Stratégies quotidiennes pour favoriser sa santé mentale (Deuxième partie)

 

Introduction

 

La semaine dernière, j’ai présenté sur ce blogue quelques stratégies visant la prévention des troubles de santé mentale et le maintien d’un bon équilibre au quotidien (vous pouvez trouver l’article ici). Pour en faire un bref résumé, j’ai couvert les trois grands classiques (exercice physique régulier, alimentation saine et équilibrée, sommeil réparateur suffisant), l’importance d’entretenir une vie sociale variée avec les bénéfices des contacts physiques, les bienfaits d’entretenir des activités de loisirs gratifiantes, ainsi que les effets positifs d’une pratique régulière de la pleine conscience, sans nécessairement se vouer religieusement à la pratique d’une activité de méditation.

 

Happy young woman on spring field. Success, harmony, health, ecology

 

Sachez toutefois que pour maintenir votre santé mentale au quotidien, plusieurs autres bonnes habitudes peuvent être entretenues et je propose d’en illustrer ici quelques autres, pour la plupart démontrées scientifiquement comme efficaces en termes de prévention et parfois même utiles pour aider au traitement des difficultés sévères !

 

L’auto-enregistrement, ou prendre des notes !

 

Une habitude du quotidien qui peut s’avérer efficace pour prévenir (ainsi que guérir) les problèmes les plus courants de santé mentale est le fait de noter ses comportements ou ses pensées au quotidien, généralement sur une fiche (de pensées, d’activation comportementale, de résolution de problèmes ou un « flash card » pour se rappeler une aptitude à pratiquer) ou dans un journal. Ces fiches ou journaux peuvent prendre plusieurs formes et avoir des objectifs très variés, selon le besoin d’une personne ou ses buts. On croit que le simple processus de s’arrêter un moment et de prendre le temps de réfléchir sur ses pensées ou ses gestes apporte plusieurs bienfaits : prendre davantage conscience des fonctions de nos gestes, observer des « patterns » dans nos pensées et perceptions, prendre de la distance pour voir plus clair, réaliser que l’on surinvestit ou sous-investit certaines sphères d’activités quotidiennes, augmenter sa motivation à faire des activités précises, etc.

 

journal

 

Dans le cadre d’un projet professionnel avec une collègue, j’ai personnellement commencé en juillet dernier à noter pour chaque jour certaines de mes pensées, émotions et actions dans un journal divisé en 5 catégories : 1. une situation dans laquelle un défi s’est présenté (quelque chose m’ayant fait vivre une émotion difficile), 2. un geste que j’ai posé ayant représenté un risque raisonnable (quelque chose que j’ai fait pour, à mon avis, mon bien ou celui d’un proche et qui m’a poussé à sortir de ma zone de confort), 3. une chose que j’ai apprécié pendant la journée, 4. une chose que j’ai faite et qui peut représenter pour moi une source de fierté et 5. une activité faite et ayant pour but de prendre soin de ma santé (physique ou mentale).

 

Bien entendu, je prône la flexibilité et l’équilibre dans mon application personnelle de ce journal (et je vous suggère de faire de même, si vous vous lancez également dans l’aventure) : parfois, je n’arrive pas à remplir certaines cases pour une journée et c’est OK ; parfois aussi, trois ou quatre jours peuvent passer avant que je ne mette mon journal à jour et j’y vais avec la mémoire…et c’est tout à fait OK, également. L’idée est vraiment, surtout, de me rendre plus conscient de ces choses et de faire en sorte que j’agisse aussi régulièrement que possible en leur sens. Je crois que depuis le début de ce projet, je suis davantage conscient de l’importance de poser des petits gestes quotidiens pour entretenir ma santé, des bénéfices de sortir de ma zone de confort, ainsi que de l’importance d’exprimer ma gratitude auprès des gens qui m’entourent. Espérons que je le fasse de plus en plus! Et, qui plus est, j’évalue que prendre des notes dans mon journal ne requiert (en moyenne) que deux à cinq minutes de mon temps par jour !

 

Cultiver la gratitude et la compassion pour soi

 

Dans le même ordre d’idée, et en lien avec la case #3 du journal que je viens de donner en exemple, mais encore plus simple : on recommandera souvent aux gens de cultiver au quotidien la gratitude, soit en l’exprimant aussi régulièrement que possible (remercier les gens pour des gestes posés, souligner les bons coups des autres, exprimer lorsqu’on se sent choyé par des circonstances actuelles de notre vie, etc), ou en la notant en fin de journée dans un journal de gratitude. Comme l’esprit humain a souvent tendance à mettre l’accent sur les problèmes à résoudre, les faux pas et les moins bons coups, le fait de noter à chaque jour un événement s’étant produit, une parole entendue, un geste posé par une personne pour laquelle on ressent une forme de gratitude peut aider à terminer sa journée sur une note plus positive et à plus facilement remarquer, à la longue, ces situations, paroles ou gestes au quotidien.

 

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Une autre façon de faire qui peut s’avérer bénéfique pour la santé mentale au quotidien est de développer une attitude d’auto-compassion (ou compassion pour soi ; self-compassion). Celle-ci consiste : 1. à se parler à soi-même et à se traiter avec douceur et sympathie, tout en reconnaissant ses erreurs, échecs et imperfections ; 2. à résister au réflexe puissant d’isolement personnel qui vient avec les expériences difficiles de la vie et 3. à observer avec le moins de jugement possible, ainsi qu’avec une certaine distance, nos propres pensées, sensations et émotions difficiles (ça rappelle la pleine conscience ? Normal, parce que c’en est!). Un truc souvent suggéré pour s’aider à développer sa compassion envers soi est de se questionner « si mon ou ma meilleure amie, si mon jeune neveu, ma petite-fille vivait une expérience similaire, qu’est-ce que je lui dirais ? Qu’est-ce que je ferais pour lui ou elle ? » et de l’appliquer à soi. C’est souvent plus facile d’exprimer de la sympathie, de la compassion et de la douceur pour un être aimé ou plus jeune que pour soi, et le rationnel ici est de commencer avec des petits pas et de développer avec le temps cette attitude.

 

Il (elle) part en échappée en-dehors de la zone de confort, lance…et compte !

 

Enfin, une autre pratique qui peut s’avérer utile pour réduire les risques de développer des problématiques liées à l’anxiété ou la dépression est l’application du concept « d’échappée de 5 minutes » (five-minute breakout). On considère que les êtres humains sont très habiles pour éviter au quotidien les émotions désagréables, ce qui en soit n’est pas nécessairement un problème pour bien des gens. Toutefois, lorsqu’une tendance à passer la majeure partie de nos journées en « mode autopilote » s’installe, il est possible de constater qu’on s’enferme graduellement dans une vie un peu limitée, soit terne, soit angoissante (ou un mélange peu enviable des deux !).

 

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En octobre 2016, deux psychologues d’Irlande ont lancé globalement le défi d’inciter les gens, toujours en prenant soin d’eux-mêmes, de se sortir de leur zone de confort pour une durée de cinq minutes par jour, simplement pour briser l’habitude du pilote automatique d’évitement, ou dans l’optique de s’habituer à accepter au quotidien les inconforts quasiment omniprésents de la vie. L’idée consiste à viser un petit quelque chose (s’excuser d’un geste posé qu’on considère comme gênant, adresser la parole à un étranger, demander des directions dans une ville inconnue, pratiquer une nouvelle activité, poser un geste considéré comme saugrenu…), bref, n’importe quel comportement qui génère un inconfort et que vous n’êtes pas habitué de faire dans votre train-train quotidien, pour vous exposer brièvement à l’inconfort qui pourrait (ou pas !) en résulter. Et, bien entendu, il est important de s’en féliciter par la suite, ou le noter (dans un journal ou autre) pour s’en souvenir et maintenir sa motivation à continuer !

 

Conclusion

 

Pour conclure, je tiens à répéter une fois de plus que le mot d’ordre, lorsqu’il est question de prévention en santé mentale, c’est L’ÉQUILIBRE. Plus une personne arrive à maintenir un équilibre entre les diverses sphères de sa vie (le travail, les loisirs, la famille, la santé, etc.) et à l’intérieur de celles-ci, plus elle fait de la place pour les vacances, la relaxation et le repos au travers du travail, des études et des tâches ménagères, plus elle se permet, occasionnellement, un brin de folie passagère (parce que, parfois, l’équilibre, c’est aussi se donner le droit d’être un peu déséquilibré ici et là!) au sein du sérieux du quotidien, plus elle risque d’être, de se sentir et d’agir comme une personne en santé – mentale et physique.

 

Slack line in the nature.

 

Et si ces stratégies s’avèrent pour vous insuffisantes, ou même inefficaces, il est alors fortement recommandé de faire appel aux services d’un professionnel en santé mentale. Parfois, l’aide extérieure spécialisée peut s’avérer essentielle pour arriver à s’en sortir et il n’y a strictement rien de honteux à reconnaître qu’on a besoin d’un coup de main pour se sortir d’une impasse ! De l’aide existe, elle est disponible et souvent impatiente de vous servir, alors n’hésitez pas et n’attendez pas inutilement.

 

Dr Francis Lemay, Ph.D.

Psychologue

www.psydeploiement.com

 

Références

Clark, D.A., & Beck, A.T. (2010). Cognitive therapy of anxiety disorders : Science and practice. New York : The Guilford Press.

Emmons, R.A., & McCullough, M.E. (2003). Counting blessings vs burdens : An experimental investigation of gratitude and subjective well-being in daily life. J Pers Soc Psychol, 84(2), 377-389.

Neff, K. (2013). S’aimer : comment se réconcilier avec soi-même. Paris : Belfond.

Article d’un journal irlandais sur les échappées de 5 minutes : https://www.irishtimes.com/life-and-style/people/leave-your-comfort-zone-in-2017-even-for-five-minutes-a-day-1.2904312

 

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Stratégies quotidiennes pour favoriser sa santé mentale (Deuxième partie)

Démystifions l’anxiété (cinquième et dernière partie)

Après avoir exploré ce qu’est l’anxiété, présenté quelques statistiques sur la prévalence des troubles anxieux, illustré les plus fréquents d’entre eux et fourni une explication sur la façon par laquelle une anxiété relativement bénigne peut s’exacerber et devenir très problématique, je propose aujourd’hui de vous présenter le type d’intervention psychologique qui a démontré le taux d’efficacité le plus élevé pour améliorer la qualité de vie des individus souffrant d’anxiété : l’exposition.

 

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Crédit illustration : Fred Jourdain (www.fredjourdain.com) ; illustration utilisée avec permission de l’artiste

 

Après rédaction, je réalise que j’aurais certainement pu scinder ce texte en deux. Comme cette série commence à se faire longue, j’ai décidé de publier cet article complet d’un coup pour éviter qu’elle ne traîne encore quelques semaines supplémentaires : vous êtes donc averti que, bien que fort intéressant, cet article peut être un peu long…sur ce, bonne lecture !

 

Qu’est-ce que l’exposition ?

 

L’exposition consiste en la présentation répétée, prolongée et systématique des objets, situations ou stimuli (internes ou externes) typiquement évités par le client en raison de l’anxiété qu’ils génèrent d’habitude. Trois types d’exposition sont habituellement proposés aux clients : l’exposition in vivo ou situationnelle, l’exposition en imagination et l’exposition intéroceptive.

 

L’exposition in vivo consiste à permettre à la personne d’être en présence du stimulus, de l’objet ou de la situation qu’elle craint. Ceci peut être l’objet précis d’une phobie (être en hauteur, faire face à un animal craint, initier une conversation dans un lieu public, s’adresser à un groupe de personnes, toucher à de la terre considérée comme malpropre, etc.), un lieu (aller dans un centre d’achat bondé à l’heure de pointe, traverser un pont en voiture, revenir sur les lieux d’un accident, etc.) ou alors un objet, ou une situation plus précis (subir une prise de sang, toucher les instruments d’examen dentaire, demeurer en présence de couteaux et d’une personne lorsqu’on craint de perdre contrôle de soi et de causer des blessures physiques à autrui, etc.).

 

L’exposition en imagination consiste habituellement à faire rédiger à quelqu’un un scénario générateur d’anxiété, puis à le relire, ou à s’enregistrer en le racontant pour écouter à nouveau l’enregistrement à quelques reprises. Le principe est qu’à chaque lecture ou écoute, on demande à la personne de faire des efforts pour s’imaginer le scénario, en tentant de visualiser les événements craints, d’y percevoir les diverses sensations qui généreraient de l’anxiété (bruits de coups de feu, de crissements de pneus ; odeur de brûlé, de sueur, de sang ; textures ou sensations physiques précises, etc.) et surtout, de ressentir les émotions associées. Les scénarios sont généralement des événements traumatiques passés ou des situations catastrophiques anticipées.

