus votre ami. Peut-être que de consommer des stupéfiants, ou beaucoup (beaucoup) d’alcool, calmera temporairement la peine. Cependant, je vous gagerais un petit 20$ qu’en « dégelant », la peine refera surface.

 

Mais l’esprit ne se satisfait souvent pas de cette conclusion. Il va plutôt « résoudre » le problème de son inefficacité en le rationalisant : vous êtes une créature défectueuse, si vous n’arrivez pas à contrôler vos émotions et à cesser d’être triste de la mort de votre ami. Vous êtes un échec lamentable de ne pas avoir compris qu’aucun de ces moyens allait fonctionner. Ou en vous envoyant des ruminations multiples sur les choses que vous avez dit (ou pas) à votre ami de son vivant, les choses que vous lui avez faites (ou pas) avant qu’il ne décède. Ou en vous envoyant des pensées inquiétantes sur le temps que ça pourrait prendre avant que vous ne « redeveniez comme avant », c’est-à-dire normal. Toutes des pensées déconnectées du moment présent et qui, je parierais, rajoutent une couche supplémentaire à votre souffrance initiale, celle du deuil. Toutes des pensées déconnectées du moment présent et qui ne vous permettent pas, en tant que personne récemment endeuillée, de vivre pleinement la tristesse (très saine et normale) du moment, ni non plus de vous y habituer, de la « digérer ».

 

Les émotions ne sont pas mauvaises, toxiques, nuisibles. Elles n’ont pas tort. Elles ne sont jamais, ou presque, accidentelles. Et elles sont excessivement difficiles à contrôler (sur le court terme), sinon incontrôlables (sur le long terme). Elles sont extrêmement bénéfiques, du fait qu’elles représentent une rétroaction de ce qui fonctionne dans votre vie, ainsi que de ce qui fonctionne moins bien. L’esprit humain a tendance à évaluer et juger les émotions, puis à tenter de supprimer ou de réduire celles qui sont perçues comme dangereuses, désagréables, inappropriées ou inutiles, ou à donner des conseils sur comment s’en débarrasser. Toutes ces actions déconnectent une personne du moment présent, de ce qui se passe « ici-et-maintenant ». Cependant, plus souvent qu’autrement, la meilleure façon de composer avec les émotions est de les laisser être, pour pouvoir concentrer son énergie sur ce qui importe : poser des gestes allant dans le sens de ce qui nous tient à cœur. Résoudre les problèmes concrets qui peuvent être résolus, par le biais d’actions concrètes.

 

Expérience intérieure et moment présent : une combinaison qui fonctionne

 

C’est seulement dans le moment présent qu’une personne peut vraiment faire les changements requis pour améliorer sa condition – poser des actions concrètes pour changer ses comportements automatiques et rigides faits en réaction aux pensées et émotions. Se laisser gagner par sa propre trame narrative (ruminations, scénarios catastrophiques, inquiétudes multiples), tant en ce qui a trait à son passé qu’à son futur, est un piège duquel il peut être très difficile de se sortir. C’est une des raisons qui font en sorte qu’il est généralement bénéfique de suivre une psychothérapie ; le thérapeute est souvent formé à remarquer les évitements expérientiels et connaît des façons de s’extirper du flux continuel de pensées génératrices de problèmes.

 

Soyons très réalistes : les gens qui apprennent à prendre contact avec le moment présent et à y rester ne deviennent pas soudainement libérés de la souffrance qui les afflige. Pas du tout. Après tout, aucune intervention en psychothérapie n’est magique. Même que le vieil adage du psychologue s’applique très bien à ce concept : généralement, avant d’aller mieux, un client aura tendance à aller moins bien. Il est rarement agréable de se permettre de vivre pleinement ses émotions ou pensées difficiles.

 

Cependant, le moment présent ouvre la porte à la possibilité d’intégrer de manière saine et fonctionnelle divers événements de vie marquants, d’un point de vue émotionnel. Il permet souvent, aussi, de se reconnecter à des valeurs importantes qui peuvent avoir été perdues de vue en raison de l’automaticité de l’évitement expérientiel (le « pilote automatique » ou « mode par défaut »). De développer une tolérance accrue à la souffrance intérieure. De re-découvrir ses motivations personnelles, pour ainsi s’aider, par exemple, à quitter un emploi sous-stimulant, mettre fin à une relation toxique ou ré-organiser ses objectifs de vie.

 

Tout cela peut s’avérer très effrayant ; c’est souvent l’une des raisons qui font que les gens ont tendance à fuir le moment présent et à se laisser inonder par leurs discours intérieurs. Ou à repousser le plus tard possible le moment où ils vont demander de l’aide, en parler à leurs proches, consulter un professionnel. Toutefois, cette réaction réflexe mène généralement à un tourbillon incessant de fuite, de lutte, d’évitement ou de paralysie. Un cercle vicieux de souffrance psychologique. Et c’est uniquement dans le moment présent qu’une personne peut arriver à poser des actions concrètes qui pourront changer les choses. D’où l’importance cruciale de se (re)connecter à ce moment.

