Stratégies quotidiennes pour favoriser sa santé mentale (Deuxième partie)

 

Introduction

 

La semaine dernière, j’ai présenté sur ce blogue quelques stratégies visant la prévention des troubles de santé mentale et le maintien d’un bon équilibre au quotidien (vous pouvez trouver l’article ici). Pour en faire un bref résumé, j’ai couvert les trois grands classiques (exercice physique régulier, alimentation saine et équilibrée, sommeil réparateur suffisant), l’importance d’entretenir une vie sociale variée avec les bénéfices des contacts physiques, les bienfaits d’entretenir des activités de loisirs gratifiantes, ainsi que les effets positifs d’une pratique régulière de la pleine conscience, sans nécessairement se vouer religieusement à la pratique d’une activité de méditation.

 

Happy young woman on spring field. Success, harmony, health, ecology

 

Sachez toutefois que pour maintenir votre santé mentale au quotidien, plusieurs autres bonnes habitudes peuvent être entretenues et je propose d’en illustrer ici quelques autres, pour la plupart démontrées scientifiquement comme efficaces en termes de prévention et parfois même utiles pour aider au traitement des difficultés sévères !

 

L’auto-enregistrement, ou prendre des notes !

 

Une habitude du quotidien qui peut s’avérer efficace pour prévenir (ainsi que guérir) les problèmes les plus courants de santé mentale est le fait de noter ses comportements ou ses pensées au quotidien, généralement sur une fiche (de pensées, d’activation comportementale, de résolution de problèmes ou un « flash card » pour se rappeler une aptitude à pratiquer) ou dans un journal. Ces fiches ou journaux peuvent prendre plusieurs formes et avoir des objectifs très variés, selon le besoin d’une personne ou ses buts. On croit que le simple processus de s’arrêter un moment et de prendre le temps de réfléchir sur ses pensées ou ses gestes apporte plusieurs bienfaits : prendre davantage conscience des fonctions de nos gestes, observer des « patterns » dans nos pensées et perceptions, prendre de la distance pour voir plus clair, réaliser que l’on surinvestit ou sous-investit certaines sphères d’activités quotidiennes, augmenter sa motivation à faire des activités précises, etc.

 

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Dans le cadre d’un projet professionnel avec une collègue, j’ai personnellement commencé en juillet dernier à noter pour chaque jour certaines de mes pensées, émotions et actions dans un journal divisé en 5 catégories : 1. une situation dans laquelle un défi s’est présenté (quelque chose m’ayant fait vivre une émotion difficile), 2. un geste que j’ai posé ayant représenté un risque raisonnable (quelque chose que j’ai fait pour, à mon avis, mon bien ou celui d’un proche et qui m’a poussé à sortir de ma zone de confort), 3. une chose que j’ai apprécié pendant la journée, 4. une chose que j’ai faite et qui peut représenter pour moi une source de fierté et 5. une activité faite et ayant pour but de prendre soin de ma santé (physique ou mentale).

 

Bien entendu, je prône la flexibilité et l’équilibre dans mon application personnelle de ce journal (et je vous suggère de faire de même, si vous vous lancez également dans l’aventure) : parfois, je n’arrive pas à remplir certaines cases pour une journée et c’est OK ; parfois aussi, trois ou quatre jours peuvent passer avant que je ne mette mon journal à jour et j’y vais avec la mémoire…et c’est tout à fait OK, également. L’idée est vraiment, surtout, de me rendre plus conscient de ces choses et de faire en sorte que j’agisse aussi régulièrement que possible en leur sens. Je crois que depuis le début de ce projet, je suis davantage conscient de l’importance de poser des petits gestes quotidiens pour entretenir ma santé, des bénéfices de sortir de ma zone de confort, ainsi que de l’importance d’exprimer ma gratitude auprès des gens qui m’entourent. Espérons que je le fasse de plus en plus! Et, qui plus est, j’évalue que prendre des notes dans mon journal ne requiert (en moyenne) que deux à cinq minutes de mon temps par jour !

 

Cultiver la gratitude et la compassion pour soi

 

Dans le même ordre d’idée, et en lien avec la case #3 du journal que je viens de donner en exemple, mais encore plus simple : on recommandera souvent aux gens de cultiver au quotidien la gratitude, soit en l’exprimant aussi régulièrement que possible (remercier les gens pour des gestes posés, souligner les bons coups des autres, exprimer lorsqu’on se sent choyé par des circonstances actuelles de notre vie, etc), ou en la notant en fin de journée dans un journal de gratitude. Comme l’esprit humain a souvent tendance à mettre l’accent sur les problèmes à résoudre, les faux pas et les moins bons coups, le fait de noter à chaque jour un événement s’étant produit, une parole entendue, un geste posé par une personne pour laquelle on ressent une forme de gratitude peut aider à terminer sa journée sur une note plus positive et à plus facilement remarquer, à la longue, ces situations, paroles ou gestes au quotidien.

 

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Une autre façon de faire qui peut s’avérer bénéfique pour la santé mentale au quotidien est de développer une attitude d’auto-compassion (ou compassion pour soi ; self-compassion). Celle-ci consiste : 1. à se parler à soi-même et à se traiter avec douceur et sympathie, tout en reconnaissant ses erreurs, échecs et imperfections ; 2. à résister au réflexe puissant d’isolement personnel qui vient avec les expériences difficiles de la vie et 3. à observer avec le moins de jugement possible, ainsi qu’avec une certaine distance, nos propres pensées, sensations et émotions difficiles (ça rappelle la pleine conscience ? Normal, parce que c’en est!). Un truc souvent suggéré pour s’aider à développer sa compassion envers soi est de se questionner « si mon ou ma meilleure amie, si mon jeune neveu, ma petite-fille vivait une expérience similaire, qu’est-ce que je lui dirais ? Qu’est-ce que je ferais pour lui ou elle ? » et de l’appliquer à soi. C’est souvent plus facile d’exprimer de la sympathie, de la compassion et de la douceur pour un être aimé ou plus jeune que pour soi, et le rationnel ici est de commencer avec des petits pas et de développer avec le temps cette attitude.

 

Il (elle) part en échappée en-dehors de la zone de confort, lance…et compte !

 

Enfin, une autre pratique qui peut s’avérer utile pour réduire les risques de développer des problématiques liées à l’anxiété ou la dépression est l’application du concept « d’échappée de 5 minutes » (five-minute breakout). On considère que les êtres humains sont très habiles pour éviter au quotidien les émotions désagréables, ce qui en soit n’est pas nécessairement un problème pour bien des gens. Toutefois, lorsqu’une tendance à passer la majeure partie de nos journées en « mode autopilote » s’installe, il est possible de constater qu’on s’enferme graduellement dans une vie un peu limitée, soit terne, soit angoissante (ou un mélange peu enviable des deux !).

 

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En octobre 2016, deux psychologues d’Irlande ont lancé globalement le défi d’inciter les gens, toujours en prenant soin d’eux-mêmes, de se sortir de leur zone de confort pour une durée de cinq minutes par jour, simplement pour briser l’habitude du pilote automatique d’évitement, ou dans l’optique de s’habituer à accepter au quotidien les inconforts quasiment omniprésents de la vie. L’idée consiste à viser un petit quelque chose (s’excuser d’un geste posé qu’on considère comme gênant, adresser la parole à un étranger, demander des directions dans une ville inconnue, pratiquer une nouvelle activité, poser un geste considéré comme saugrenu…), bref, n’importe quel comportement qui génère un inconfort et que vous n’êtes pas habitué de faire dans votre train-train quotidien, pour vous exposer brièvement à l’inconfort qui pourrait (ou pas !) en résulter. Et, bien entendu, il est important de s’en féliciter par la suite, ou le noter (dans un journal ou autre) pour s’en souvenir et maintenir sa motivation à continuer !

 

Conclusion

 

Pour conclure, je tiens à répéter une fois de plus que le mot d’ordre, lorsqu’il est question de prévention en santé mentale, c’est L’ÉQUILIBRE. Plus une personne arrive à maintenir un équilibre entre les diverses sphères de sa vie (le travail, les loisirs, la famille, la santé, etc.) et à l’intérieur de celles-ci, plus elle fait de la place pour les vacances, la relaxation et le repos au travers du travail, des études et des tâches ménagères, plus elle se permet, occasionnellement, un brin de folie passagère (parce que, parfois, l’équilibre, c’est aussi se donner le droit d’être un peu déséquilibré ici et là!) au sein du sérieux du quotidien, plus elle risque d’être, de se sentir et d’agir comme une personne en santé – mentale et physique.