 

L’exposition intéroceptive, elle, consiste à faire générer, chez quelqu’un, des symptômes physiques craints (sudation, palpitations cardiaques, étourdissements, essoufflements, sensation de tomber dans le vide, douleur à un bras, sécheresse de la bouche, sensation de séparation avec son corps, vision tunnel, etc.) dans un contexte sécuritaire et de façon contrôlée. C’est une méthode qui est généralement utilisée chez des individus qui subissent fréquemment des attaques de panique et qui craignent hautement la survenue de celles-ci, ainsi que les conséquences potentiellement associées à leurs symptômes.

 

Rationnel

 

« D’accord, c’est bien beau, je pense bien comprendre où vous allez avec cela », vous dites-vous peut-être… « mais, pour quelle raison me ferais-je subir toute cette souffrance, vraisemblablement inutile ? En quoi m’est-il profitable d’affronter ces choses que je me tue déjà à éviter ? Et si je suis absolument incapable de faire face à…cette chose, quelle qu’elle soit…qui me terrifie ? Enfin, l’objectif d’une bonne thérapie pour problématique anxieuse n’est-il pas exactement le contraire : me débarrasser de mon anxiété, au lieu de m’en faire vivre davantage ? » En fait, oui et non !

 

Vous souvenez-vous du dernier article de ce blogue ? Celui dans lequel je présentais deux graphiques ? Si ce n’est pas fait, je vous suggère de retourner voir les paragraphes avoisinant ces deux graphiques, qui expliquent comment un évitement répété fréquemment et rigidement mène au développement d’une anxiété accrue, à long terme. L’exposition représente, en quelque sorte, la façon la plus directe de briser le cycle d’évitement. On cerne les comportements d’évitement (illustrés par les lignes verticales droites qui « cassent » la ligne montante), on s’organise pour réduire, chez la personne, la fréquence ou l’intensité d’émission de ceux-ci, et on place la personne en présence du stimulus qu’elle craint.

 

Dévelop anx

 

Ceci fait en sorte que le niveau d’anxiété ressenti monte normalement jusqu’à un point culminant. Il finit toujours par atteindre un plateau, malgré ce que certains individus anxieux peuvent croire. L’anxiété étant une sorte de système d’alarme de notre corps, visant à favoriser la survie…avouez que ce serait un système d’alarme plutôt inefficace s’il pouvait devenir si intense qu’il en venait à nous tuer ! Bref, ce plateau anxieux a une durée limitée. En raison des ressources biologiques (hormones, neurotransmetteurs) requises pour maintenir un niveau d’activation aussi élevé dans le corps que le demande une anxiété intense (ou une attaque de panique), sans évitement, le « plateau d’anxiété » dure rarement plus d’une quinzaine de minutes. Des exceptions existent, et peuvent même être expliquées à l’intérieur de ce modèle – toutefois, cela dépasse les objectifs du présent article et je me réserve ces explications pour les clients qui me poseront la question.

 

Lorsque ce plateau d’anxiété se maintient pendant suffisamment longtemps, le corps finit par se fatiguer (les niveaux de certaines hormones et neurotransmetteurs qui induisent les réactions physiologiques d’anxiété tombent à des niveaux très bas) et le niveau d’anxiété perçue par la personne baisse. Si vous vous souvenez du dernier article, j’ai fait référence à une partie plus « primale » ou « préhistorique » du cerveau, qui « analysait » en quelque sorte la séquence comportementale d’évitement. Si je me permets la même image, dans le cas d’une exposition, notre « cerveau primal » analyserait plutôt la situation de la façon suivante :

1. J’ai perçu une menace (réelle ou pas) ; 2. J’ai fait retentir l’alarme ; 3. Mon propriétaire (l’individu anxieux) a entendu l’alarme mais n’a pas fui, ce qui va à l’encontre de l’alarme ; 4. Je sonne donc l’alarme plus fort et plus longtemps ; 5. Jusqu’à ce que les piles du système d’alarme tombent à plat (l’anxiété perçue baisse alors) ; 6. Surprise ! Je constate, après coup, que mon propriétaire (l’individu anxieux) est encore vivant, même si la menace n’a (probablement) pas disparu ; 7. L’alarme n’a donc pas sauvé la vie de mon propriétaire…peut-être que la menace, finalement, n’en était pas une ? Était-ce une fausse alerte ? ; 8. Conséquemment, lorsqu’une « menace » similaire ou que la même « menace » se présentera à nouveau, je ferai retentir l’alarme un peu moins vite et un peu moins fort, juste au cas où (voir graphique ci-bas).

 

Courbe expo

 

Au fur et à mesure qu’une personne s’expose au même stimulus anxieux, on observe généralement une réduction de sa réactivité (le niveau d’anxiété perçue baisse et les réflexes d’évitement deviennent moins forts) face à celui-ci. Ceci étant dit, il est à peu près impossible de réduire à zéro le niveau d’anxiété perçue face à un stimulus anxiogène. On arrive souvent, néanmoins, à le réduire subjectivement de moitié ; parfois plus !

 

Le modèle alternatif

 

Si vous vous souvenez de la fin du précédent article, j’y faisais référence à une hypothèse alternative permettant d’expliquer le développement de l’anxiété. Celle-ci s’applique également à l’exposition. En effet, plus on expose souvent une personne aux stimuli qui génèrent pour elle de l’anxiété, et plus cette personne se retient d’émettre ses comportements d’évitement “routiniers” dans le contexte où elle ressent de l’anxiété, plus elle permet à son répertoire comportemental de s’élargir à nouveau.

 

En d’autres mots, quand la personne est très anxieuse, la seule option envisageable, automatiquement, dans la situation où elle ressent l’anxiété, est la fuite (rigidité, ou répertoire comportemental limité). Après exposition, la personne développe une aisance à émettre d’autres comportements que l’évitement (respirer, se calmer, continuer ce que l’on faisait originalement, porter attention à d’autres éléments de l’environnement, laisser ses pensées aller et venir, etc.). Des comportements qui sont souvent incompatibles avec l’évitement. On dit alors que son répertoire comportemental s’élargit.

 

Comme certains individus rapportent une absence totale de réduction du niveau d’anxiété, même après plusieurs séances d’exposition, ce modèle explicatif justifie l’importance de faire de telles expositions, simplement pour permettre à la personne anxieuse de développer un répertoire comportemental plus complexe et flexible. Bref, pour que la personne redevienne maître de ses propres actions, même en face d’un danger perçu, et cesse d’être prisonnière de certains automatismes visant (parfois inutilement) la promotion de sa “survie”.

 

Paramètres de l’exposition

 

Évidemment, si c’était aussi simple et facile que mon explication semble le laisser entendre, on enseignerait les principes d’exposition aux enfants dès l’école primaire et on ne demanderait pas que les psychologues obtiennent un doctorat pour pratiquer leur métier. Malheureusement, il existe presque autant de façons d’exposer une personne qu’il existe de personnes souffrant d’anxiété…peut-être même plus, car une seule personne peut souffrir d’anxiété face à plusieurs stimuli différents ! Et non seulement cela, mais plusieurs paramètres doivent être respectés afin qu’une exposition soit réellement efficace…

 

Les individus anxieux de longue date deviennent parfois, à leur insu, des « experts en évitement ». Dans plusieurs cas, il leur arrive de ne pas se rendre compte que certaines choses qu’ils font ont comme fonction d’éviter de ressentir de l’anxiété. Même en cours d’exposition, il arrive que les clients usent de distractions (penser à autre chose, se concentrer très fort sur une sortie de secours, porter son attention à la voix ou la couleur de l’habillement du thérapeute, etc.), demandent d’être rassurés ou autres évitements (par exemple, un mouvement de recul face à l’objet auquel on est exposé, ou une compulsion, parfois très subtile ou même invisible). On peut voir ces comportements comme des micro-évitements.

 

Il peut être acceptable qu’un client émette certains de ces comportements, dans les premiers stades d’une exposition. Surtout s’ils permettent au client très anxieux d’aller de l’avant et de simplement essayer une exposition qu’il se croyait absolument incapable de faire. Toutefois, il est de la responsabilité du thérapeute de remarquer ces comportements, souvent très subtils, d’expliquer leur fonction au client et de trouver des moyens de réduire la fréquence d’émission de ceux-ci au fil des expositions.

 

La durée de l’exposition est également un paramètre important. Si on débute une exposition et qu’on l’abandonne en cours de route, alors que le niveau d’anxiété est encore très élevé, on reproduit, en quelque sorte, le patron d’évitement du client. On risque donc de rendre la prochaine exposition plus difficile, si l’on se fie au modèle d’évitement (voir premier graphique). Dans plusieurs cas, on demande au client de coter sur une échelle de 0 à 10 son niveau d’anxiété pendant l’exposition. Souvent, on considère que si ce niveau baisse de moitié, on peut se permettre de mettre fin à l’exposition. Parfois, le niveau ne baisse pas, ou baisse peu, en cours d’exposition. Le thérapeute et le client peuvent décider, ensemble, du temps maximal que l’exposition peut durer dans ce cas (par convention : 5, 10 ou 15 minutes, parfois plus, parfois moins).

 

Enfin, il est plutôt rare qu’une seule séance d’exposition suffise. Ce n’est pas impossible, mais, la plupart du temps, plusieurs séances d’exposition sont nécessaires pour qu’un effet soit perçu par le client. On va généralement commencer les expositions dans le bureau du thérapeute (ou en sa présence, si elles doivent être faites en-dehors du bureau), mais bien souvent, le thérapeute va demander au client de refaire les expositions, ou des parties de celles-ci, entre les séances. La raison est simple : souvent, si je ne fais qu’une exposition, cette partie « primale » de mon cerveau pourra percevoir l’événement comme une exception, qui ne confirme pas que la source d’anxiété est, finalement, inoffensive (après tout, qui confirme quoi que ce soit avec une exception ?).

 

Il arrive aussi parfois qu’après une première exposition, le niveau d’anxiété perçue soit plus élevé au début de l’exposition suivante, ou quand la personne rencontre à nouveau la source d’anxiété dans sa vie. C’est dû au même phénomène, une sorte de « sensibilisation » de la personne face à l’objet de sa peur, qui découlerait du fait qu’elle ait récemment cessé d’éviter celui-ci ; au fil des expositions, habituellement, ce phénomène se résorbe.  Enfin, si on ne pratique ses expositions qu’une fois par semaine (ou par deux semaines), l’effet est beaucoup plus long à obtenir – l’apprentissage inconscient (le cerveau un peu préhistorique « apprend » que le stimulus n’est pas nécessairement si dangereux) ne se fait pas aussi vite. C’est pourquoi la plupart des thérapeutes “prescrivent” des exercices d’exposition aux clients, à faire entre les séances de psychothérapie.

 

Allons-y graduellement

 

Qu’en est-il de la personne anxieuse qui est persuadée qu’elle ne sera pas physiquement capable de faire face à l’objet de son anxiété ? La personne qui est tout simplement terrorisée au plus haut point par cette chose qui l’angoisse ? Premièrement, c’est une situation qui est très normale, en début de suivi. La plupart des gens qui souffrent d’anxiété en vivent face à plusieurs choses ; certaines génèrent une anxiété extrême, d’autres, une anxiété plus modérée ou même légère. En thérapie, on va souvent construire avec le client une hiérarchie d’exposition. On classe habituellement les choses qui génèrent de l’anxiété, de la moins angoissante à la plus angoissante, et on choisit ensemble, avant de faire les expositions, à quoi le client va s’exposer, d’une semaine à l’autre, sur la base d’à quel point il se sent confiant de réussir à s’exposer. Au fil des rencontres, d’un succès à l’autre, le client prend habituellement confiance, affronte des stimuli plus anxiogènes et plus difficiles à confronter. Et, à la grande surprise de bien des individus anxieux, souvent, une fois arrivé à la chose qui faisait le plus peur, cette chose ne génère vraiment plus autant d’anxiété que ce qu’on croyait au départ !