 

Dr Francis Lemay, Ph.D.

Psychologue

http://www.psydeploiement.com

 

Inspirations :

 

Strosahl, K.D., Robinson, P.J., & Gustavsson, T. (2015). Inside this Moment: A Clinician’s Guide to Promoting Radical Change using Acceptance and Commitment Therapy. Context Press: Oakland, CA.

 

http://www.telegraph.co.uk/women/womens-life/11331034/Mindfulness-the-saddest-trend-of-2015.html

Pourquoi me fait-on méditer en thérapie ? Ou l’importance du moment présent pour la santé mentale (deuxième partie)

Pourquoi me fait-on méditer en thérapie ? Ou l’importance du moment présent pour la santé mentale (première partie)

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Retour des Fêtes. Plusieurs ont fait un tour à la librairie la plus proche dans le cadre de leur grand magasinage annuel de cadeaux. Je sais que je l’ai fait ! Et j’y ai remarqué la continuité d’un phénomène qui est apparent depuis plusieurs années : le thème de la pleine conscience (mindfulness), de la méditation et de l’importance du moment présent est de plus en plus populaire. Les sections « psychologie » et « croissance personnelle » des librairies regorgent de nouveaux livres : certains de grande qualité, d’autres, un peu moins. Cet article vise à répondre à quelques questions sur le thème de la méditation, de la pleine conscience et du moment présent : y a-t-il une différence entre tous ces concepts ? Est-ce une arnaque nouvel âge, une simple mode passagère ou y a-t-il des données scientifiques crédibles démontrant l’efficacité de ces techniques ? Dois-je méditer dans le cadre de ma thérapie pour avoir du succès ? Et pourquoi donc mon thérapeute est-il si accroché à ces thèmes ?

 

Méditation, pleine conscience, moment présent

 

On définit la méditation comme une pratique au cours de laquelle quelqu’un entraîne son esprit ou induit chez soi un mode de conscience précis pour atteindre un bénéfice quelconque, ou pour permettre à son esprit de prendre conscience de son contenu, sans s’y identifier. La méditation réfère à plusieurs pratiques différentes ayant comme objectifs la relaxation ou le développement d’énergies intérieures, de la compassion, de la patience, du pardon, etc. Elle fait partie de plusieurs traditions religieuses et philosophiques : par exemple, la prière est considérée comme une forme de méditation ; la répétition verbale ou mentale de mantras, aussi.

 

Selon le Dr Jon Kabat-Zinn, la pleine conscience (ou présence attentive ; en anglais, mindfulness) est un état d’esprit au cours duquel un individu est attentif à son expérience subjective consciente dans le moment présent et sans jugement. Une personne développe généralement son aptitude à la pleine conscience en pratiquant certains exercices de méditation. Comparativement à la méditation, on considère toutefois la pleine conscience davantage comme un état d’esprit que comme la pratique contrôlée d’une activité. Sans vouloir rédiger un essai universitaire sur le sujet, et pour le présenter le plus simplement possible : la plupart des gens font leurs activités quotidiennes de manière un peu réflexe, un peu comme sur un « pilote automatique ». La pleine conscience est l’état contraire du pilote automatique, bref, en pleine conscience, une personne est entièrement présente, attentive et concentrée sur comment elle se sent, ce à quoi elle pense et/ou les actions qu’elle est en train de poser.

 

Bref, la pleine conscience est l’état dans lequel une personne se trouve lorsqu’elle est pleinement attentive au moment présent, à ce qui se passe ici et maintenant, dans sa conscience. Cet état peut être développé par le biais de pratiques méditatives variées, ou non : par exemple, une personne peut développer son aptitude à être pleinement consciente en sélectionnant une activité quelconque (manger, faire la vaisselle, boire un verre d’eau, marcher de sa voiture à son bureau, etc.) à faire en portant une attention particulière aux sensations environnantes (odeurs, couleurs, éclairage, sons, température ambiante, etc) ; une autre peut le faire en s’asseyant dans son lit le matin pendant 5 min, les yeux fermés, en centrant son attention directement sur sa respiration.

 

Données scientifiques

 

Les scientifiques portent une attention très prononcée au phénomène de la pleine conscience, plus particulièrement depuis le début des années 2000. Depuis 2000, le nombre d’études scientifiques portant sur le thème de la pleine conscience est en croissance constante (voir image jointe). La raison est plutôt simple : la pleine conscience a démontré, dans un nombre élevé d’études scientifiques, une grande efficacité pour réduire les symptômes dépressifs et anxieux d’individus ainsi que pour réduire les risques de rechutes des deux conditions. Elle semble même  être une avenue prometteuse pour prévenir le développement de démences chez les personnes âgées à risque. En outre, plusieurs études suggèrent des bénéfices importants découlant de la pratique de la pleine conscience sur le fonctionnement neuronal.