 

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Et si ces stratégies s’avèrent pour vous insuffisantes, ou même inefficaces, il est alors fortement recommandé de faire appel aux services d’un professionnel en santé mentale. Parfois, l’aide extérieure spécialisée peut s’avérer essentielle pour arriver à s’en sortir et il n’y a strictement rien de honteux à reconnaître qu’on a besoin d’un coup de main pour se sortir d’une impasse ! De l’aide existe, elle est disponible et souvent impatiente de vous servir, alors n’hésitez pas et n’attendez pas inutilement.

 

Dr Francis Lemay, Ph.D.

Psychologue

www.psydeploiement.com

 

Références

Clark, D.A., & Beck, A.T. (2010). Cognitive therapy of anxiety disorders : Science and practice. New York : The Guilford Press.

Emmons, R.A., & McCullough, M.E. (2003). Counting blessings vs burdens : An experimental investigation of gratitude and subjective well-being in daily life. J Pers Soc Psychol, 84(2), 377-389.

Neff, K. (2013). S’aimer : comment se réconcilier avec soi-même. Paris : Belfond.

Article d’un journal irlandais sur les échappées de 5 minutes : https://www.irishtimes.com/life-and-style/people/leave-your-comfort-zone-in-2017-even-for-five-minutes-a-day-1.2904312

 

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Stratégies quotidiennes pour favoriser sa santé mentale (Deuxième partie)

Stratégies quotidiennes pour favoriser sa santé mentale (Première partie)

 

Retour de vacances

 

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Alors, nous voilà de retour de vacances et la rentrée approche pour certains, alors qu’elle est bien entamée pour d’autres ! Je reviens d’une pause de rédaction d’un peu plus de trois mois, après avoir passé des vacances estivales récupératrices et participé pendant quelques semaines à une sympathique chronique à la radio. C’est en fait après l’une de ces chroniques, le jeudi 10 août dernier, que l’idée de rédiger cet article et le suivant (à paraître la semaine prochaine) m’est venue.

 

En effet, on m’avait demandé de préparer une discussion sur le sujet de la prévention en santé mentale (la baladodiffusion de l’émission en question se trouve ici) et, en raison des contraintes de temps et suite à des questions intéressantes des auditeurs sur un autre sujet, je n’ai pas été en mesure de présenter toutes les stratégies que je voulais aborder…Toutefois, je tenais à y revenir, car je crois que plusieurs des stratégies sont à portée de main pour une majorité de gens, et peuvent, lorsqu’appliquées régulièrement, éviter à plusieurs de se retrouver avec des difficultés de fonctionnement.

 

Les classiques

 

Vous connaissez probablement déjà tous les classiques, c’est-à-dire ces choses que votre médecin de famille, par exemple, vous suggère de faire lorsque vous le rencontrez annuellement : vous alimenter de façon saine, pratiquer régulièrement de l’activité physique et obtenir à chaque nuit une dose suffisante de sommeil réparateur. Et, dans les faits, c’est bien vrai que manger sainement, s’exercer de façon régulière et bien dormir vont mettre toutes les chances de votre côté, en termes de santé (physique et mentale) ; toutefois, bien souvent, des gens qui respectent ces recommandations se trouvent aux prises avec des difficultés d’anxiété, en lien avec leur humeur, ou autres…

 

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Qui plus est, sachez ici que le mot d’ordre, dans tous les cas, demeure l’équilibre :  une alimentation obsessive se traduisant par une quête rigide d’aliments-santé (orthorexie) peut s’avérer malsaine (la plupart des nutritionnistes reconnaissent l’importance des aliments-plaisir dans une alimentation saine et équilibrée, afin de s’éviter des rages de sucres ou autres aliments moins « sains ») ; tout comme le surentraînement peut mener à des blessures physiques ou à un épuisement ; et, enfin, forcer son corps à dormir (ou se reposer) plus qu’il n’est nécessaire peut également causer des problèmes de sensation de fatigue excessive, tout comme « mesurer » excessivement son sommeil peut entraîner une forme d’anxiété de performance liée au sommeil, anxiété qui s’avère très utile pour…développer et maintenir l’insomnie !

 

Toutefois, d’autres stratégies existent, allant au-delà de ces trois grands « classiques », et peuvent aussi s’avérer utiles pour prévenir le développement ou le maintien de troubles en santé mentale (peut-être même pour vous aider à en soigner).

 

Aspects social et ludique

 

L’être humain est une créature sociale. Nous différons tous quant à notre désir et notre besoin de socialiser et il est effectivement très bénéfique, dans la vie quotidienne, d’avoir du temps seul avec soi-même. Cependant, passer régulièrement du temps de qualité avec des amis ou des membres de sa famille peut à la fois aider à maintenir une humeur positive et permet aussi d’entretenir une sorte de filet de sécurité, pour les moments de la vie où on peut avoir besoin d’un coup de main ou d’une oreille attentive.

 

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À l’intérieur d’un couple, avec les membres de sa famille ou avec des amis très proches, il peut s’avérer extrêmement bénéfique d’entretenir des contacts physiques réguliers. Les spécialistes de l’Institut Gottman, experts en matière d’adaptation familiale et du couple, suggèrent des baisers de 6 secondes (pour les couples, évidemment) ou des câlins de la même durée (couples, famille, amis), au moins une fois par jour, pour les gens chez qui l’option est disponible. On croit en fait que les contacts physiques prolongés entre deux personnes entraîneraient la libération d’ocytocine, une hormone aux vertus antidépressives.

 

Qu’ils soient pratiqués en couple, en groupe ou seul, cultiver des loisirs fait partie d’une vie équilibrée. Certains entretiendront des loisirs de nature active, comme des activités sportives, alors que d’autres en auront des plus intellectuels, comme les échecs, les casse-têtes ou les mots croisés, plus créatifs, comme la musique ou le dessin, ou plus ludiques, comme le cinéma ou les jeux vidéo. À moins que votre emploi soit une source immense de gratification et qu’il ne vous demande que peu d’efforts, il est fort possible que de vous adonner à un hobby de façon régulière aide à recharger vos batteries. Et puis, pourquoi ne pas faire d’une pierre deux coups et tenter de s’adonner à certaines de ses activités préférées avec une ou des personnes appréciées ?

 

Encore une fois, permettez-moi de souligner l’importance de maintenir un bon équilibre. Passer du temps avec des êtres aimés, entretenir des contacts physiques réguliers avec les plus intimes parmi eux et s’adonner à des activités gratifiantes sont certes très intéressants. Il demeure néanmoins important, pour la plupart d’entre nous, de travailler, d’entretenir nos logis et de varier autant que possible nos activités.

 

La pleine conscience au quotidien

 

Il se pourrait que vous vous disiez qu’à ce stade-ci, vous saviez déjà la plupart de ces choses. C’est probablement parce que la plupart d’entre nous les entendons déjà depuis des années. Cependant, les savoir ne garantit pas toujours qu’on arrive à appliquer régulièrement ces connaissances, ni que les appliquer ne nous fasse sentir comme si l’on en tirait pleinement les bienfaits. C’est pourquoi les prochaines stratégies peuvent s’avérer très utiles.

 

L’une des habitudes ayant le plus démontré de bienfaits en lien avec la prévention de l’anxiété et de la dépression, dans la littérature scientifique en psychologie et dans les neurosciences, s’avère être la pratique régulière de la pleine conscience (mindfulness, ou présence attentive). Techniquement, la pleine conscience est l’activité qui consiste à porter attention de façon intentionnelle aux expériences internes (sensations physiques, émotions, pensées) ou externes (ce qui est perçu par nos cinq sens) dans le moment présent, sans porter de jugement. Dans sa forme la plus commune, elle sera pratiquée par le biais d’exercices de méditation d’une durée prédéterminée (5 min, 10 min, 15 min, 30 min ou plus). De plus en plus de psychologues et de psychothérapeutes, au Québec, sont formés à diriger des exercices de pleine conscience avec leurs clients.