 

Dans le cas de la personne qui viendrait pour traiter une phobie spécifique, mais qui se dirait incapable de faire face à l’objet de la phobie, la hiérarchie peut paraître difficile à construire, à première vue. Voici donc un exemple concret : si le client a une phobie des chiens, et que la simple vue d’un chien le fait s’enfuir en prenant ses jambes à son cou, on peut possiblement mettre au bas de sa hiérarchie des dessins de chien. Juste au-dessus, des photographies de chiens. Plus haut, des vidéoclips de chien sans audio. Ensuite, les mêmes clips, avec le son. Par la suite, on pourrait penser à exposer notre client à un chien dans une cage à une vingtaine de mètres d’une porte fermée, derrière laquelle le client se trouverait.  À une dizaine de mètres de la porte. Puis, la porte ouverte. Puis, le chien pas dans une cage, mais en laisse, et attaché. Puis, le chien dans la même pièce que le client, avec une porte de sortie ouverte. Ensuite, le chien dans la même pièce avec la porte fermée. Puis, plus de laisse. Ensuite, le chien assis à côté du thérapeute. Assis entre le client et le thérapeute. Assis à côté du client. Même chose, mais le client lui caresse la tête. Et enfin, le chien assis sur le client (si le format du chien le permet). Le tout, habituellement d’une semaine à l’autre, à condition que le client réussisse chacune des expositions, sans s’en enfuir. Les variations et les différents niveaux sont presqu’infinis, et la seule limite est l’imagination du client (et de son thérapeute).

 

Exemples

 

Dans le cas des troubles obsessionnels-compulsifs, on parle habituellement d’exposition avec prévention de la réponse. Ce concept fait référence au fait que la compulsion de l’individu anxieux souffrant d’un TOC est le principal évitement de la personne. C’est lorsque l’individu fait sa compulsion que son niveau d’anxiété baisse. Dans le cas classique d’un TOC de peur de contamination, une exposition avec prévention de la réponse pourrait consister à demander à la personne de mettre ses deux mains dans de la terre perçue comme sale. C’est, ici, la partie « exposition ». La partie « prévention de la réponse » consiste à s’entendre, avec le client, sur comment il peut s’empêcher de faire sa compulsion. Bref, on pourrait, en début de rencontre, lui faire toucher la terre et s’assurer qu’il reste en séance, sans se laver ou se frotter les mains. Ou faire l’exposition en fin de séance et prendre une entente pour qu’il ne se lave pas avant que cela fasse, par exemple, 15 min.

 

D’un autre côté, un client souffrant d’une phobie d’impulsion, comme par exemple, la crainte de s’attaquer à un proche avec des couteaux, aura tendance à cacher les couteaux lorsqu’en présence d’autres personnes. Un premier exercice d’exposition pourrait consister à amener un couteau en séance, le placer à un endroit où il serait visible, en présence du thérapeute, et à tolérer cette présence. Des exercices subséquents pourraient consister à tenir le couteau à distance du thérapeute, puis tout près de lui et, enfin, près du thérapeute alors que ce dernier serait dos au client. Les expositions entre séances pourraient consister à répéter les exercices avec un proche, à la maison.

 

Dans le cas des troubles panique, l’exposition intéroceptive (aux sensations physiologiques angoissantes) est fréquemment de mise. Toutefois, comme bien des individus souffrant du trouble panique développent également des tendances agoraphobes (craindre les foules, les espaces vastes, les files d’attentes ou certains autres contextes), des expositions in vivo au(x) contexte(s) craint(s) sont souvent effectuées. L’exposition situationnelle peut être pratiquée dans les cas de stress post-traumatiques (revenir visiter le lieu, la situation dans laquelle l’événement traumatique est survenu), quoique, la plupart du temps, c’est une exposition en imagination au scénario écrit de l’événement qui sera priorisée. Enfin, dans les cas d’anxiété généralisée, une intervention « classique » consiste à exposer le client à ses scénarios catastrophiques, un à la fois, par le biais d’expositions en imagination. Il est aussi fréquent que l’on y ajoute une composante de type prévention de la réponse, pour tenter de réduire, chez ces clients, les comportements de rassurance (comme, par exemple, appeler les proches lorsqu’ils ne sont pas à proximité).

 

Conclusion

 

Bien que l’exposition ait démontré un taux d’efficacité très élevé pour le traitement des problématiques liées à l’anxiété, ce n’est pas le seul outil qui puisse aider les gens en souffrant. On utilise habituellement plusieurs autres techniques thérapeutiques, avant, pendant et après un protocole d’exposition fait avec un client anxieux, tant pour faciliter la démarche d’exposition elle-même que pour « bonifier » le coffre à outils du client. Sans grande surprise, le concept même d’exposition en psychothérapie continue aujourd’hui d’évoluer. C’est, après tout, une technique qui est utilisée pour le traitement des phobies depuis les années 1920 !

 

Depuis quelques années, en fait, plusieurs thérapeutes effectuent des séances d’exposition centrées sur les valeurs des clients, afin d’augmenter la motivation de ces derniers, ainsi que pour donner un sens à la souffrance associée à cet exercice généralement éprouvant. On combinera également, de nos jours, des exercices de pleine conscience avec les expositions pour aider le client à rester pleinement ancré dans l’expérience, et le moins possible dans des évitements cognitifs, des rationalisations ou autres opérations mentales potentiellement nuisibles. Le principe découle en partie de données récentes sur l’anxiété, qui révèlent que celle-ci a tendance à faire rétrécir, chez une personne, le champ de conscience (anxieux, on porte une attention très forte et concentrée sur l’objet de notre anxiété, en omettant bien d’autres détails autour) ; l’exposition permet, au long cours, d’élargir le champ de conscience de la personne pour l’aider à reprendre contact avec la totalité de son environnement (interne et externe)…incluant, bien évidemment, la source d’anxiété !

 

Ceci dit, pour conclure, la clé de toute bonne démarche d’exposition, comme celle de toute bonne démarche de psychothérapie (quelle qu’elle soit) est la confiance entre le client et son thérapeute. Il est excessivement important que chacun des deux principaux acteurs fasse grandement confiance à l’autre, qu’ils soient capables de communiquer ouvertement l’un avec l’autre, tant pour que le client révèle sans gêne ses malaises ou ses fiertés en lien avec la démarche, que pour s’assurer de bien planifier et de s’entendre clairement sur chacune des étapes du protocole. Cette confiance est l’outil qui permettra au client de développer et de maintenir sa volonté d’avancer, d’affronter ses peurs et de s’améliorer. Une démarche d’exposition (en fait, la plupart des démarches de psychothérapie !) demande beaucoup de courage, mais le courage s’avère généralement être extrêmement payant, d’un point de vue thérapeutique ! Ne me croyez pas sur parole, cependant ; faites-en vous-même l’expérience, si elle vous paraît pertinente.

 

Dr Francis Lemay, Ph.D.

Psychologue

www.psydeploiement.com

 

Inspirations :

Clark, D.A., & Beck, A.T. (2010). Cognitive Therapy of Anxiety Disorders. New York: Guilford Press.

Francoeur, J. (2016). Optimiser son utilisation de l’exposition en ACT. Journal de l’IFTCC, 1(2), 27-31.

Hergenhahn, B.R. (2007). Introduction à l’histoire de la psychologie. Mont-Royal : Groupe Modulo.

Ladouceur, R., Marchand, A., Boisvert, J. M. (1999). Les troubles anxieux : approche cognitive et comportementale. Montréal : Gaëtan Morin.

Marchand, A., & Letarte, A. (2004). La peur d’avoir peur: Guide de traitement du trouble panique avec agoraphobie, 3ème édition. Montréal: Stanké.

Strosahl, K.D., Robinson, P.J., & Gustavsson, T. (2015). Inside this Moment: A Clinician’s Guide to Promoting Radical Change using Acceptance and Commitment Therapy. Context Press: Oakland, CA.

 

 

Démystifions l’anxiété (cinquième et dernière partie)

Démystifions l’anxiété (quatrième partie)

Nous voici donc rendus au quatrième chapitre de cette série de textes portant sur le thème de l’anxiété. Nous avons d’abord démystifié ce phénomène en le définissant et en couvrant quelques statistiques sur la prévalence des troubles anxieux. Par la suite, nous avons exploré les caractéristiques des différentes formes d’anxiété dite « pathologique ». Pour ce texte, je propose de vous présenter une compréhension de ce qui fait en sorte, chez la plupart des individus souffrant intensément en raison d’anxiété, que cette émotion de base soit devenue aussi envahissante et qu’elle continue de l’être malgré leurs nombreux efforts !

 

Le point commun

 

Si vous avez récemment lu mon précédent article, peut-être vous demandez-vous quel est ce point commun entre les différentes formes d’anxiété qui ont été présentées dans les deux plus récents articles de ce blogue. Après tout, les phobies, la panique, les obsessions et compulsions, l’anxiété généralisée et le stress post-traumatique semblent être des problématiques assez distinctes, en surface. Malgré leurs taux de comorbidité très élevés (plusieurs de ces problématiques apparaissent souvent ensemble, en même temps, chez une seule et même personne), des différences assez claires peuvent nous permettre de les départager, comme vous l’avez peut-être constaté.

 

Cependant, (au moins) un point commun unit toutes les formes d’anxiété dites « pathologiques »: la tendance des gens qui en souffrent à tenter chroniquement d’éviter la source d’anxiété, ou, du moins, les sensations physiques, les images mentales, les stimuli concrets (personnes, lieux, animaux, situations, conversations) ou les souvenirs qui la génèrent. Parfois, l’évitement est très évident (fuir des gens, des lieux, des sujets de conversation) ; d’autres fois, l’évitement est un peu plus caché, plus cognitif (se rassurer mentalement, supprimer ses pensées, s’inquiéter pour « se préparer au pire »). Parfois, la personne choisit clairement de le faire ; d’autres fois, c’est une réaction réflexe, un peu automatique.

 

En fait, on pourrait dire que l’évitement est en quelque sorte le principal moteur de l’anxiété dite « pathologique ». Vous aurez peut-être remarqué, depuis quelques publications, ma tendance à présenter le terme pathologique entre guillemets lorsqu’il accompagne le terme anxiété et la raison est simple : l’anxiété, en tant que telle, n’est pas pathologique. Comme mentionné dans mon premier article sur ce thème, l’anxiété est en fait une émotion très utile et adaptative, qui a pour fonction d’assurer votre survie dans les pires conditions. C’est plutôt la réaction d’une personne face à l’anxiété (communément, l’évitement ou les tentatives d’évitement de celle-ci ; j’utilise ici le terme « évitement » de façon très large et inclusive) qui peut s’avérer être, ou plutôt devenir, au fil du temps, pathologique.

 

Nuances au sujet de l’évitement

 

Ne vous trompez pas : je ne suis pas en train de dire que l’évitement est une mauvaise chose. Ni que les comportements d’évitement sont absolument à proscrire. Tout le contraire. Un individu craignant hautement les serpents et qui habite l’Afrique Sub-saharienne fait très bien de s’enfuir à la vue de quelconque serpent ressemblant de près ou de loin au mamba noir, une espèce très venimeuse et particulièrement agressive ; de même, le soldat posté dans une contrée en guerre, sur lequel pleut régulièrement des coups de mortier et qui est constamment entouré de combattants ennemis hostiles, a tout avantage à être extrêmement vigilant de son entourage pendant la durée de son déploiement.

 

Toutefois, ce qui rend l’anxiété efficace est également ce qui peut la rendre problématique. L’anxiété étant extrêmement aversive, il est très normal pour quelqu’un de désirer à tout prix s’en débarrasser lorsqu’il la ressent, en faisant tout ce qui est en son pouvoir pour ce faire. Généralement, ceci va impliquer de fuir, de demander aux autres d’être rassuré, de contrôler son environnement, de planifier chaque étape de l’avenir, etc. Tous ces comportements peuvent être très adaptatifs lorsqu’ils sont utilisés dans un contexte approprié et avec réserve. Le problème devient évident quand quelqu’un utilise des stratégies d’évitement de façon rigide et dans des contextes où ce n’est plus approprié de le faire.

 

Notre individu phobique des serpents, s’il déménage au Québec, n’a pas à être aussi réactif face à des couleuvres ou tout objet mince, allongé et frôlant le sol, ou même à craindre de sortir en nature par peur d’être mordu et empoisonné : aucun serpent venimeux n’est répertorié parmi les espèces de couleuvres vivant au Québec. Il en va de même pour notre soldat rapatrié, qui n’a aucun avantage à être constamment sur ses gardes lorsqu’il sort acheter des steaks à l’épicerie du coin ; la crise du FLQ étant passée depuis quelques décennies, les risques d’enlèvements ou d’attentats à la bombe sont relativement faibles en territoire canadien.