 

mindfulness research
Nombre de citations selon l’année pour une recherche PsycInfo, en utilisant le mot-clé “Mindfulness” (source à la fin de l’article).

Méditation et psychothérapie ?

 

Il n’est donc pas surprenant que plusieurs traditions de psychothérapie soient centrées quasi-exclusivement sur la pratique de la pleine conscience, ou en intègrent des éléments. La réduction du stress basée sur la pleine conscience (MBSR) et la thérapie cognitive basée sur la pleine conscience (MBCT) sont des programmes de thérapie de groupe intensifs qui visent à aider les gens à mieux composer avec l’anxiété et les symptômes dépressifs, par le biais d’une pratique régulière de méditation en pleine conscience. La thérapie dialectique comportementale (DBT), la thérapie d’analyse fonctionnelle (FAP) et la thérapie d’acceptation et d’engagement (ACT) sont trois formes de thérapies cognitives et comportementales (TCC) qui intègrent divers éléments de pratique de la pleine conscience dans le traitement de plusieurs problématiques. Ces modèles d’intervention ont démontré de l’efficacité dans le traitement de diverses problématiques et sont pratiqués par plusieurs psychologiques cliniciens en Occident.

 

Maintenant, la question à 1 million de dollars : dois-je méditer dans le cadre de ma psychothérapie ? Ma réponse : pas nécessairement. Évidemment, si vous vous enrôlez dans un programme de type MBCT et MBSR, vous devriez vous attendre à méditer. Beaucoup. Tant lors des séances qu’entre elles. Évidemment, une bonne pratique efficace et régulière de méditation en pleine conscience est vraisemblablement l’une des meilleures façons de s’aider à s’ancrer dans le moment présent et à entraîner son attention ou sa conscience ; à réduire ses tendances personnelles à l’impulsivité, même. Toutefois, il est de mon avis qu’un bon thérapeute peut bien aider ses clients réticents, moins « vendus » à l’idée de méditer, à se centrer sur le moment présent, par d’autres types d’interventions ou d’activités cliniques que la méditation. Maintenant, pour ce qui est de la question à 2 millions de dollars…

 

Pourquoi attache-t-on aujourd’hui, en psychothérapie, autant d’importance au « moment présent » ?

 

D’abord, comme mentionné plus haut, parce que les interventions menant les gens à une meilleure aptitude à rester dans le moment présent sont bien validées scientifiquement, et ensuite, parce que…parce que…

 

Prenons le temps de bien explorer ce qui fait que l’aptitude à s’ancrer dans le moment présent, bref, l’aptitude à la pleine conscience, s’avère aussi importante dans bon nombre d’approches contemporaines en psychothérapie. Je remarque, après écriture de ma longue, très longue réponse à notre « question à 2 millions de dollars », que le tout finit par drôlement ressembler à un long, très long article de blogue. Je me permets donc de mettre fin ici à la première partie de cette réflexion sur la méditation, la pleine conscience et le moment présent. Et je vous promets de répondre d’ici très peu de temps à la question posée en fin d’article : pourquoi attache-t-on tant d’importance au concept de moment présent, en psychothérapie ?

 

Dr Francis Lemay, Ph.D.

Psychologue

www.psydeploiement.com

 

Sources/inspirations :

 

Lutz, A., Slagter, H.A., Dunne, J.D., & Davidson, R.J. (2008). Attention Regulation and Monitoring in Meditation. Trends in cognitive sciences 12 (4). 163–169. 

Gotink, R.A., Chu, P., Busschbach, J.J.V., Benson, H., Fricchione, G.L., & Hunink, M.G.M. (2015). Standardised Mindfulness-Based Interventions in Healthcare: An Overview of Systematic Reviews and Meta-Analyses of RCTs. PLoS ONE 10(4). e0124344. doi:10.1371/journal.pone.0124344.

 

Larouche, E., Hudon, C., & Goulet, S. (2015). Potential benefits of mindfulness-based interventions in mild cognitive impairment and Alzheimer’s disease: An interdisciplinary perspective. Behavioural Brain Research, 276 (1), 199-212.

 

http://www.huffingtonpost.com/ira-israel/types-of-mindfulness_b_3347428.html

 

https://www.psychologytoday.com/blog/turning-straw-gold/201106/6-benefits-practicing-mindfulness-outside-meditation

 

Image: Swift, J. K. & Callahan, J.L. (2015). A multi-site study of mindfulness training for therapists. Psychotherapy Bulletin, 50(1), 18-23.

Pourquoi me fait-on méditer en thérapie ? Ou l’importance du moment présent pour la santé mentale (première partie)