 

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Sachez toutefois qu’une personne n’a pas à s’asseoir « en indien » sur un petit coussin, les bras étendus sur les côtés, paumes ouvertes avec les pouces et index joints aux extrémités en forme de rond pendant plusieurs minutes par jour afin de tirer des bienfaits du processus de pleine conscience (notez que si l’activité de méditer vous convient, c’est excellent de la pratiquer, aussi ! Je me permets seulement ici d’illustrer que cette habileté ne se limite pas exclusivement à la méditation, sachant que certaines personnes sont plus ou moins ouvertes à la pratiquer). Plusieurs activités quotidiennes peuvent favoriser la pratique de la pleine conscience, comme le yoga (attention portée aux mouvements, sensations musculaires ou des tendons) ou la course à pied (attention portée à la respiration ou à la cadence des pas). Qui plus est, on recommandera souvent aux gens qui s’y intéressent de pratiquer des activités du quotidien en mode pleine conscience : manger un repas en étant pleinement concentré sur ses sensations, marcher de sa voiture à son bureau dans le même mode, plier son linge après avoir fait le lavage de façon non-automatique, etc.

 

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La semaine prochaine, je propose de vous présenter quelques autres stratégies démontrées comme efficaces pour prévenir (et dans certains cas, même, guérir) les problèmes de santé mentale les plus fréquents ! D’ici là, bonne application des stratégies discutées !

 

Dr Francis Lemay, Ph.D.

Psychologue

www.psydeploiement.com

 

 

Références

Chiesa, A., & Serretti, A. (2009). Mindfulness-based stress reduction for stress management in healthy people : A review and meta-analysis. The journal of alternative and complementary medicine, 15(5), 593-600.

Grossman, P., Niemann, L., Schmidt, S., & Walach, H. (2004). Mindfulness-based stress reduction and health benefits : A meta-analysis. Journal of psychosomatic research, 57(1), 35-43.

Takeda, F., Noguchi, H., Monma, T., & Tamiya, N. (2015). How Possibly Do Leisure and Social Activities Impact Mental Health of Middle-Aged Adults in Japan? : An Evidence from a National Longitudinal Survey. PLOS ONE, 10(10), e0139777. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0139777

Teasdale, J. D., Segal, Z. V., Williams, J. M. G., Ridgeway, V. A., Soulsby, J. M., & Lau, M. A. (2000). Prevention of relapse/recurrence in major depression by mindfulness-based cognitive therapy. Journal of Consulting and Clinical Psychology, 68(4), 615-623.

Thoits, P.A. (2011). Mechanisms linking social ties and supports to physical and mental health. Journal of Health and Social Behavior, 52(2), 145-161.

Article de l’Institut Gottman sur les baisers de 6 secondes : https://www.gottman.com/blog/k-is-for-kissing/

Stratégies quotidiennes pour favoriser sa santé mentale (Première partie)

Prévention du suicide et…sans grande surprise, “13 raisons”

Bonne semaine nationale de la santé mentale à tous ! Je suis conscient de la relative inactivité de mon blogue depuis…plus de sept mois ! À ma défense, j’ai été très actif à préparer des formations auprès de professionnels et des conférences pour le grand public. J’espère bientôt recommencer à prendre la bonne habitude d’écrire régulièrement, afin de garder ce blogue à jour et informer les lecteurs occasionnels sur la santé mentale et la psychothérapie.

 

Depuis quelques semaines, on me parle, tant dans mon bureau qu’à l’extérieur, d’une télésérie. Je joins donc la parade ce matin. Vous avez presque certainement entendu parler de “13 raisons” (13 Reasons Why, la télésérie de fiction de Netflix détaillant les mois ayant précédé le suicide d’une adolescente). Comme nous sommes dans le nombril de la semaine nationale de la santé mentale et qu’un des thèmes qui m’est le plus cher en lien avec la santé mentale s’avère être la prévention du suicide, je me dis que je pourrais faire d’une pierre deux (trois ?) coups et aborder à la fois la prévention du suicide et les réactions des professionnels m’ayant semblé les plus pertinentes, en lien avec 13 raisons.

 

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Les avis des professionnels semblent partagés au sujet de “13 raisons”, car certains ont observé une hausse des demandes d’admission des jeunes dans des unités de traitement de crise depuis sa sortie et d’autres la voient comme une belle porte d’ouverture pour parler du suicide et de la détresse psychologique tant chez les familles que chez les intervenants. Le présent article de blogue vise à résumer, de façon rapide et facile à comprendre, les grandes lignes et consignes concernant la prévention du suicide (particulièrement chez les jeunes qui sont vulnérables), face à la grande popularité de cette série Netflix et sera suivi de différentes sources que je crois pertinentes, pour alimenter la réflexion des gens intéressés.
Tout d’abord, il est, à mon avis, virtuellement impossible d’empêcher les gens d’écouter une série télé en 2017 ; d’autant plus que, plus on “interdit” un contenu facilement accessible, plus l’intérêt pour ledit contenu risque d’être élevé. Je crois donc qu’il est relativement peu pertinent d’interdire aux adolescents de regarder la série ou d’en parler entre eux, sachant à quel point l’Internet est omniprésent au Québec et en considérant la popularité de la plateforme Netflix.

 

Certains médias en parlent énormément depuis la sortie de la série, et oui, il existe effectivement un “effet de contagion” du suicide tel que parfois présenté dans les médias (suite à la mort par suicide de personnalités connues, par exemple), surtout chez les individus déjà vulnérables, et cet effet est particulièrement évident chez les adolescents. On observe parfois des augmentations des suicides et des tentatives de suicide dans la population suite à la médiatsation de certains suicides. Toutefois, lorsque le thème du suicide est bien encadré dans les médias et qu’on l’accompagne d’information sur comment obtenir une aide professionnelle compétente, l’effet de contagion s’estompe et parfois, disparaît, pour faire place à une augmentation des demandes d’aide, un effet à mon avis franchement plus positif.

 

Conséquemment, si vous avez conscience du fait qu’un proche ou un ami a visionné la série “13 raisons”, surtout si vous soupçonnez que cette personne est en détresse ou vulnérable, il est fortement recommandé d’initier un dialogue sur les thèmes abordés dans la série, dont le suicide, de façon aussi ouverte et bienveillante que possible. Notez que beaucoup d’individus aux prises avec des pensées suicidaires (incluant les adolescents), n’iront pas directement parler à leurs proches ou à des personnes ressources pour demander de l’aide. Vous avez donc tout à gagner et rien à perdre à sonder vos proches à ce sujet. Au besoin, il peut être très bénéfique de référer une personne en détresse à une ressource professionnelle compétente.

 

Plus votre écoute d’une personne en souffrance est ouverte, compréhensive, active et non-empreinte de jugement, plus vous augmentez les chances que la personne se confie à vous, se sente à l’aise de le faire avec vous et d’autres, et soit ultimement ouverte à voir des solutions à ses problèmes qui soient plus fonctionnelles que le suicide.

 

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Également, si vous connaissez un proche chez qui vous soupçonnez un risque suicidaire, vous pouvez vous-même contacter des ressources en prévention du suicide pour obtenir de l’aide et du coaching (Centre de prévention du suicide de Québec, Centre de crise de Québec, Association québécoise de prévention du suicide ; coordonnées disponibles à la fin de l’article). Bien qu’il puisse être difficile de le faire, surtout si une connaissance en détresse dit uniquement vous faire confiance à vous, c’est parfois la meilleure action à entreprendre que d’obtenir le soutien d’un spécialiste.

 

Sans recommander de visionner la série à quelqu’un chez qui vous soupçonnez une détresse psychologique intense ou des idéations suicidaires (en fait, il n’est PAS RECOMMANDÉ d’utiliser 13 raisons comme outil de prévention du suicide), vous pouvez considérer le visionnement passé de la série comme une opportunité de discuter, avec une personne proche, d’émotions, d’événements ou de pensées qui lui sont difficiles à vivre, quitte à éventuellement l’aider à trouver des solutions à ses difficultés. Il n’est pas non plus nécessaire que la série ait été visionnée ; ouvrir le dialogue sur le thème du suicide chez une personne éprouvant des pensées suicidaires est habituellement bénéfique pour elle. Cela a généralement tendance à créer un climat d’ouverture, d’acceptation et de confiance qui est propice au partage et à l’ouverture de la personne à d’autres solutions.