 

Développement et maintien d’une problématique anxieuse

 

Comme je le mentionnais dans un précédent article, en tenant compte du fait que ce n’est pas tant l’anxiété qui est notre problème, mais plutôt la(les) réaction(s) rigide(s) et plus ou moins adaptée(s) de la personne à celle-ci (le ou les évitement[s]), on arrive à se faire une assez bonne idée de comment une problématique d’anxiété en santé mentale se développe, mais surtout, de comment elle se maintient et s’exacerbe dans le temps.

 

Nous l’avons bien établi : l’anxiété est un ensemble de réactions physiologiques et cognitives désagréables. Comme toute créature dotée d’intelligence et qui éprouve de l’aversion pour les ressentis désagréables, une personne qui ressent de l’anxiété va, par défaut, souvent même de façon un peu automatique, tenter de se débarrasser de cette émotion désagréable. Avec un certain succès, le comportement d’évitement émis par la personne (vérification, comportement de compulsion, scénario rassurant, demande de rassurance, fuite, évitement, distraction, etc.) réussira à calmer un peu ou beaucoup le ressenti d’anxiété, entraînant alors une réduction de celui-ci et, souvent, une sensation de soulagement (à tout le moins temporaire ; voir graphique ci-bas). En d’autres mots: éviter, ça fait du bien !

 

Évitement

 

Le problème est que, lorsque l’individu anxieux fait ceci, il répond au système d’alarme que représente son anxiété en s’enfuyant, un peu comme on sort d’un bâtiment quand l’alarme de feu retentit. L’anxiété étant une émotion primale, partagée par certains de nos ancêtres les plus lointains, la partie plus « préhistorique » de notre cerveau analyse la séquence comportementale d’évitement de la façon suivante :

1. J’ai perçu une menace (réelle ou pas) ; 2. J’ai fait retentir l’alarme ; 3. Mon propriétaire (l’individu anxieux) a entendu l’alarme et a fui, ce qui est la chose sensée à faire ; 4. Je constate, après coup, qu’il est encore vivant et que la menace a disparu (ou s’est suffisamment éloignée) ; 5. J’assume donc que j’ai bien fait mon travail et que l’alarme lui a probablement sauvé la vie ; 6. Conséquemment, lorsqu’une menace similaire ou que la même menace se présentera à nouveau, je m’assurerai de faire retentir l’alarme un peu plus tôt et un peu plus fort pour m’assurer de garder mon propriétaire (l’individu anxieux) le plus en sécurité possible (voir graphique ci-bas).

 

Dévelop anx

 

Ainsi, au fil des évitements, un individu qui est fréquemment confronté au même stimulus anxieux, concret ou abstrait, en vient à devenir de plus en plus réactif (anxieux) face à ce stimulus. En contrepartie, sa tolérance pour l’anxiété ressentie face à ce stimulus, elle, ne s’améliore pas et peut même, à la longue, s’éroder. Bref, cette personne, probablement anxieuse de base, et évitante de surcroît, devient à la fois plus anxieuse et moins tolérante à son anxiété au fil des jours, semaines, mois et années. Je demande souvent à mes clients s’ils se considèrent comme plus ou moins anxieux aujourd’hui qu’il y a 5 ou 10 ans. Sans grande surprise, ils répondent pratiquement tous qu’ils sont plus anxieux.

 

Exemples d’applications du modèle

 

Ce modèle d’évitement menant au développement accru d’anxiété s’applique très bien aux formes d’anxiété couvertes plus tôt. Il permet également de bien comprendre les principales interventions qui permettent d’aider les gens atteints d’anxiété problématique, et que je présenterai succinctement lors de mon prochain article. Les prochains paragraphes se veulent des illustrations générales, bien évidemment non exhaustives, des principales formes d’évitement observées dans les cas « évidents » d’anxiété dite pathologique.

 

Au niveau des phobies, l’évitement est généralement assez évident et simple : les gens vont carrément éviter l’objet de leur phobie, ou parfois même aller jusqu’à éviter les conversations au sujet de cet objet (par exemple : les chiens pour la phobie des chiens, les prises de sang en phobie de sang/blessures/injections, les espaces ouverts en agoraphobie, les conversations en public en cas d’anxiété sociale). Au niveau des attaques de panique, les gens vont généralement tenter d’éviter les contextes qui ont précédemment mené à des attaques, ou alors, à garder sur eux ou à proximité (en tout temps ou dans les contextes craints) des objets rassurants (bouteille d’eau, comprimés d’anxiolytiques, etc.) ; ou ils répéteront un exercice de respiration/relaxation en sentant les premiers symptômes, quitteront les lieux occupés en les ressentant apparaître ; parfois, tenteront de se calmer mentalement en se répétant un texte rassurant, s’imaginant dans un lieu paisible ou en récitant une prière.

 

Au niveau du trouble obsessionnel-compulsif, l’évitement est généralement la compulsion. De par sa définition, la compulsion est un comportement, évident, concret ou non, qui sert à réduire la tension induite par l’obsession ou une autre forme d’anxiété. Conséquemment, les compulsions représentent, logiquement, l’évitement dans le cas de ce trouble. Rien n’empêche toutefois que des évitements plus évidents ou des rassurances comme celles présentées dans le paragraphe précédent soient aussi observées chez les gens souffrant de TOC. Dans le cas du trouble d’anxiété généralisée, la « paralysie d’analyse » est souvent une forme d’évitement, les gens anxieux évitant parfois de faire des choix ou de confronter leurs problèmes concrets en raison des conséquences négatives appréhendées. La tendance à fréquemment aller chercher de la réassurance (appeler les enfants quand on s’inquiète de leur santé ; regarder ses courriels ou écouter ses messages vocaux 250 fois en 30 minutes pour se calmer à l’attente d’une mauvaise nouvelle ; faire vérifier excessivement souvent la voiture pour éviter un bris mécanique) est aussi une forme d’évitement fréquemment observée. Encore une fois, il n’y a rien de mal à chercher sporadiquement de la réassurance ; c’est la rigidité et la fréquence élevée du comportement qui en viennent à poser problème.

 

Enfin, dans les cas de stress post-traumatiques, de nombreuses formes d’évitements sont possibles : des évitements concrets de lieux, objets, endroits, personnes et conversations pouvant rappeler le trauma, mais aussi, divers comportements de « suppression de pensées » et tentatives de faire disparaître les « flashbacks ». L’hypervigilance, bien que souvent automatique, peut être comparée à une forme de réassurance (en étant toujours alerte, je m’assure de réduire les risques de dangers pour moi-même et mes proches). Dans le même ordre d’idées, et encore une fois plus automatiques que volontaires, la déconnexion émotionnelle avec les autres et les réflexes de dissociation  peuvent représenter des façons de moins ressentir la douleur et l’anxiété associées à l’événement traumatisant.

 

Compréhension alternative et conclusion

 

Certains de mes collègues psychologues ont probablement sourcillé en voyant le modèle d’anxiété que j’ai présenté ici. C’est normal, car il s’avère être théorique et, en science, toute théorie est discutable. Il s’avère également que ce modèle a récemment été remis en question par des données d’études scientifiques, ce qui a permis de générer un autre modèle d’explication du processus d’évitement et de développement de l’anxiété, vraisemblablement plus juste, mais qui m’apparaît moins imagé, donc moins facile à comprendre. Je prends quelques lignes pour le présenter, car certains clients sentent qu’il colle davantage à leur réalité, malgré qu’il soit plus abstrait.

 

On considère que tout comportement qui est répété, dans le temps, est répété parce qu’il est renforcé ; bref, parce qu’il a une utilité quelconque pour la personne (en général, soit il fournit une sorte de gratification, ou il soulage une forme d’inconfort). Qui plus est, plus on répète souvent un comportement, plus on se familiarise avec celui-ci ; on devient à l’aise de le répéter, il s’automatise (donc, demande moins d’efforts à faire) et dans des situations similaires, on arrive à prédire ce que ce comportement causera dans l’environnement, ce qui est rassurant. L’évitement génère habituellement une forme de soulagement (réduction de la tension causée par l’anxiété), donc, il est, par défaut, plutôt auto-renforçant.

 

On dira donc que, plus on répète souvent le même comportement dans un contexte X, plus notre répertoire de comportements dans ce contexte va rétrécir. En d’autres mots, dans le contexte X (situation qui génère de l’anxiété), après avoir souvent usé d’évitement par le passé, la seule option comportementale qui puisse sembler viable aujourd’hui devient celle que j’ai utilisée les 10-15-20 fois précédentes : l’évitement. C’est à force de répéter les mêmes types de comportements (évitement) dans des situations anxiogènes similaires qu’on en vient à développer une sorte de rigidité comportementale, une incapacité à faire face à ce qui génère de l’anxiété. L’évitement finit pratiquement par devenir un réflexe automatique, malgré ses conséquences fort négatives, à long terme !

 

Dans mon prochain article sur ce blogue, qui sera le dernier de cette série sur le thème de l’anxiété, je propose de vous présenter une méthode ayant démontré une forte efficacité, en thérapie, pour briser ce cycle d’évitement et de développement de l’anxiété. À bientôt !

 

Dr Francis Lemay, Ph.D.

Psychologue

www.psydeploiement.com

 

Inspirations :

Clark, D.A., & Beck, A.T. (2010). Cognitive Therapy of Anxiety Disorders. New York: Guilford Press.

Craske, M.G., Kircansky, K., Zelikowsky, M., Mystkowski, J., Chowdhury, N., & Baker, A. (2008). Optimizing inhibitory learning during exposure therapy. Behaviour Research and Therapy, 46, 5-27.

Ladouceur, R., Marchand, A., Boisvert, J. M. (1999). Les troubles anxieux : approche cognitive et comportementale. Montréal : Gaëtan Morin.

Marchand, A., & Letarte, A. (2004). La peur d’avoir peur: Guide de traitement du trouble panique avec agoraphobie, 3ème édition. Montréal: Stanké.

Démystifions l’anxiété (quatrième partie)

Démystifions l’anxiété (troisième partie)

Troisième article d’une série portant sur l’anxiété (voir le premier et le second). Il y a deux semaines, j’ai publié un tour d’horizon, une définition et des statistiques sur l’anxiété en psychologie clinique. La semaine dernière, j’ai présenté rapidement quelques formes d’anxiété fréquemment rencontrées en clinique (les phobies, la panique et le trouble d’adaptation). Cette semaine, je vous présente un survol de trois autres formes d’anxiété : le trouble obsessionnel-compulsif, le trouble d’anxiété généralisée et le trouble de stress post-traumatique.

 Le pont

Pensées envahissantes et comportements répétitifs

 

Le trouble obsessionnel-compulsif est une condition qui est fréquemment présentée dans les films, les livres et les émissions de télévision. Il est parfois présenté de façon un peu poussée, voire caricaturale, mais s’avère généralement causer une souffrance extrême chez les gens qui sont aux prises avec. On définit cette problématique par la présence d’obsessions, de compulsions, ou des deux !

 

Les obsessions sont des pensées, impulsions ou images mentales qui reviennent constamment et qui sont vécues comme étant intrusives et indésirables. Elles génèrent chez les gens une détresse ou une anxiété importante. Logiquement, l’individu qui en souffre va tenter de les ignorer, de les « supprimer » ou de les neutraliser, soit avec une autre pensée ou en posant une action, comme, par exemple, une compulsion.

 

Les compulsions, elles, sont des comportements répétés (se laver les mains, placer des objets en ordre, vérifier constamment) ou des actes mentaux (prier, compter, répéter silencieusement des mots) qu’un individu se sent poussé à faire en réponse à une obsession, ou selon des règles mentales qui doivent rigidement être respectées. Les compulsions visent à prévenir ou réduire l’anxiété ou la détresse, ou à empêcher un événement ou une situation que la personne craint. Toutefois, ces comportements ou actes mentaux ne sont pas connectés de façon réaliste avec ce qu’ils ont comme objectif de neutraliser ou de prévenir, ou alors ils le sont, mais sont clairement excessifs dans leur fréquence ou leur intensité. Les obsessions ou compulsions prennent généralement beaucoup de temps à la personne qui en souffre (plus d’une heure par jour, au total).

 

Certaines des personnes qui souffrent d’obsessions ou de compulsions sont très conscientes du fait que leurs croyances ne sont pas logiques. D’autres, toutefois, les considèrent comme probablement vraies, alors que certains sont absolument convaincus que leurs obsessions (les pensées intrusives) ou que les règles régissant leurs compulsions (faire action X prévient événement Y d’arriver) sont vraies. Évidemment, les premiers (généralement considérés comme dotés d’un bon « insight ») ont généralement plus de facilité à se sortir de leur problématique ; il leur est plus facile d’affronter leurs angoisses et de cesser de faire leurs compulsions.