 

Notez que, si vous connaissez un adolescent ou un jeune adulte qui a visionné la série, il peut être bon de souligner qu’elle est d’abord et avant tout une série de FICTION, dans laquelle les adultes (je pense particulièrement au personnage du thérapeute scolaire) sont intentionnellement présentés comme des aidants inefficaces, pour les besoins du scénario. Les intervenants, dans la vraie vie, sont formés pour travailler avec des personnes aux prises avec des idéations suicidaires, et la grande majorité des adultes en milieu scolaire (enseignants, coaches sportifs, autre personnel) sont sensibilisés à la réalité des adolescents et à la détresse qu’ils peuvent vivre. Ils sont en général d’excellents alliés pour les jeunes et capables de les guider vers les ressources les plus appropriées à leurs besoins.

 

Qui plus est, en lien avec le thérapeute scolaire inefficace de “13 raisons”, il n’est pas rare qu’une personne ait à contacter et rencontrer quelques, voire plusieurs intervenants (psychologues, psychothérapeutes, travailleurs sociaux, etc) avant de se sentir à l’aise, avant de sentir qu’il y a un « match » ou que « le courant passe » entre elle et son intervenant. Les intervenants en santé mentale sont des êtres humains et ils varient grandement, d’un à l’autre, dans leur degré d’empathie, dans leur écoute, dans leur capacité à dédramatiser les problèmes ou à valider la souffrance, dans leur efficacité à résoudre les problèmes, dans leur tendance à prendre plus ou moins en charge leurs clients, dans leur niveau de chaleur humaine perçue et dans leur façon d’aborder certains thèmes. Il est donc crucial de ne pas se limiter à une première demande d’aide jugée comme « inefficace » ou comme une mauvaise expérience ; d’autres intervenants sont disponibles et peuvent davantage correspondre aux attentes et aux besoins de la personne en détresse. Ça aussi, ça peut être discuté avec un proche qui vit de la souffrance psychologique intense.

 

La vie vaut tellement plus qu’une (ou deux, ou plusieurs) mauvaise(s) expérience(s) sociale, professionnelle ou de consultation…et la plupart des intervenants, même si vous leur avouez ne pas être à l’aise avec eux (croyez-moi, ça leur arrive souvent et je vous promets qu’ils vont s’en remettre !), peuvent vous fournir des références.

 

Ici à Québec, si vous êtes aux prises avec des idéations suicidaires ou que vous connaissez ou soupçonnez des proches de l’être, vous pouvez rejoindre le Centre de prévention du suicide de Québec au 1-866-277-3553 et le Centre de crise de Québec au 418-688-4240. Partout au Québec, vous pouvez trouver un psychologue ou psychothérapeute dont le nom figure sur le site web de l’Ordre des psychologues du Québec (www.ordrepsy.qc.ca) ou rejoindre les intervenants de l’Association québécoise de prévention du suicide (AQPS, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 ; http://www.aqps.info/).

 

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Encore une fois, bonne semaine nationale de la santé mentale à tous et sachez que vous êtes importants pour moi !

 

Dr Francis Lemay, Ph.D.

Psychologue

www.psydeploiement.com

 

Le communiqué détaillé de l’AQPS au sujet de la série « 13 raisons » et de la prévention du suicide chez les adolescents : http://www.aqps.info/media/documents/13ReasonsWhy_ReactionsAQPS_V27avril.pdf

 

Une entrevue radio de Marc-André Dufour, psychologue et spécialiste de la prévention du suicide, sur le sujet : http://blvd.fm/reecouter/5584-quebec-aujourd-hui-marc-andre-dufour-psychologue-semaine-nationale-de-la-sante-mentale#.WQnT9_k1-Ul

 

Le communiqué officiel de NASP (National Association of School Psychologists, aux États-Unis) pour les intervenants et les parents, suite à la sortie de la série : https://www.nasponline.org/resources-and-publications/resources/school-safety-and-crisis/preventing-youth-suicide/13-reasons-why-netflix-series-considerations-for-educators

 

Article du New York Times sur le sujet de l’effet de contagion du suicide dans les médias : https://www.nytimes.com/2014/08/14/upshot/the-science-behind-suicide-contagion.html?_r=0

 

Article de Radio-Canada (anglophone) sur les impacts de la série dans la pratique d’une pédopsychologue : http://www.cbc.ca/news/canada/nova-scotia/child-psychology-depression-mental-health-suicide-1.4089750

Prévention du suicide et…sans grande surprise, “13 raisons”

Valeurs et motivation : l’aspect positif de la psychothérapie (première partie)

Introduction

 

Quand une personne entreprend la démarche d’aller consulter en psychothérapie, elle le fait généralement pour régler un problème. On ira consulter pour se débarrasser d’une problématique anxieuse, pour réduire ses symptômes de dépression majeure, pour se remettre d’une rupture amoureuse ou d’une mise à pied, pour composer avec une blessure physique ou un diagnostic médical, etc. Les raisons sont multiples, bien que dans la plupart des cas, on puisse les résumer de façon générique ainsi : « Cet élément me dérange, enlevez-le moi, svp ». Ceci fait en sorte que plusieurs approches thérapeutiques, au fil des décennies, se sont concentrées sur la réduction de certains symptômes, ce qui est à la fois intuitif, logique et pratique.

 

Toutefois, il arrive que la réduction de certains symptômes soit, pour quelques personnes, insuffisante, peu importe les efforts mis en thérapie. Pour d’autres, cela peut même s’avérer impossible de réduire leur souffrance psychologique à des seuils qu’ils considèrent comme tolérables lorsqu’ils commencent leur démarche. Dans d’autres cas, il arrive que les symptômes pour lesquels une personne vient consulter soient réduits avec succès, mais qu’ils réapparaissent après une période de quelques mois sinon quelques années (on parle alors de rechutes ; c’est relativement fréquent chez les gens qui souffrent de dépendances, de dépression majeure, de troubles alimentaires et de troubles de la personnalité). Que fait-on alors ?

 

Maintenant que l’on comprend beaucoup mieux la souffrance psychologique qu’il y a quelques décennies, on assiste en psychologie à un mouvement visant à permettre aux clients en psychothérapie de donner davantage de sens à leur vie et aux actions qu’ils posent, au quotidien. Au lieu de se limiter à tenter « d’effacer le méchant », on cherchera également à permettre à la personne de ressortir « grandie » de sa démarche de psychothérapie, de s’améliorer et de se sentir plus « complète ». Une sorte de mouvement dans le sens de l’amélioration de soi, dont certains pourraient être tentés d’appeler une psychologie clinique plus « positive ». Attention, par contre : je ne parle pas ici d’une psychologie « positive » dans le sens de « faisons comme si tout allait bien » ou « pensons positivement et des choses plaisantes nous arriveront comme par magie ». Si cette philosophie vous convient, tant mieux : c’est cependant bien loin de ma façon de procéder.

 

Pourquoi travailler sur « grandir » ?

 

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Les raisons pour travailler sur les aspects plus positifs de la vie d’un client, pour faire croître chez lui les éléments les plus riches et porteurs de sa personne sont multiples : augmenter et maintenir sa motivation au quotidien ; donner un sens à sa vie ou à certaines des activités et rôles dans lesquels il est investi ; améliorer la perception de liberté qu’il peut avoir sur ses gestes et décisions ; l’aider à développer et conserver un sentiment de contentement, accepter, mieux vivre avec et donner un sens à une souffrance ; ressentir davantage de gratification de façon soutenue ; et plusieurs autres.

 

Après tout, on sait que la motivation à changer certains comportements problématiques (procrastination scolaire ou professionnelle, changement d’emploi, mettre fin à une relation « toxique », évitement chronique de sources d’anxiété, anorexie ou boulimie, dépendance ou jeu compulsif) est souvent déficitaire chez plusieurs personnes ; parfois, on ne voit pas immédiatement les bénéfices à changer, alors que d’autres fois, on s’en sent simplement incapable. Dans certains cas, après qu’on ait réussi à se débarrasser des mauvaises habitudes, on s’en croit définitivement libéré et elles refont surface, ou les conditions de vie et l’environnement changent, rendant la personne plus vulnérable aux rechutes.

 

Parfois aussi, des gens viennent consulter parce qu’en surface, tout semble bien aller, mais qu’ils ressentent une sorte de vide, ou ne retirent plus tant de gratification à poser les gestes qui étaient possiblement significatifs pour eux, par le passé: certains athlètes n’ont plus tant de plaisir à pratiquer leur sport, certains chefs d’entreprise qui ont du succès ne sentent plus vraiment la soif de continuer d’avancer, et certains parents ne semblent plus si enchantés de leur vie familiale. Dans tous ces cas, une approche différente de celle visant à réduire ou supprimer des symptômes peut s’avérer aidante.

 

Plusieurs approches bien validées au niveau scientifique se concentrent très sérieusement sur le développement de la motivation, la clarification des valeurs ou le fait de donner un sens à sa vie, ou elles y réservent un « module » dans le cadre de la démarche : la thérapie d’acceptation et d’engagement, l’entretien motivationnel et la thérapie dialectique comportementale figurent parmi celles-ci. C’est avec la première des trois que je suis le plus familier, et je vous présenterai ici quelques informations sur deux de ses six processus centraux : la clarification des valeurs et leur corollaire comportemental, c’est-à-dire le choix de poser des actions engagées.

 

L’exemple des valeurs

 

Il est important de noter que « valeur » est, d’abord et avant tout, un terme qui a une connotation qui peut différer d’une discipline scientifique à une autre (sociologie, anthropologie, politique, psychologie), d’une culture à une autre et d’une personne à une autre. Même à l’intérieur de la littérature en thérapie d’acceptation et d’engagement, plus d’une définition a été proposée ! L’une des plus simples est que nos valeurs sont nos plus profonds désirs, quant à comment nous désirons agir, les concepts sur lesquels nous voulons nous baser dans la vie et la façon par laquelle nous voulons interagir avec le monde qui nous entoure. Elles sont des grands principes qui peuvent nous guider et nous motiver alors que nous traversons différentes étapes de notre vie. D’un point de vue beaucoup plus technique, on va considérer, en psychothérapie, qu’une valeur est une action globale et continue, choisie librement et dotée d’une qualité.

 

Mais encore ?

 

Essayons d’éclaircir tout ce jargon ! Une action globale et continue, c’est un geste concret qu’une personne peut poser, dans la majorité des circonstances, à plusieurs reprises dans sa vie. Jouer au hockey peut représenter une action globale et continue. Je peux le faire à plusieurs reprises dans ma vie. Même en été, sans patin, sur gazon ou « deck ». Même amputé de deux jambes, sur un fauteuil roulant. Sur table chez des amis, à l’arcade locale…etc. Offrir des soins peut en être une autre. Le médecin, l’infirmier ou le psychologue peut offrir des soins à sa clientèle lorsqu’il travaille ; le parent, à ses enfants ; l’enseignant, à ses élèves ; quiconque peut offrir des conseils de santé à un ami ou un membre de sa famille ; le propriétaire d’un animal de compagnie peut faire de même.

 

Les qualités représentent la façon par laquelle une personne veut poser ses actions globales et continues. Dans le langage courant, on peut les identifier par le biais d’adverbes (doucement, professionnellement, authentiquement) ou de compléments qualitatifs (avec finesse, rigueur, élégance, humour, assurance ; de façon attentionnée). En reprenant les éléments mentionnés précédemment, on pourrait donc dire que jouer au hockey avec finesse (ou avec élégance, avec assurance), ainsi qu’offrir des soins de façon attentionnée, (ou profesionnellement, avec rigueur) sont des exemples de valeurs, au sens clinique. Ce qui est particulièrement intéressant avec les qualités, c’est qu’elles peuvent regrouper, pour une seule personne, plusieurs petits gestes différents. Il existe 1001 façons d’être élégant, professionnel, attentionné ou authentique. À l’intérieur de l’action choisie (jouer au hockey, offrir des soins) ou dans un autre contexte !

 

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Spécifions davantage

 

On considère comme important que les actions globales soient positives. Par positives, on entend que l’action posée apportera en elle-même une sorte de « plus value » à la vie de la personne…une sorte de paie. En un sens, que ces actions globales soient naturellement gratifiantes. À l’opposé, une action globale « négative » serait une action qui a pour but d’éviter une conséquence non-désirée. Par exemple, jouer au hockey surtout par peur de prendre du poids et de tomber malade ; offrir des soins principalement par peur que ses proches meurent et qu’on finisse seul ; ou chercher un emploi d’abord pour s’éviter une faillite. Bien que les actions globales négatives, celles ayant pour fonction d’éviter une conséquence négative, soient très motivantes (surtout à court terme), elles amènent souvent peu de gratification à long terme, mais surtout, peu de vitalité et de signification dans la vie d’une personne, comparativement aux actions globales positives. En fait, on dira souvent que les actions globales négatives entraînent généralement du soulagement, alors qu’on cherche à faire vivre à une personne une gratification durable et porteuse de sens, ce que les actions globales positives ont plus de chance d’entraîner.

 

Enfin, on préférera, pour chaque personne, que les valeurs dans le sens desquelles elle décide d’agir soient choisies librement. En d’autres termes, ces valeurs sont propres à chaque personne. Si elles sont imposées par la famille d’un individu, par son cercle d’amis, par ses collègues de travail, par ses patrons ou par la société, mais que la personne ne s’y identifie pas sincèrement, elles ne sont pas les siennes. De même, si la personne choisit des valeurs sur la base de leur niveau de désirabilité sociale (ce qui plairait à la société, à mes proches, aux gens que j’aime), et non pas sur la base d’à quel point elles lui importent personnellement, elles ne sont pas non plus choisies librement. Une bonne façon de savoir si une valeur est choisie librement est de se demander « si je pose cette action, mais que personne d’autre que moi (et, disons, l’autre personne concernée, si c’est un service que je rends…) ne sait que je l’ai fait…est-ce que j’ai encore envie de le faire ? », ou « si je pense à aider cette personne, mais que je sais qu’elle refusera mon aide, ou qu’elle ne me remerciera pas, ou que l’aide offerte ne donnera pas les résultats escomptés, est-ce qu’à mes yeux, ça vaut quand même la peine que je pose le geste ? ».

 

Conclusion

 

Ceci résume rapidement ce que sont les valeurs. Il est important de noter qu’en psychothérapie, plusieurs rencontres peuvent être nécessaires pour arriver à bien éclaircir, pour une personne, ce que sont ses valeurs. Le point de vue externe du psychothérapeute, ainsi que le partage de diverses expériences et la réflexion faite suite à certains exercices peuvent, dans certains cas, être essentiels. Parfois, au contraire, les gens se présentent et connaissent déjà très bien les valeurs qui leur tiennent à cœur. L’important, cependant, est d’arriver à trouver une façon, dans la vie quotidienne de chacun, pour pouvoir poser des petits gestes et les connecter mentalement à ses valeurs, afin d’en tirer le maximum de gratification et d’accorder davantage, à chaque jour, de sens à ces gestes. La semaine prochaine, je vous propose d’apporter davantage d’éclaircissements sur ce que sont les valeurs en les contrastant à d’autres concepts similaires (les objectifs, les règles cognitives), ainsi que les bienfaits et pièges potentiels associés à chaque concept.

 

Dr Francis Lemay, Ph.D.

Psychologue

www.psydeploiement.com

 

Inspirations:

Harris, R. (2008). The Happiness Trap: How to Stop Struggling and Start Living. Boston: Trumpeter.

Harris, R. (2009). ACT Made Simple: An Easy-to-Read Primer on Acceptance and Commitment Therapy. Oakland: New Harbinger.

Hayes, S.C., Strosahl, K.D., & Wilson, K.G. (2012). Acceptance and Commitment Therapy: The Process and Practice of Mindful Change, Second Edition. New York: The Guilford Press.

Linehan, M.M., & Dexter-Mazza, E.T. (2008). Dialectical Behavior Therapy for Borderline Personality Disorder. In Barlow, D.H. (Ed). Clinical Handbook of Psychological Disorders: A Step-by-Step Treatment Manual, Fourth Edition. New York: The Guilford Press, pp 365-420.

Miller, W.R., & Rollnick, S. (2002). Motivational Interviewing: Preparing People for Change. New York: The Guilford Press.