 

Certaines obsessions fréquentes sont les peurs de contamination (peur d’avoir attrapé une maladie et d’en souffrir, d’en mourir ; que quelqu’un nous contamine ; qu’un objet nous contamine ;  peur de contaminer une autre personne et qu’elle en souffre, en meure), les phobies d’impulsion (crainte de perdre le contrôle et de poignarder quelqu’un, de le battre, de le pousser dans un mur, de s’exhiber les parties génitales en public, d’agresser sexuellement un adulte ou un enfant, de hurler ou de dire des choses inacceptables en public, de sauter du bord d’un édifice ou d’un moyen de transport en mouvement), les oublis potentiels (peur d’avoir potentiellement roulé sur quelqu’un en voiture sans s’en être rendu compte, d’avoir oublié de fermer un rond de poêle ou de barrer la porte en quittant ; penser éprouver le souvenir d’avoir tué ou empoisonné quelqu’un) et les prévisions catastrophiques (crainte d’avoir été volé, que sa maison ait brûlé, qu’un être cher développe un cancer ou qu’il meure d’un accident grave ; avoir en tête le visuel d’une scène horrible [meurtre, viol, accident] et craindre qu’y penser puisse causer l’événement).

 

Les compulsions sont très nombreuses et hautement variables d’un individu à l’autre. Elles peuvent se modifier ou évoluer au fil du temps, chez une même personne. Toutefois, elles ont tendance à être très rigides et à graduellement prendre de plus en plus de temps, dans une journée, pour une même personne. Ce sont surtout elles qui ont tendance à devenir extrêmement handicapantes. Les troubles comme l’amassage compulsif (ou syndrome de Diogène), la trichotillomanie (arrachage compulsif des cheveux ou autres poils) et la dermatillomanie (grattement excessif ou arrachage de bouts de peau) figurent parmi des formes de compulsions, servant parfois à calmer une forme d’anxiété et, d’autres fois, simplement à « réduire une tension » un peu diffuse, chez un individu.

 

L’allergie à l’incertain ou l’inquiétude à thèmes multiples 

 

Une autre manifestation très fréquente de l’anxiété est appelée le trouble d’anxiété généralisée. Son nom a tendance à porter à confusion, surtout étant donné que, lorsqu’une personne anxieuse se présente chez un médecin qui n’est pas particulièrement sensibilisé aux problématiques en santé mentale, on a tendance à lui poser un « diagnostic d’anxiété » ou un trouble d’adaptation avec humeur anxieuse, et beaucoup de gens assument alors que c’est au trouble d’anxiété généralisée qu’on réfère. Les termes « trouble d’inquiétudes multiples », « inquiétudes envahissantes » ou « intolérance à l’incertain » seraient probablement des étiquettes diagnostiques plus appropriées pour cette condition.

 

On définit le trouble d’anxiété généralisée comme une anxiété excessive avec des inquiétudes (c’est-à-dire, le fait de s’attendre à un événement négatif de façon appréhensive), la plupart du temps pendant au moins six mois, au sujet d’un certain nombre d’événements ou d’activités différents (comme le travail ou la performance scolaire). Les inquiétudes sont difficiles à contrôler et accompagnées d’au moins trois des symptômes suivants : être agité ou se sentir énervé, à vif ; être facilement fatigué ; éprouver de la difficulté à se concentrer avoir des blancs ; se sentir irritable ; ressentir de la tension musculaire et éprouver des problèmes de sommeil (difficulté à s’endormir ou à rester endormi, être incapable de se reposer ou avoir un sommeil insatisfaisant).

 

Les inquiétudes les plus fréquemment rencontrées sont des thèmes touchant des éléments de la vie courante, de la routine d’une personne : les responsabilités professionnelles, la santé, les finances, la santé ou le bien-être des proches, des malchances qui pourraient arriver aux enfants, les tâches ménagères, la possibilité d’arriver en retard à des rendez-vous, les compétences personnelles, la qualité des performances individuelles ou d’équipe (sportive, scolaire, professionnelle), etc. La personne présentant une anxiété de ce type aura tendance à faire « jouer des cassettes » dans sa tête, se faire des scénarios catastrophiques répétés, fréquemment très semblables d’une fois à l’autre, sur quelques-uns de ces thèmes, en lien avec sa vie. La plupart du temps, la personne passera quelques heures par jour (ou par nuit !) à se tourmenter avec ces diverses inquiétudes, ces scénarios catastrophiques envahissants.

 

On dit parfois des gens qui souffrent de cette forme d’anxiété qu’ils présentent une intolérance à l’incertitude (une sorte d’allergie à ce qui est incertain). Pour eux, étant donné tous les scénarios catastrophiques qu’ils entrevoient, il peut être extrêmement paralysant, dans la vie, de faire des choix. Dans certains cas, on parle même de choix qui peuvent paraître inoffensifs d’un point de vue externe, comme commander un plat encore jamais essayé dans un restaurant (par exemple : qui sait, si ce repas est insatisfaisant, ça aura peut-être été LA dépense « inutile » qui mènera à la déchéance financière de la famille, ce qui fera en sorte que mes jeunes enfants me blâmeront jusqu’à ma mort pour leur enfance malheureuse ? Aussi bien commander la même chose que les fois précédentes…). Ce trait des gens très anxieux fait en sorte que même si un choix est rationnellement perçu et compris comme à 99.99% sécuritaire, l’individu est tellement intolérant à l’incertain qu’il va se concentrer davantage sur le 0.01% de risque et souvent, préférer ne pas prendre de décision pour s’éviter l’angoisse d’avoir pris la mauvaise décision.

 

C’est également une caractéristique des gens souffrant du trouble obsessionnel-compulsif,  bien que chez ces derniers, l’anxiété aura tendance à se limiter au(x) thème(s) de leur(s) obsession(s).  Par exemple, même si la personne comprend et croit rationnellement que ne pas faire sa compulsion a seulement 0.01% de chance de « causer »  l’événement catastrophique prédit par son obsession, elle aura bien de la difficulté à accepter de vivre avec ce risque, et donc de se retenir de faire sa compulsion.

 

L’anxiété comme blessure du passé

 

Le trouble de stress post-traumatique est une autre forme d’anxiété pathologique qui est fréquemment représentée dans les médias. On l’associe souvent, avec raison, aux soldats, policiers et autres individus qui occupent des emplois où des risques de blessures graves ou de décès sont élevés. Toutefois, n’importe qui peut être exposé à des situations extrêmes et en venir à développer des problèmes d’anxiété associés ; pensons aux victimes d’actes criminels (assauts, viols, « hold-ups », menaces de mort), aux témoins de tels actes, aux victimes d’accidents de la route et autres…

 

On parle de trouble de stress post-traumatique quand, d’abord, une personne a été exposée à un danger de mort, de blessure sérieuse ou à de la violence sexuelle, concrètement ou par la menace, soit directement, ou en étant témoin, en apprenant qu’un tel événement est arrivé à un ami proche ou un membre de la famille ou en subissant une exposition répétée et extrême aux détails aversifs d’un tel événement (par exemple, ambulanciers qui recueillent fréquemment des restes humains ou policiers qui entendent souvent les récits détaillés d’abus sur des enfants). Ensuite, pendant plus d’un mois après l’événement, une série de symptômes sont présents : 1. des intrusions, 2. des évitements, 3. des modifications dans l’humeur ou la façon de penser de la personne et 4. une modification dans son niveau de réactivité.

 

Les intrusions sont, par exemple, des souvenirs répétitifs, involontaires et intrusifs de l’événement et qui génèrent de la détresse ; des rêves répétés dans lesquels le contenu « concret » ou l’émotion ressentie sont liés à l’événement ; des « flashbacks » au cours desquels la personne se sent ou se met à agir comme si l’événement se produisait ; un sentiment de détresse intense ou prolongée lorsque la personne est exposée à des sensations, émotions, pensées, endroits, conversations, activités, personnes, objets ou situations qui rappellent un aspect de l’événement ou des réactions physiologiques évidentes (sudation, tremblements, picotements, maux de ventre, étourdissements, etc.) lorsque la personne est confrontée à des éléments qui rappellent l’événement.

 

Les évitements représentent les efforts, faits avec succès ou non, pour éviter les souvenirs, pensées, émotions associés à l’événement et qui génèrent de la détresse, ainsi que ceux faits pour éviter les lieux, conversations, activités, personnes, objets ou situations qui génèrent de la détresse en lien avec l’événement. Les évitements peuvent être des comportements concrets, ou des efforts mentaux pour « bloquer ses pensées », se mutiler ou abuser d’alcool ou de drogues afin de réduire la souffrance psychologique ou émotionnelle.

 

Les altérations de la cognition ou de l’humeur sont, par exemple, depuis l’événement, l’incapacité à se souvenir d’un aspect important de celui-ci (« en perdre des bouts » ; ceci ne doit pas être causé par une blessure à la tête, ou l’abus de drogues ou d’alcool) ; le développement de croyances ou règles négatives, persistantes et exagérées au sujet de soi, des autres, du monde (« je suis une mauvaise personne », « on ne peut faire confiance à personne », « le monde entier est un endroit dangereux ») ; la tendance à se blâmer ou à blâmer excessivement les autres pour les causes ou conséquences de l’événement ; la présence d’émotions désagréables persistantes (peur, horreur, colère, culpabilité, honte) ; une diminution marquée de l’intérêt ou de la participation dans des activités importantes pour la personne ; le sentiment d’être détaché ou séparé des autres ou une incapacité soutenue à ressentir des émotions positives (difficulté à se sentir heureux, satisfait, en amour).

 

Des exemples de réactivité élevée seraient une irritabilité ou des crises de colère (suite à une faible provocation ou absence de celle-ci) avec violence verbale ou physique sur des gens ou des objets ; des comportements auto-destructeurs ou irréfléchis ; de l’hypervigilance (sentir qu’on doit tout surveiller, être constamment sur ses gardes, se méfier des gens qu’on croise) ; une tendance à sursauter de façon exagérée ; des problèmes de concentration et des troubles du sommeil (difficulté à s’endormir, à rester endormi ou sommeil non-réparateur).

 

Il arrive aussi, dans les cas de stress post-traumatique, que des symptômes dissociatifs soient présents. Parmi ceux-ci, l’impression fréquente de se sentir détaché de son propre corps ou de ses pensées et souvenirs, comme si on était dans un rêve. Bref, avoir un sentiment d’irréalisme par rapport à soi, à son corps ou face au temps qui semblerait passer trop lentement. Il arrive également que les gens atteints de cette difficulté sentent souvent que le monde autour d’eux paraît irréel, distant, distordu ou similaire à un rêve.

 

Chez certains, les symptômes commencent à apparaître longtemps après l’événement traumatique, parfois même plusieurs années après. On parle alors de survenue différée des symptômes ; parfois, un événement dans la vie de la personne fera remonter à la mémoire des souvenirs difficiles qui avaient pratiquement été « oubliés ». D’autres fois, on ne sait trop pour quelle raison les symptômes apparaissent soudainement, tant de temps après l’événement traumatique.

 

Il est important de noter qu’une personne peut subir un événement traumatique, voire même quelques événements du genre, sans toutefois développer de trouble de stress post-traumatique. Même que, techniquement, la majorité des gens qui subissent des événements traumatiques ne développeront pas ce trouble, dans leur vie. On estime qu’aux États-Unis, 60% des hommes et 50% des femmes vivront, un jour ou l’autre, un événement considéré comme traumatisant. Toutefois, 7 à 8% de la population des États-Unis développera à un moment ou un autre de sa vie un trouble de stress post-traumatique. Cela représente une infime partie des gens qui sont exposés au traumatisme. Malheureusement, outre quelques facteurs de risque généraux, la science n’a pas encore permis de démontrer exactement ce qui distingue les gens qui développent un trouble de stress post-traumatique de ceux qui n’en développent pas…

 

Autres formes de troubles en santé mentale liés à l’anxiété

 

Comme vous avez pu le constater en lisant cet article et les deux précédents, j’aurais probablement pu continuer à vous entretenir sur ce thème pendant longtemps. Toutefois, l’objectif principal de cet article et du précédent était d’illustrer à quel point l’anxiété peut s’exprimer de façons très différentes, chez certains individus et c’est pourquoi je me limiterai, pour l’instant, aux formes d’anxiété déjà présentées dans ce blogue. Sachez que de très nombreux autres problèmes en santé mentale sont intimement liés à l’anxiété, je pense entre autres aux peurs de dysmorphies coporelles, à l’hypochondrie, aux troubles alimentaires et à de nombreuses autres problématiques.  Ceci étant mentionné, pour éviter de me perdre moi-même dans ma rédaction, je me permets ici de m’arrêter dans ma présentation des principales formes d’anxiété dite « pathologique ».