Villatte, M., Villatte, J.L., & Hayes, S.C. (2016). Mastering the Clinical Conversation : Language as Intervention. New York: The Guilford Press.

Valeurs et motivation : l’aspect positif de la psychothérapie (première partie)

Démystifions l’anxiété (deuxième partie)

 

Introduction

 

La semaine dernière, dans le cadre de mon premier article sur l’anxiété, j’ai pris le temps de définir le phénomène, de spécifier à quel moment on commence habituellement à parler d’anxiété « pathologique » et de vous fournir des statistiques générales sur les troubles anxieux et certaines de leurs comorbidités. Cette semaine, je vous propose un texte qui permettra de clarifier, en survol, sans y aller trop en profondeur, quelques étiquettes diagnostiques associées à la problématique de l’anxiété. La semaine prochaine, un article similaire à celui-ci sera publié, avec quelques autres diagnostics et symptômes couramment associés à l’anxiété. Notez que, l’anxiété étant une émotion complexe, les deux articles ne pourront pas couvrir toutes les formes de souffrance psychologique associées à l’anxiété ; je vous présenterai toutefois les formes d’anxiété les plus courantes, en clinique. Ensuite, je prendrai le temps d’expliquer comment l’anxiété devient problématique chez certaines personnes et ce qui peut être fait pour s’aider à ce niveau.

 

À ce sujet, avant d’aller plus loin, si ce n’est pas déjà fait, je vous suggère de jeter un coup d’œil à mes articles sur le diagnostic psychologique et la dépression majeure, afin d’éviter certaines dérives qui peuvent parfois survenir lorsqu’il est question de lectures au sujet des diagnostics psychologiques sur Internet. Notez que cet article et le suivant ne visent en aucun cas à servir d’outils diagnostics ; leur fonction sera plutôt d’illustrer certaines des formes que l’anxiété problématique peut prendre, et peut-être aussi à aiguiller des personnes qui peuvent vivre certains de ces symptômes au fait que de l’aide existe pour eux : toutes ces conditions, et la plupart de ces symptômes, sont monnaie courante en psychologie clinique. De l’aide efficace existe pour vous aider ! N’hésitez pas à contacter un professionnel qualifié si vous souffrez des symptômes présentés plus bas.

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Les principaux diagnostics d’anxiété

 

On entend souvent parler, dans les médias, de troubles obsessionnels-compulsifs (TOC), troubles d’anxiété généralisée (TAG), troubles de stress post-traumatique (TSPT), troubles panique, agoraphobie, phobies spécifiques (ou simples), anxiété (ou phobie) sociale et trouble d’adaptation. Outre le dernier diagnostic mentionné, ils faisaient tous partie de la « grande famille » des troubles anxieux, dans le DSM-IV. La dernière édition de cette « bible du diagnostic », le DSM-5, a vu certains des diagnostics être réattribués à d’autres catégories (dont les troubles apparentés au TOC, qui incluent la trichotillomanie [arrachage compulsif des cheveux], l’accumulation compulsive d’objets et la dermatillomanie [grattage ou tirage compulsif de la peau] et les troubles causés par un stresseur ou un traumatisme) et a inclus certains troubles plus spécifiques à l’enfance dans les troubles anxieux, comme le mutisme sélectif et l’anxiété de séparation.

 

Afin d’alléger le texte et de causer le moins de confusion possible chez mes lecteurs, je vais limiter ici mon propos aux grands diagnostics « classiques » d’anxiété, c’est-à-dire ceux que je rencontre le plus souvent dans ma pratique : les phobies, les troubles obsessionnels-compulsifs, la panique, le stress post-traumatique, l’anxiété généralisée et le trouble d’adaptation. Commençons donc avec ce dernier !

 

Le « rhume de la psychiatrie »

 

C’est vraisemblablement le diagnostic psychiatrique qui a le plus fait jaser de lui, au Québec, ces dernières années : le trouble d’adaptation. Pour faire une histoire courte, le trouble d’adaptation est devenu tristement célèbre après que les avocats de Guy Turcotte, cardiologue ayant admis avoir assassiné ses enfants suite à une rupture amoureuse, aient utilisé le diagnostic pour obtenir un verdict de non-responsabilité criminelle dans le cadre de son premier procès. Au cours du second procès du Dr Turcotte, Dr Pierre Bleau, psychiatre et témoin-expert de la Couronne, a qualifié le trouble d’adaptation de « rhume de la psychiatrie » pour donner du poids à son argument selon lequel ce trouble « n’empêche pas [une personne] de réfléchir [ou] d’être responsable de ses actes ».

 

Bien qu’on puisse se permettre de questionner la validité de la comparaison du Dr Bleau (le trouble d’adaptation étant associé à un risque accru de tentatives de suicide et de suicides complétés), il est vrai que plusieurs professionnels en santé mentale utilisent le diagnostic de trouble d’adaptation lorsqu’une personne se présente dans leur bureau avec une souffrance évidente causée par un événement relativement récent, mais qui ne puisse être associée à un trouble psychiatrique. Le trouble d’adaptation s’avère essentiellement être une réaction émotionnelle ou comportementale intense en réponse à un événement stressant survenu dans l’environnement de la personne, à l’intérieur des trois derniers mois (anxiété importante, déprime évidente, changements notables dans la façon de se comporter). Les symptômes ne doivent pas remplir les critères d’un autre trouble psychologique et ne sont pas dus à un deuil normal. Le trouble d’adaptation est accompagné soit d’une humeur déprimée, d’une humeur anxieuse, d’une modification des comportements ou d’une combinaison de ces facteurs.

 

Des causes fréquemment citées dans l’apparition de symptômes de troubles d’adaptation sont : la fin d’une relation de couple, des troubles financiers, des maladies physiques douloureuses, une vie sexuelle insatisfaisante, développer un handicap, vivre un désastre naturel, habiter dans un secteur affligé d’un taux de criminalité élevé, quitter ou revenir vivre dans le foyer familial, se marier, avoir des enfants, une promotion au travail, la retraite ou ne pas atteindre un important objectif fixé. Cette liste n’est pas exhaustive et plusieurs événements du genre peuvent survenir de façon concomitante.

 

Il est à noter que plusieurs spécialistes critiquent le trouble d’ajustement comme un exemple de la tendance du modèle médical à sur-pathologiser des réactions émotionnelles plutôt normales à des événements difficiles de la vie. Également, 5% à 20% des clients traités pour difficultés psychologiques à l’externe souffriraient d’un trouble d’adaptation, pour 50% des patients hospitalisés en psychiatrie, faisant du trouble d’adaptation la problématique la plus fréquente en psychiatrie. Néanmoins, avec ou sans un tel diagnostic, il peut être extrêmement bénéfique pour un individu sentant de la détresse psychologique dans un tel contexte de recevoir de l’aide professionnelle.

 

Les multiples visages de la phobie

 

La phobie spécifique (anciennement appelée phobie simple) est une peur intense axée sur un stimulus précis (ou des stimuli précis) dans laquelle l’objet principal de l’anxiété est assez clairement défini et bien reconnu par la personne souffrante. On définit la phobie comme étant une peur significative d’un objet ou d’une situation, qui génère presque toujours une anxiété intense et disproportionnée au danger réel, qui mène à de l’évitement et qui génère une détresse importante ou affecte sévèrement son fonctionnement dans une sphère importante de la vie (sociale, professionnelle, académique, familiale, etc). Notez que ce dernier critère (la présence de détresse intense ou que le trouble affecte le fonctionnement de la personne dans une sphère de sa vie) est essentiel pour poser quelconque diagnostic de trouble anxieux.

 

Les phobies spécifiques les plus fréquentes sont celles associées à certains animaux (araignées, insectes, chats, chiens, rongeurs, serpents), à des éléments naturels (les hauteurs, les orages, l’eau), à certaines situations (prendre l’avion, utiliser un ascenseur, les endroits clos), ainsi que les blessures physiques (à soi ou aux autres), le sang, les injections, les piqûres, les examens dentaires, les situations qui peuvent mener à s’étouffer ou vomir (comme manger, boire certains aliments, certaines boissons), puis, surtout chez les enfants : les personnages costumés (comme les clowns), la noirceur et les bruits intenses.

 

Un symptôme particulier des phobies liées au sang, aux blessures ou aux injections est la tendance des individus qui en souffrent à s’évanouir ou se sentir très faibles lorsqu’ils sont exposés à l’objet de leur peur. On parle alors d’une vulnérabilité vagale. D’un point de vue évolutionnaire, celle-ci a beaucoup de sens : si je me vide de mon sang, c’est « bénéfique » de subir un choc vagal, qui entraînera généralement une perte de conscience (je risque de moins rapidement me vider de mon sang et, immobile, certains prédateurs ne me repéreront pas). La phobie du sang, des blessures ou des injections pourrait être une sur-sensibilité ou une généralisation exagérée de ce « mécanisme de défense » biologique, chez certaines personnes. Sachez que, comme la phobie du sang, la vulnérabilité vagale qui l’accompagne peut être améliorée par le biais de techniques en psychothérapie.

 

L’anxiété sociale, ou phobie sociale, est une crainte significative d’une ou de certaines situations sociales dans lesquelles la personne pourrait être jugée par d’autres. La personne craint généralement d’agir de façon qui conduirait d’autres à l’évaluer négativement ou de montrer des symptômes anxieux (rougissement, bégaiement, sudation) qui généreraient de telles évaluations (crainte que ce soit humiliant, gênant ; que cela mène à du rejet social ou que ça offense les autres). Ces situations provoquent presque toujours de l’anxiété et sont évitées ou endurées avec une anxiété intense, qui est disproportionnée par rapport à la menace posée par la situation. Les situations générant typiquement ce type d’anxiété sont : entretenir une conversation, rencontrer des gens qui ne sont pas familiers, être observé alors qu’on mange ou boit, faire un discours devant un groupe d’individus ou devoir faire ses besoins dans une salle de bain publique.

 

Enfin, l’agoraphobie est définie comme étant une anxiété intense dans certaines des situations suivantes : dans des moyens de transport (automobiles, autobus, trains, bateaux, avions), des espaces ouverts (ponts, stationnements, marchés), des espaces clos (magasins, théâtres, salles de cinéma), être en file ou dans une foule ou être seul à l’extérieur de la maison. La personne atteinte d’agoraphobie fuit ou craint les situations car elle éprouve des pensées selon lesquelles la fuite serait difficile dans ce contexte ou que de l’aide pourrait être indisponible en cas de symptômes apparentés à ceux d’une attaque de panique ou autres (peur de se blesser en tombant, d’être incontinent). Les situations craintes sont évitées, vécues avec anxiété intense ou requièrent la présence d’accompagnement pour la personne phobique. L’agoraphobie se manifeste fréquemment suite au développement, chez une personne, d’une problématique en lien avec des attaques de panique répétées.

 

L’anxiété physique extrême

 

Tout d’abord, qu’est-ce qu’une attaque de panique ? Si vous n’en avez jamais eu, ça peut représenter un concept un peu abstrait. On définit une attaque de panique comme étant une augmentation soudaine de peur ou un inconfort intense qui atteint un pic à l’intérieur de quelques minutes (généralement moins d’une dizaine) et à l’intérieur de laquelle 4 symptômes physiques ou cognitifs (ou plus) sont présents, parmi les 13 suivants : palpitations cardiaques, accélération du pouls ou sensation de cœur qui bat fort ; sudation importante ; tremblements ; perte de souffle ; sensation d’étouffement ; douleurs ou inconfort au niveau de la poitrine ; nausée ou douleurs abdominales ; étourdissements, sensation d’instabilité, se sentir « dans les vapes » ou sur le bord de l’évanouissement ; bouffées de chaleur ou frissons ; engourdissements ou picotements ; se sentir comme irréel ou dans un monde irréel, ou se sentir détaché de soi-même ; peur de perdre le contrôle de soi ou de devenir fou ; peur de mourir. Il est aussi fréquent que d’autres symptômes, comme des acouphènes (cillement, bourdonnement dans les oreilles), des courbatures au cou, des maux de tête ou une forte impulsion à crier ou à pleurer de façon incontrôlable soient présents. Il arrive que les attaques de panique soient prévisibles, ou attendues : certaines personnes qui en vivent fréquemment en éprouvent plus souvent dans certains contextes (en conduisant leur voiture, par exemple) ; souvent, cependant, elles semblent survenir au hasard et sont complètement inattendues.

 

Les attaques de panique ne sont pas un trouble psychologique. Elles sont fréquemment présentes chez des gens qui souffrent de troubles anxieux, dépressifs ou autres, ainsi que chez des gens qui ne souffrent d’aucun problème en santé mentale. Toutefois, en raison de leur nature extrêmement aversive (essayez de me faire croire que vous aimeriez ressentir intensément quelques-uns des symptômes énumérés plus haut pendant une dizaine de minutes), plusieurs gens développent une crainte intense de celles-ci. On parle de trouble panique quand quelqu’un éprouve fréquemment des attaques de panique imprévisibles et qu’au moins l’une d’elles a entraîné soit des inquiétudes constantes au sujet d’autres attaques et de leurs conséquences (peur de perdre le contrôle de soi, de faire une crise cardiaque, de devenir fou), ou un changement de comportement significatif et mal adapté à la situation en rapport avec l’attaque ou les attaques ; c’est-à-dire, des comportements visant à éviter d’autres attaques, comme cesser de faire de l’exercice ou éviter les situations sortant d’une routine.

 

On rencontre souvent, en clinique, des individus souffrant d’attaques de panique multiples et qui en viennent à développer de l’agoraphobie, sentant que seuls certains endroits familiers, une sorte de zone de confort, leur permettent de s’abriter des symptômes extrêmement désagréables des attaques de panique. C’est une condition qui peut être très handicapante, car plus une personne évite des contextes et se renferme sur elle-même, plus elle s’isole, plus elle se rend vulnérable à sa propre anxiété, et plus il devient difficile pour elle d’aller chercher (et évidemment, d’obtenir) l’aide dont elle a besoin.

 

Conclusion

 

Ce sera tout pour cette première partie de mon survol clinique des formes les plus fréquemment rencontrées d’anxiété pathologique. La semaine prochaine, je vous propose de couvrir quelques autres formes que peut prendre l’anxiété en clinique. Par la suite, je prendrai du temps pour expliquer de quelle façon l’anxiété se développe généralement pour devenir aussi problématique, chez certaines personnes, ainsi qu’un survol rapide de techniques thérapeutiques qui peuvent être utilisées pour les personnes qui en souffrent. D’ici là, bonne patience et bon courage !

 

Dr Francis Lemay, Ph.D.

Psychologue

www.psydeploiement.com

 

Inspirations :

 

American Psychiatric Association (2013). DSM-5 : Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, Fifth Edition. Arlington, VA: American Psychiatric Association.

American Psychiatric Association (2003). DSM-IV-TR: Manuel diagnostic et statistique des troubles mentaux, 4ème édition, texte révisé. Paris : Masson.

 

http://www.journaldemontreal.com/2015/11/10/proces-turcotte–sa-maladie-est–le-rhume-de-la-psychiatrie

Démystifions l’anxiété (deuxième partie)

Démystifions l’anxiété (première partie)

Selon mes estimations personnelles, thème de l’anxiété soulève probablement autant de passions (sinon plus !) que celui de la dépression, tant chez ma clientèle que dans la population générale. Et en quelque sorte, il est plutôt facile de comprendre pourquoi. Dans les prochains quelques articles de ce blogue, je vais tenter de démystifier le phénomène complexe de l’anxiété, plus précisément l’anxiété problématique (souvent dite « pathologique »), c’est-à-dire celle qu’il m’est très, très fréquemment donné de rencontrer dans ma pratique.

 

J’estime que j’aurai au moins assez de matériel pour faire un autre article, après celui-ci, mais il est également très possible que j’arrive à en rédiger deux ou trois autres. Si vous êtes intéressé(e)s par ce sujet (et que vous appréciez ma plume), n’hésitez pas à me contacter pour me suggérer des éléments. Je procéderai à la rédaction de mes articles dans les prochaines semaines.