 

Maintenant que j’ai illustré une grande diversité qui existe évidemment dans l’expression de l’anxiété chez les gens qui en souffrent, je me permettrai, dans mon prochain commentaire, de vous présenter un point commun très intéressant qui unit toutes ces formes d’anxiété et qui, en quelque sorte, facilite mon travail de clinicien lorsque j’interviens auprès d’individus qui souffrent d’anxiété intense. Au programme de mon prochain article (et, au besoin, des deux prochains articles, si le texte devient exagérément long) : les processus comportementaux qui mènent les gens à perdre contrôle de leur anxiété et les principales pistes d’intervention en psychothérapie pour s’aider avec l’anxiété lorsqu’elle devient problématique.

 

Dr Francis Lemay, Ph.D.

Psychologue

www.psydeploiement.com

 

Sources :

 

American Psychiatric Association (2013). DSM-5 : Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, Fifth Edition. Arlington, VA: American Psychiatric Association.

Ladouceur, R., Marchand, A., Boisvert, J. M. (1999). Les troubles anxieux : approche cognitive et comportementale. Montréal : Gaëtan Morin.

Statistiques du site web du Ministère américain des anciens combattants (Department of Veterans Affairs) : http://www.ptsd.va.gov/public/PTSD-overview/basics/how-common-is-ptsd.asp

Démystifions l’anxiété (troisième partie)

Pourquoi me fait-on méditer en thérapie ? Ou l’importance du moment présent pour la santé mentale (deuxième partie)

Si vous tombez par hasard sur cet article, sachez qu’il représente la suite d’un précédent article, beaucoup plus court, qui lui sert d’introduction. Mon conseil à vous, lecteur, serait de simplement retourner en arrière dans mon blogue pour le lire avant de passer à celui-ci. Sinon, simplement pour vous remettre dans le bain : j’étais sur le point de répondre à la question à 2 millions de dollars : comment se fait-il que tant d’intervenants accordent une telle importance à la question du « moment présent » dans le cadre d’une démarche de psychothérapie ? Bien sûr, oui, parce que plusieurs modèles thérapeutiques qui intègrent la pleine conscience (mindfulness, présence attentive) et des exercices de méditation ont été validés par des données scientifiques. Mais beaucoup d’autres facteurs peuvent justifier cet engouement. Voici une réflexion faite en ce sens.

 

Émotions et survie : perspective évolutionnaire

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L’évolution du cerveau humain s’est faite sur des millions d’années et a vraisemblablement maintenu comme principal objectif la survie de l’individu. Lorsque le cerveau interprète des signaux dans l’environnement comme étant indicatifs d’une menace, il libère diverses hormones et neurotransmetteurs qui vont générer des réactions dans le corps (réactions physiologiques). Dans leur plus simple expression, les émotions humaines ne sont rien de plus que des « ensembles de réactions physiologiques » causées par la libération de ces hormones et neurotransmetteurs. Certaines de ces émotions sont fort désagréables, ce qui les rend extrêmement utiles pour la survie : si je ressens dans un contexte dangereux X (disons, tomber face à face avec un ours enragé) des sensations très désagréables (sudation, nausées, maux de ventre, tremblements, étourdissements), je risque de poser les actions nécessaires (disons, me sauver aussi rapidement que possible) pour ne plus être dans ce contexte et, ainsi, cesser de ressentir les sensations désagréables. Par le fait même, j’augmente drastiquement mes chances de survivre à cet ours. Efficace !

Par contre, au fil de notre évolution, il semblerait que la définition que notre cerveau se fait du danger se soit fortement généralisée. C’est un peu comme si, inconsciemment, notre cerveau percevait TOUTE expérience intérieure désagréable comme indicative de la présence d’une menace de mort imminente. Incluant les pensées et les émotions. Bref, un peu comme si chaque pensée désagréable, chaque scénario mental catastrophique, ou l’émotion découlant de chaque échec amoureux ou académique, de chaque kilo pris sur la balance pendant les Fêtes, était aussi dangereux qu’un autobus en flammes qui nous foncerait droit dessus à 120 km/h…

 

autobus en flammes

 

La survie étant prioritaire, on croit que les conditions la favorisant représentent en quelque sorte le « mode par défaut » de l’esprit humain. Comme l’esprit a le mandat de nous « protéger » en appréhendant les dangers, en nous rappelant nos erreurs pour ne pas qu’on les répète, ceci fait en sorte que ce mode par défaut a été surnommé par divers experts « l’esprit occupé » ou « l’esprit errant ». Les pensées sont toujours plus ou moins présentes et axées sur ce qui pourrait mal aller, ou ce qui a mal viré par le passé. C’est un peu comme le pilote automatique discuté dans le dernier article : cet état contraire de la pleine conscience. On pose nos gestes quotidiens de manière très automatique (se déplacer du salon au frigo, faire son lavage, etc.) pour pouvoir laisser libre cours à nos pensées.

 

Le cerveau humain s’arrangerait donc, la plupart du temps, pour toujours être en mesure de nous sortir du trouble si le trouble était pour se pointer le bout du nez. Je tiens à souligner que ce « mode par défaut » de l’esprit humain est un outil incroyable. Il permet de revenir sur le passé pour prévoir le futur, pour ne pas répéter ses erreurs ; il permet également de se préparer pour le futur. C’est l’une des caractéristiques importantes qui nous différencient des animaux et qui nous ont permis de dominer le monde que nous habitons. L’esprit errant ou occupé permet aussi d’user d’empathie, de rêvasser ; de s’inspirer pour créer ou de planifier un futur motivant. Il est malheureusement aussi responsable de générer des états dépressifs par le biais de la  rumination, un processus qu’il semble considérer comme une forme de résolution de problèmes.

 

La résolution de problèmes appliquée aux pensées et aux émotions

 

La résolution de problèmes est un excellent outil, également. Parce qu’elle…permet de résoudre des problèmes. D’utiliser son attention pour se concentrer, étudier, effectuer des tâches. Cependant, appliquée aux émotions (ou aux pensées), elle peut paradoxalement mener à davantage de problèmes que de résolutions : inquiétudes, obsessions, pensées catastrophiques, paralysie dans l’analyse excessive des problèmes, hyper-vigilance. Bref, plus d’anxiété, de peur et, à la limite, de paranoïa que nécessaire.

 

Le hic, c’est que si une pensée ou une émotion est perçue comme un problème, la seule façon de concevoir que le problème est « réglé » est de constater que la pensée ou l’émotion est partie. Comment l’esprit procédera-t-il ? Généralement en tentant d’éliminer la source de l’émotion ou l’émotion elle-même. Ce qui est plus facile à dire qu’à faire.

 

Prenons un exemple concret et relativement universel : vous êtes extrêmement attristé, ayant récemment appris qu’un ami très proche a perdu la vie dans un accident. Assumant que votre esprit considère cette tristesse intense comme une menace (selon mon expérience clinique, l’esprit de beaucoup de gens le fait), il se doit de vous « libérer » de cette émotion. Mais…comment « effacer » le fait que vous ayez perdu votre ami ? La méthode de résolution de problèmes de l’esprit fait ici défaut (comme elle fait défaut pour la majorité des problèmes touchant des émotions difficiles – revoir mon article sur l’évitement expérientiel pour plus d’exemples). C’est pratiquement impossible de cesser définitivement d’être triste, à un moment ou un autre de la journée (ou de la nuit), dans les heures ou les jours (ou les semaines, ou les mois) qui suivent le décès. Lire un bon livre ne fonctionnera pas. Ni faire des dizaines d’heures de temps supplémentaire, au travail. Écouter votre film préféré non plus. Manger de la crème glacée au chocolat avec des Doritos et votre vin de prédilection ne ramènera pas non plus votre ami. Peut-être que de consommer des stupéfiants, ou beaucoup (beaucoup) d’alcool, calmera temporairement la peine. Cependant, je vous gagerais un petit 20$ qu’en « dégelant », la peine refera surface.

 

Mais l’esprit ne se satisfait souvent pas de cette conclusion. Il va plutôt « résoudre » le problème de son inefficacité en le rationalisant : vous êtes une créature défectueuse, si vous n’arrivez pas à contrôler vos émotions et à cesser d’être triste de la mort de votre ami. Vous êtes un échec lamentable de ne pas avoir compris qu’aucun de ces moyens allait fonctionner. Ou en vous envoyant des ruminations multiples sur les choses que vous avez dit (ou pas) à votre ami de son vivant, les choses que vous lui avez faites (ou pas) avant qu’il ne décède. Ou en vous envoyant des pensées inquiétantes sur le temps que ça pourrait prendre avant que vous ne « redeveniez comme avant », c’est-à-dire normal. Toutes des pensées déconnectées du moment présent et qui, je parierais, rajoutent une couche supplémentaire à votre souffrance initiale, celle du deuil. Toutes des pensées déconnectées du moment présent et qui ne vous permettent pas, en tant que personne récemment endeuillée, de vivre pleinement la tristesse (très saine et normale) du moment, ni non plus de vous y habituer, de la « digérer ».

 

Les émotions ne sont pas mauvaises, toxiques, nuisibles. Elles n’ont pas tort. Elles ne sont jamais, ou presque, accidentelles. Et elles sont excessivement difficiles à contrôler (sur le court terme), sinon incontrôlables (sur le long terme). Elles sont extrêmement bénéfiques, du fait qu’elles représentent une rétroaction de ce qui fonctionne dans votre vie, ainsi que de ce qui fonctionne moins bien. L’esprit humain a tendance à évaluer et juger les émotions, puis à tenter de supprimer ou de réduire celles qui sont perçues comme dangereuses, désagréables, inappropriées ou inutiles, ou à donner des conseils sur comment s’en débarrasser. Toutes ces actions déconnectent une personne du moment présent, de ce qui se passe « ici-et-maintenant ». Cependant, plus souvent qu’autrement, la meilleure façon de composer avec les émotions est de les laisser être, pour pouvoir concentrer son énergie sur ce qui importe : poser des gestes allant dans le sens de ce qui nous tient à cœur. Résoudre les problèmes concrets qui peuvent être résolus, par le biais d’actions concrètes.

 

Expérience intérieure et moment présent : une combinaison qui fonctionne

 

C’est seulement dans le moment présent qu’une personne peut vraiment faire les changements requis pour améliorer sa condition – poser des actions concrètes pour changer ses comportements automatiques et rigides faits en réaction aux pensées et émotions. Se laisser gagner par sa propre trame narrative (ruminations, scénarios catastrophiques, inquiétudes multiples), tant en ce qui a trait à son passé qu’à son futur, est un piège duquel il peut être très difficile de se sortir. C’est une des raisons qui font en sorte qu’il est généralement bénéfique de suivre une psychothérapie ; le thérapeute est souvent formé à remarquer les évitements expérientiels et connaît des façons de s’extirper du flux continuel de pensées génératrices de problèmes.

 

Soyons très réalistes : les gens qui apprennent à prendre contact avec le moment présent et à y rester ne deviennent pas soudainement libérés de la souffrance qui les afflige. Pas du tout. Après tout, aucune intervention en psychothérapie n’est magique. Même que le vieil adage du psychologue s’applique très bien à ce concept : généralement, avant d’aller mieux, un client aura tendance à aller moins bien. Il est rarement agréable de se permettre de vivre pleinement ses émotions ou pensées difficiles.

 

Cependant, le moment présent ouvre la porte à la possibilité d’intégrer de manière saine et fonctionnelle divers événements de vie marquants, d’un point de vue émotionnel. Il permet souvent, aussi, de se reconnecter à des valeurs importantes qui peuvent avoir été perdues de vue en raison de l’automaticité de l’évitement expérientiel (le « pilote automatique » ou « mode par défaut »). De développer une tolérance accrue à la souffrance intérieure. De re-découvrir ses motivations personnelles, pour ainsi s’aider, par exemple, à quitter un emploi sous-stimulant, mettre fin à une relation toxique ou ré-organiser ses objectifs de vie.

 

Tout cela peut s’avérer très effrayant ; c’est souvent l’une des raisons qui font que les gens ont tendance à fuir le moment présent et à se laisser inonder par leurs discours intérieurs. Ou à repousser le plus tard possible le moment où ils vont demander de l’aide, en parler à leurs proches, consulter un professionnel. Toutefois, cette réaction réflexe mène généralement à un tourbillon incessant de fuite, de lutte, d’évitement ou de paralysie. Un cercle vicieux de souffrance psychologique. Et c’est uniquement dans le moment présent qu’une personne peut arriver à poser des actions concrètes qui pourront changer les choses. D’où l’importance cruciale de se (re)connecter à ce moment.

 

Dr Francis Lemay, Ph.D.

Psychologue

http://www.psydeploiement.com

 

Inspirations :

 

Strosahl, K.D., Robinson, P.J., & Gustavsson, T. (2015). Inside this Moment: A Clinician’s Guide to Promoting Radical Change using Acceptance and Commitment Therapy. Context Press: Oakland, CA.

 

http://www.telegraph.co.uk/women/womens-life/11331034/Mindfulness-the-saddest-trend-of-2015.html

Pourquoi me fait-on méditer en thérapie ? Ou l’importance du moment présent pour la santé mentale (deuxième partie)

“J’ai vraiment besoin de bien comprendre mon problème!”

Introduction

Pour faire suite à mon dernier billet sur la durée de la thérapie…une hypothèse est parfois émise, concernant les raisons qui poussent beaucoup de thérapeutes, ainsi que certains clients, à privilégier les thérapies à long terme. L’hypothèse va ainsi : pour qu’une personne puisse effectuer un changement profond, chez elle, cette personne se doit de découvrir une vérité importante par rapport à elle-même. Une vérité intérieure, profondément enfouie et qui, si elle est mise à jour, lui permettra enfin d’initier les changements qui l’aideront à évoluer. Évidemment, un tel insight thérapeutique, un tel déclic, une telle compréhension de cette vérité, se doit de venir du client lui-même (les gens étant généralement réfractaires à se faire imposer le point de vue des autres ; voir la théorie de la réactance de Jack Brehm). Pour ce faire, le traitement requiert de longues et nombreuses séances à réfléchir à deux sur le problème, sur ses origines, sur l’enfance du client et sa situation familiale, à poser des hypothèses et à en éliminer au fur et à mesure que la thérapie avance.

La compréhension de son propre problème, le déclic thérapeutique ou l’illumination (insight) soudaine sont fréquemment des éléments recherchés dans le cadre de thérapies à long terme. Plusieurs thérapeutes pratiquent des modèles de psychothérapie qui visent à faire en sorte qu’une personne comprenne « le pourquoi du comment » elle éprouve aujourd’hui de la souffrance psychologique. Cependant, comprendre comment on s’est mis dans le pétrin n’a souvent que très peu d’effet sur comment on s’en sortira. Si la compréhension ou l’insight ne sont pas accompagnés de changements comportementaux concrets, réels et significatifs, ils seront bien souvent de peu d’aide.

Les bienfaits de comprendre

Même en dehors du domaine de la psychologie, plusieurs personnes croient fermement qu’en comprenant la nature d’une chose, on arrive à mieux réagir face à cette chose. Bien sûr, comprendre un phénomène, un objet, un processus ou une réalité est extraordinaire. La médecine, l’aérodynamique, l’architecture, la comptabilité et des milliers d’autres domaines dépendent de la compréhension de divers phénomènes pour pouvoir continuer à progresser. Cependant, on croit de plus en plus, en psychologie clinique, que ce n’est pas l’insight ou la compréhension qui entraînent les changements comportementaux ou émotionnels. Ce serait plutôt l’inverse! En modifiant mes conduites, en brisant mes routines sécurisantes, en sortant de ma zone de confort et en prenant des risques, j’en apprends davantage sur moi-même, sur comment me dépêtrer de mes difficultés (et peut-être, sur ce qui a fait en sorte que j’ai souffert en premier lieu).

Bien entendu, comprendre un problème peut s’avérer être une source d’outils puissants pour améliorer sa condition : un diabétique qui ne saurait pas quels aliments contiennent du sucre (ou simplement que consommer des glucides en quantités élevées est dangereux pour lui) pourrait mettre sa santé en péril en s’alimentant de façon inadéquate, tout comme un individu diagnostiqué précocement du cancer du poumon pourrait, s’il est très peu informé sur le sujet, se mettre très à risque d’une récidive en continuant de fumer du tabac.

Le pouvoir de l’expérience concrète

Toutefois, la compréhension s’avère souvent insuffisante, comme le démontrent plusieurs exemples d’individus diabétiques qui, bien qu’informés adéquatement, continuent à abuser de glucides jusqu’à en avoir des problèmes de santé graves (ou comme vous diront plusieurs médecins aux soins palliatifs qui constatent que des patients, après maintes récidives de cancer du poumon, demandent encore régulièrement de sortir de l’hôpital pour griller une cigarette). L’alcoolique qui comprend qu’il boit pour engourdir le sentiment qu’il éprouve en se disant que sa vie est un échec peut, malgré tout, continuer à consommer abusivement de l’alcool. C’est possible qu’il maintienne son habitude, même s’il est entièrement conscient qu’il éloigne ainsi graduellement ses proches et met possiblement son emploi en péril.

Kelly Wilson, professeur en psychologie, clinicien et conférencier de renommée internationale utilise l’image suivante : la compréhension du problème, l’insight…ou le déclic thérapeutique est un tuyau d’échappement…ce n’est pas un carburant. L’expérience concrète, elle, est un carburant. La compréhension n’est pas nécessaire pour changer, pour améliorer son état : l’expérience ou le changement comportemental concret l’est. D’autant plus que la compréhension d’un phénomène, d’une réalité (ou de soi-même!) a beaucoup de chances de découler d’une expérience vécue après avoir fait l’effort de prendre un risque, de changer ses propres comportements.

Exemples comparant la compréhension à l’expérience

L’esprit humain a tendance à nous pousser à croire qu’en en sachant juste un tout petit peu plus, nous aurons soudainement ce déclic qui fera en sorte que le problème pourrait s’effacer. Ou qu’il sera alors plus facile à affronter. Une personne pourrait lire tous les livres écrits sur la bicyclette et ne jamais apprendre à en faire, si elle n’embarque pas sur une bicyclette à quelques reprises. Bref, si elle ne prend pas le risque, à un certain moment, de s’égratigner les genoux. Si cette personne sent un fort besoin de se rassurer en sachant le maximum de choses au sujet de la bicyclette avant d’embarquer, ne retarde-t-elle pas inutilement le moment où, en embarquant sur la bicyclette, elle apprendra réellement comment en faire? Ne perd-elle pas des moments précieux, excitants, des opportunités de se dépasser, de maîtriser pleinement cet exercice, en repoussant le premier moment où elle embarque sur la selle?

Parallèlement, l’homme présentant une phobie des chiens peut lire tous les livres du monde écrits au sujet des chiens, de la phobie ou de l’anxiété, mais tout de même demeurer extrêmement phobique et évitant face à un chien ou la possibilité d’en croiser un. Il pourrait en outre comprendre que sa phobie des chiens découle d’une morsure du doberman de son voisin, alors qu’il avait 5 ans. Ou d’un rêve terrifiant fait à plusieurs reprises en jeune âge. Ou d’une association mentale faite entre la signification symbolique du chien et un quelconque autre problème issu de son enfance ou son adolescence… Même avec cette compréhension ou ce déclic, sans confronter aujourd’hui, dans le moment présent, sa peur des chiens, notre homme demeurera craintif, anxieux et évitant à la vue des chiens ou en anticipant d’en croiser. C’est seulement en confrontant concrètement, à répétition, l’objet de sa peur (le chien), qu’il arrivera à vivre un changement par rapport à sa phobie.

Similairement, en cherchant à comprendre de fond en comble les origines de sa peur, notre homme ne gaspille-t-il pas pendant longtemps une énergie importante? Ne reste-t-il pas longuement emprisonné par sa propre anxiété, alors qu’il pourrait plus rapidement la dépasser? Surtout si sa phobie s’avère être le fruit du hasard et qu’aucune origine claire ne peut lui être attribuée? Et finalement…ne risque-t-il pas tout autant (sinon plus?) de comprendre le fonctionnement de sa phobie et ses origines en confrontant les chiens, en cessant d’éviter, en faisant face à sa peur (évidemment de façon graduelle, peut-être avec l’aide d’un thérapeute), qu’en disséquant, discutant et débattant à ce sujet pendant de longues heures, dans un bureau, très loin de l’objet de sa peur, sans jamais la ressentir (ou à peine)?

Conclusion

Ne vous trompez pas : je suis tout à fait en faveur de la compréhension d’un problème dans le cadre d’une psychothérapie. Cependant, je crois que, dans bien des cas, l’apprentissage le plus puissant, le plus rapide et le plus efficace passe par une expérience concrète, qui se fait bien souvent en-dehors du bureau du thérapeute. Ce n’est cependant pas une règle absolue et chaque client se présente en thérapie avec un problème, un contexte, une réalité et des besoins qui diffèrent de ceux du précédent. Et je tente d’en tenir compte dans ma façon d’intervenir.

Pour boucler la boucle de cet article, je ferais maintenant un lien avec ma première publication sur ce blogue : en quelque part, ce besoin puissant de comprendre avant de passer à l’action, peut-il être vu comme une forme d’évitement expérientiel? En discutant avec détachement, rationnellement, de l’objet de sa peur (ou de sa tristesse, ou de sa colère), en tentant de mille et une façons de la comprendre, n’essaie-t-on pas, en quelque sorte, de s’empêcher de la ressentir?

Dr Francis Lemay, Ph.D.

Psychologue

http://www.psydeploiement.com

Inspirations :

Brehm, J. (1966). A Theory of Psychological Reactance. Oxford: Academic Press.

Strosahl, K., Robinson, P., & Gustavsson, T. (2012). Brief Interventions for Radical Change: Principles & Practice of Focused Acceptance & Commitment Therapy. Oakland : New Harbinger.

Wilson, K.G., & Dufrene, T. (2008). Mindfulness for Two : An Acceptance and Commitment Therapy Approach to Mindfulness in Psychotherapy. Oakland: New Harbinger.

“J’ai vraiment besoin de bien comprendre mon problème!”

Le piège de l’évitement expérientiel

Introduction au blogue

 

Bonjour chers visiteurs et bienvenue à ce premier article de mon blogue. J’espère que cette section du site pourra être une ressource intéressante pour mes clients ou potentiels clients et qu’elle vous servira à en apprendre davantage sur la santé mentale et la démarche de psychothérapie. Je m’attends aussi à éventuellement présenter ici des capsules sous forme de vidéos (vlogue?), afin que les visiteurs du site web se familiarisent avec mon visage, mes mimiques et ma manière de m’exprimer.

Définition de l’évitement expérientiel

Sans plus tarder, débutons cet article sur le thème de l’évitement expérientiel. Je me souviens de ma réaction, la première fois où j’ai lu cette expression dans un livre, à la bibliothèque de mon université : « C’est quoi ça, l’évitement expérientiel? Qu’est-ce que ça mange en hiver? »

Concrètement, l’évitement expérientiel est défini comme toute tentative de ne pas être en contact avec ses pensées, émotions, souvenirs, sensations physiques ou autre expérience intérieure désagréable, même lorsque répéter cette tentative entraîne des problèmes à long terme. Certaines sont concrètes et facilement observables (comportements), d’autres sont beaucoup plus subtiles et parfois inobservables (opérations mentales, inattention, rêveries). Certaines sont choisies consciemment, alors que d’autres semblent être plus automatiques ou réflexes. En fait, de plus en plus, on croit en psychologie clinique que ce ne sont pas les pensées, sensations et émotions désagréables qui posent problème chez les gens qui consultent, mais plutôt leur façon d’y réagir, donc, les multiples moyens qui sont utilisés pour les éviter.  L’évitement expérientiel peut prendre plusieurs formes.

Quelques exemples d’évitement expérientiel

Par exemple, une personne qui souffre d’anxiété sociale peut faire de l’évitement expérientiel en refusant les invitations de son entourage à faire des sorties, afin de ne pas avoir à se sentir jugée par les autres. Une personne souffrant de stress post-traumatique pourrait éviter de se sentir menacée en étant constamment hypervigilante, c’est-à-dire en portant attention à la plupart des détails dans son environnement (sons, mouvements, odeurs pouvant rappeler le traumatisme) pour « se préparer » à affronter un danger. Une autre personne atteinte de trouble obsessionnel-compulsif peut compter à rebours dans sa tête pour chasser des pensées liées à la peur d’avoir un cancer. Une femme présentant des symptômes d’anorexie cesserait de manger pour ne pas être confrontée à sa peur de prendre du poids et de se sentir peu attirante physiquement, alors qu’une autre personne en viendrait à s’auto-mutiler pour détourner son attention de la tristesse qu’elle ressent suite à une rupture amoureuse. Un individu dépressif peut passer ses journées alité pour ne pas ressentir de la culpabilité ou éprouver des pensées auto-dépréciatives ; un autre, se sentant incapable de surmonter ses difficultés financières et la honte associée, fera une tentative de suicide.

Un autre exemple, moins extrême, serait celui de l’étudiant qui procrastine, c’est-à-dire, qui repousse à la dernière minute le moment où il commence à étudier son examen ou à rédiger son travail de session, pour plutôt « se clancher un marathon de Netflix », s’évitant le plus longtemps possible d’être confronté à l’idée qu’il pourrait échouer son cours. Un autre individu, qui présenterait une image plutôt négative de lui-même, pourrait paradoxalement sentir le besoin de constamment rappeler à son entourage à quel point il a bien réussi professionnellement ou souligner ses talents en public pour se convaincre de sa valeur personnelle ou se rassurer. Une personne stressée par son travail peut sentir le besoin de boire 2 à 3 coupes de vin par soir pour « décompresser », « se vider la tête » et ainsi s’endormir plus facilement. Une autre, qui craint avoir attrapé une infection transmissible sexuellement, sent le besoin de subir un examen médical complet à toutes les deux semaines pour se rassurer.

Comme on peut le constater, les comportements d’évitement expérientiel peuvent être observés chez toutes sortes d’individus, présentant ou non une grande diversité de problématiques. Notez maintenant qu’il n’y a rien de mal à éviter certaines pensées, situations ou émotions, selon le contexte. Lorsqu’il est possible de ne pas souffrir inutilement, aussi bien éviter de le faire! Un exemple tout à fait adaptatif d’évitement expérientiel est celui d’une personne  qui s’éloignerait d’une araignée latrodectus mactans (ou veuve noire ; une araignée venimeuse) en raison de la forte anxiété ressentie en la voyant à proximité. Éviter son anxiété, dans ce cas, peut aussi épargner à notre individu une morsure fort douloureuse (et dangereuse!).

Techniquement, nous faisons tous un usage plus ou moins fréquent et plus ou moins intense d’évitement expérientiel ; ce phénomène ne s’observe pas exclusivement chez les gens qui présentent des diagnostics en santé mentale ou qui consultent en psychothérapie. Je dis parfois à mes clients qu’il existe autant de manifestations d’évitement qu’il y a de personnes. L’évitement expérientiel devient toutefois problématique lorsqu’il est utilisé très fréquemment et de manière rigide, sans égard au contexte et parfois même en allant à l’encontre des intérêts de l’individu qui le pratique.

Ce qui maintient l’évitement expérientiel

Dans ce cas, pourquoi pratique-t-on donc l’évitement expérientiel? Parce que c’est une technique qui, en apparence, fonctionne. À tout le moins, elle fonctionne habituellement à court terme. L’évitement expérientiel a tendance à entraîner un soulagement (temporaire) de la souffrance ressentie. Je n’ai rencontré dans ma vie aucune personne qui m’ait dit aimer ressentir de l’anxiété ou de la colère, éprouver des tremblements, des maux de ventre, des étourdissements, de la nausée et un souffle court (symptômes physiques souvent sentis lors d’une attaque de panique), se sentir incompétent, vivre un deuil, se sentir coupable, éprouver de la honte ou appréhender des échecs académiques, professionnels ou amoureux. L’évitement expérientiel permet temporairement de se soulager de certaines de ces expériences internes très désagréables. Et ce soulagement peut être très puissant. On va dire, en langage de psychologie du comportement, que l’évitement expérientiel est une forme de renforcement négatif, dans le sens qu’il enlève une sensation désagréable (d’où le terme négatif), ce qui incite l’individu à le répéter dès que la sensation désagréable revient (d’où le terme renforcement).

Illustrons avec un exemple simple. Un individu qui souffrirait d’un trouble obsessionnel compulsif de type « crainte de la contamination » va, par exemple, se laver les mains à plusieurs reprises dans la journée. Chaque séance de lavage des mains (la compulsion, une forme d’évitement expérientiel) entraîne une réduction de l’anxiété qui découle de l’idée d’attraper une maladie (l’obsession).

C’est très soulageant, sur le coup, de se débarrasser de la crainte d’être contaminé…donc ça incite notre individu à recommencer (renforcement négatif) lorsque la crainte se présente à nouveau. Le problème, c’est que plus notre individu se lave souvent les mains pour calmer son anxiété, plus il est à risque de recommencer quand il redevient anxieux. Sans compter le fait qu’il risque de développer, à la longue, une certaine intolérance à l’anxiété, ou du moins à sa peur d’être contaminé. Conséquemment, il pourrait ressentir le besoin de se laver les mains de plus en plus tôt, dès que la pensée angoissante apparaît! S’il en arrive à se laver les mains en moyenne 50 fois par jour, ça peut sérieusement hypothéquer sa qualité de vie, n’est-ce pas?

Comment l’évitement expérientiel devient-il problématique, chez certains?

Le plus gros problème avec l’évitement expérientiel, c’est que bien qu’il soit généralement très efficace à court terme, il a une efficacité quasiment nulle à moyen et à long terme. Prenons un exemple classique issu de la psychologie cognitive. Disons que je vous demande de fermer les yeux et de vous imaginer un chameau. Juste un chameau. Rien qu’un chameau. Sur un fond noir. Accompagné de strictement rien. Pas d’objet, pas de décor, pas de son, pas de rêveries, pas de pensées ni de jugements associés à l’exercice ou quoi que ce soit d’autre…allez-y! Faites l’expérience et revenez!
Combien de temps arrivez-vous à garder le cap? La plupart du monde tient à peine 15 secondes. Parfois, certains vont tenir 30. À peu près personne ne réussit à faire une minute.

Un autre exercice classique consiste à vous demander de fermer encore les yeux et de penser à tout ce à quoi vous voulez bien penser. Vous avez le droit de penser à n’importe quoi : vos proches, vos amis, des événements à venir, des événements passés, une chanson, des paroles, votre animal de compagnie, vos états financiers…tout ce à quoi vous voulez penser. Sauf une chose! Je vous interdis formellement de penser à un chameau, au mot « chameau » ou aux sons « cha » et « meau ». Allez-y, faites l’expérience et revenez.

Encore une fois, combien de temps arrivez-vous à empêcher le chameau de faire son apparition? Difficile, non? La science nous suggère que c’est…pratiquement impossible, en fait!

Les exercices précédents couvrent les pensées, mais faisons une mise en situation sur le thème des émotions. Disons que je vous connecte à un polygraphe (communément appelé détecteur de mensonges : cette machine qui arrive à mesurer les variations dans votre fréquence cardiaque, la température de votre peau, vos tremblements ou secousses musculaires et votre sudation, parmi d’autres paramètres). Un polygraphe hyper-sensible : le meilleur polygraphe au monde, en fait. Il arrive à mesurer l’anxiété avec une efficacité de 99,99%. Et il s’avère que ce polygraphe est aussi connecté à une trappe, située directement sous la chaise sur laquelle vous êtes assis. Et que sous cette trappe se trouve un immense bassin, dans lequel nagent 6 requins que j’ai affamés pendant une semaine et habitués à l’odeur de la chair humaine. Si je vous obligeais fermement à ne pas être anxieux, sous peine de plonger avec les requins…combien de temps pensez-vous que vous pourriez tenir avant que le polygraphe ne vous trahisse?

Ces exemples sont certainement farfelus et, à la limite, un peu drôles. Ils illustrent toutefois une réalité concrète : le contrôle que vous pouvez exercer sur vos pensées et vos émotions est extrêmement limité. Il a également tendance à être de très courte durée et à entraîner, sur le long cours, une augmentation de l’intensité ou de la fréquence des pensées et émotions négatives. Enfin, il a comme effet secondaire très problématique de réduire chez quelqu’un la tolérance à ressentir ou éprouver les pensées et émotions désagréables qui sont chroniquement évitées.

Ce qui est encore plus problématique, cependant, avec les tentatives de ne pas vivre nos émotions ou pensées désagréables, c’est que lorsqu’on le fait de façon rigide et chronique, on court le risque de laisser cette tendance prendre le dessus sur le reste de notre vie. La personne qui devient très intolérante à l’anxiété, la culpabilité, la tristesse, ses scénarios catastrophiques d’échec ou sa croyance que les gens autour d’elle la juge, peut devenir quasiment dépendante à l’évitement expérientiel. Peut-être a-t-elle un problème concret, qui peut être réglé en prenant un cours, en s’adressant à un supérieur, en se confiant à un proche, en modifiant ses méthodes d’étude, en faisant appel à un professionnel (etc.), mais qu’elle n’arrive pas à le faire, étant coincée dans un cycle sans fin de comportements d’évitement?

L’évitement expérientiel rigide peut également faire en sorte qu’une personne s’éloigne des gens, des activités et des valeurs qui lui sont chers. Explorons quelques uns des exemples cités plus haut. Notre personne anxieuse socialement qui refuse les invitations des proches finit peut-être par perdre contact avec ses amis et sa famille, pour éviter de se sentir jugée. L’anorexique finit par mettre sa santé en danger (risques d’ostéoporose, de problèmes cardiaques, digestifs et autres) en se nourrissant de façon insuffisante pour éviter de se sentir peu attirante. La personne qui s’automutile risque d’infecter ses plaies ou de se causer des blessures graves pour ne pas ressentir de la tristesse, ce qui peut mettre en péril sa santé ou sa vie. Le dépressif qui reste alité contribue à sa propre inactivité, à son humeur maussade et à son isolement en demeurant immobile et seul dans son lit pendant des heures à chaque jour, d’autant plus qu’il risque peu de développer une vision plus positive de lui-même ou de régler ses problèmes financiers ainsi. L’étudiant qui procrastine se soumet à une anxiété intense lors de son « rush » d’études, la veille de son examen (ou de sa remise) et il risque de moins bien peaufiner son travail (ou de peu maîtriser sa matière à l’examen), lui qui doit pourtant valoriser une bonne performance scolaire. Celui qui vante sans cesse ses mérites pour se rassurer sur sa valeur personnelle risque d’irriter et d’éloigner ses proches par son attitude, alors que leur bonne humeur et leur proximité est peut-être importante a à ses yeux. Enfin, l’individu souffrant du trouble obsessionnel-compulsif et sentant le besoin de se laver les mains passe peut-être moins de temps avec ses enfants qu’il l’aimerait, en raison de ses compulsions rigides.

Comment aide-t-on la personne qui utilise de manière chronique l’évitement expérientiel? Considérant la longueur du présent article, je ne me risquerai pas à répondre ici à cette question. Sans grande surprise, la réponse s’avère complexe, considérant le nombre élevé de formes que peut prendre l’évitement expérientiel, chez les diverses personnes qui sont à risque de l’utiliser rigidement. Ceci étant dit, les thérapies d’orientation cognitive et comportementale ont démontré un niveau d’efficacité très élevé pour aider les gens à sortir du cycle de l’évitement expérientiel et à développer une meilleure flexibilité comportementale, cognitive et émotionnelle. J’utilise dans ma pratique des principes et méthodes issus de plusieurs approches de ce courant, en les intégrant soigneusement dans un tout cohérent et en me basant sur une analyse rigoureuse des besoins personnels de chacun de mes clients.  N’hésitez pas à me contacter pour prendre rendez-vous si des exemples donnés dans ce texte vous rappellent des difficultés qui posent présentement problème dans votre vie.

Dr Francis Lemay, Ph.D.

Psychologue

http://www.psydeploiement.com

Inspirations :

Harris, R. (2007). The Happiness Trap. Boston: Trumpeter.

Hayes, S.C., Wilson, K.G., & Strosahl, K. (1996). Experiential Avoidance and Behavioral Disorders: A Functional Dimensional Approach to Diagnosis and Treatment. Journal of Consulting and Clinical Psychology, 64(6), 1152-1168.

Jacob, G.A., Ower, N., & Buchholz, A. (2013). The Role of Experiential Avoidance, Psychopathology, and Borderline Personality Features in Experiencing Positive Emotions: A Path Analysis. Journal of Behavior Therapy and Experimental Psychiatry, 44(1), 61-68.

Le piège de l’évitement expérientiel