 

Définition

 

L’anxiété est vraisemblablement la problématique pour laquelle le plus grand pourcentage de gens demande de l’aide de nature psychologique. Toutefois, il s’avère souvent que l’anxiété est un concept mal compris par monsieur-madame tout-le-monde. Plusieurs définitions existent pour décrire ce phénomène. Au niveau scientifique, ma préférée est la suivante, offerte par Raymond B. Cattell et Ivan H. Scheier (traduction libre et raccourcie pour alléger et simplifier le texte) :

 

Une expérience émotionnelle déplaisante, liée à la prévision d’un danger, qui peut être un objet ou un événement de nature précise ou vague. L’anxiété serait d’abord et avant tout un ensemble de signaux physiologiques qui induisent la mobilisation de l’organisme en vue d’affronter (ou de fuir) une menace. Elle peut être induite par des stimuli extrêmes, ayant la possibilité d’atteindre à la vie d’un sujet, ou par des stimuli d’une gravité moins intense, par exemple, l’anticipation d’une mauvaise nouvelle. De plus, l’état d’anxiété peut être temporaire ou relativement chronique.

 

L’anxiété a tendance à générer chez un individu trois formes de réactions : physiologique (augmentation de la fréquence cardiaque, étourdissements, maux de tête, maux de ventre, augmentation de la pression sanguine, sudation, respiration accélérée, tension musculaire, etc.), cognitive (inquiétudes, scénarios catastrophiques, appréhensions, anticipation du pire, inacceptation de l’incertitude, jugements sur sa propre compétence, etc.) et comportementale (évitement de la source perçue du danger, cessation des comportements en cours, réactions agressives ou défensives, demandes de réassurance, etc.).

 

Ça touche qui ?

 

Des sources fréquemment rapportées d’anxiété sont, par exemple, et de manière non-exhaustive : la maladie physique, les conflits interpersonnels, des menaces perçues à son bien-être personnel ou à celui d’individus proches, la culpabilité, l’appréhension d’événements futurs désagréables, l’incertitude et l’isolement social. Ces facteurs, de nature environnementale ou cognitive, interagissent avec des facteurs biologiques propres aux individus comme leur fonctionnement neuronal et leur bagage génétique, modulant ainsi leur susceptibilité à ressentir l’anxiété.

 

TOUT LE MONDE RESSENT DE L’ANXIÉTÉ, avec l’exception possible des psychopathes. N’embarquons pas sur ce thème ; je suggère de l’explorer ultérieurement. Même les animaux ressentent de l’anxiété ; du moins, ceux qui sont dotés d’un système nerveux central – un cerveau et une moelle épinière. Votre chien, votre chat, votre lapin ou votre perruche ressentent tous de l’anxiété, et c’est normal. L’anxiété est normale, adaptative et même souhaitable ! Sans elle, vous développeriez, par exemple, très difficilement l’habitude de fermer les ronds de poêle en finissant de cuisiner. Et pareillement, sans l’anxiété, votre chat ne sursauterait jamais de façon exagérée en se détournant de son bol de nourriture pour y découvrir un concombre…quel dommage (si la référence vous fait sourciller, je vous suggère de Googler « chat et concombre ») !

Plus sérieusement : l’anxiété est le système d’alarme de votre organisme. C’est un puissant avertissement qui vous permet de mettre en place les actions nécessaires pour vous sortir des situations potentiellement dangereuses pour votre survie.

 

Évidemment, de par les nombreuses différences interindividuelles qui nous distinguent (différences génétiques, environnementales et liées à l’histoire personnelle de chacun), certaines personnes ressentent vraisemblablement plus facilement d’anxiété que d’autres, y sont plus sensibles ou éprouvent des symptômes anxieux d’intensité plus sévère. Une personne qui vit un stress intense au travail (ou dans ses études) depuis une période de temps prolongée risque de ressentir au quotidien plus d’anxiété que si elle était bien établie dans une routine confortable. Les gens provenant de familles où les individus sont anxieux ont tendance à, comme leurs proches, être plus sensibles à l’anxiété que la moyenne. On sait également que les gens qui ont subi des expériences plus difficiles ou traumatisantes, à l’enfance, sont également plus susceptibles de ressentir l’anxiété, une fois à l’adolescence ou à l’âge adulte.

 

Ceci dit, bien qu’on ressente tous l’anxiété et que nous soyons tous différents, quant à notre manière intime de la ressentir, tout le monde n’a pas nécessairement besoin de consulter pour une problématique liée à cette émotion. Pourtant, l’anxiété est l’un des (sinon LE) motifs de consultation les plus souvent cités pour consulter en psychothérapie.

 

Anxiété, santé mentale et statistiques

 

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Afin d’établir le caractère pathologique de l’anxiété, un critère communément utilisé est de déterminer si la réponse comportementale émise par la personne qui ressent de l’anxiété est exagérée face à la source de celle-ci (par exemple, s’enfuir en hurlant et en pleurant à la vue d’une fourmi, au risque de se blesser en le faisant), ou si l’anxiété génère chez la personne une altération du fonctionnement (être très affecté dans une sphère de sa vie, par exemple, incapable d’accomplir ses tâches ménagères, ses études, son travail, ses responsabilités familiales, etc.) ou cause une souffrance significative. Au niveau diagnostic, l’anxiété peut prendre diverses formes : trouble obsessionnel-compulsif, stress post-traumatique, anxiété généralisée, phobies, anxiété sociale, trouble panique, agoraphobie. Ces étiquettes étaient toutes jadis regroupées sous la catégorie « Troubles anxieux » du DSM-IV. Je reviendrai plus précisément sur leur signification dans un article ultérieur.

 

En 2005, la réplication du sondage national des comorbidités du National Institute of Mental Health, aux États-Unis, a permis d’estimer que, sur une période d’un an, 18,1% de la population adulte du pays souffrait d’un trouble anxieux officiellement diagnostiqué. On estime par ailleurs que, sur la durée de vie totale d’une personne, 28,8% de la population des États-Unis en viendra à recevoir, à un moment ou un autre, un diagnostic de trouble anxieux. C’est plus d’une personne sur quatre et on estime que l’âge moyen d’apparition des premiers symptômes de trouble anxieux est d’onze ans.

 

Notez également que ces statistiques concernent les gens qui ont officiellement reçu un diagnostic. Plusieurs individus ressentent probablement tous les symptômes d’un trouble anxieux, sans nécessairement avoir rencontré un professionnel de la santé mentale qui leur a posé le diagnostic. Par ailleurs, plusieurs personnes souffrent aussi intensément d’anxiété, qui peut lourdement affecter leur fonctionnement et leur qualité de vie, mais ne pas pouvoir recevoir de diagnostic, parce que leur symptomatologie ne leur permet pas d’entrer dans une catégorie diagnostique précise (à cet effet, revoyez mon article sur la dépression majeure pour des exemples plus clairs). Ils reçoivent alors un diagnostic dit « générique » de trouble anxieux non-défini, qui n’est généralement pas comptabilisé dans les statistiques officielles. Ces éléments font donc en sorte que les statistiques sous-estiment probablement le nombre réel d’individus souffrant d’anxiété.

 

On considère parfois d’autres troubles comme traduisant, chez quelqu’un, une gestion inadéquate de l’anxiété, pensons entre autres à certaines compulsions (trichotillomanie ou dermatillomanie ; c’est-à-dire la tendance à s’arracher compulsivement des poils ou des bouts de peau), certaines dépendances (dont le jeu compulsif ou « gambling « ), la présence de troubles alimentaires (anorexie ou boulimie) et j’en passe. J’en passe, en fait, beaucoup ! Bref, il est excessivement facile de se perdre dans le dédale diagnostic que représente « l’anxiété pathologique ». Qui plus est, les troubles présentés dans ce paragraphe n’étaient pas inclus dans les statistiques précédentes sur les taux de prévalence des troubles anxieux, car ils n’étaient pas classifiés dans la catégorie des troubles anxieux du DSM-IV, à l’époque des sondages nationaux aux USA. Notez qu’ils ne le sont pas plus aujourd’hui, dans le DSM-5.

 

Malgré tout, de tous les troubles en santé mentale, les troubles anxieux semblent être les plus répandus dans la population, suivis des troubles de l’humeur (dépression majeure, dysthymie, trouble bipolaire), en très peu enviable « deuxième position », avec leur prévalence de 9,5% sur un an, presque la moitié des troubles anxieux !  Et c’est sans compter les comorbidités…

 

Comorbidités

 

C’est quoi, ça, des comorbidités ? Outre que le mot fait vraiment peur, la première fois qu’on le lit, la comorbidité réfère à la présence de plus d’un trouble, ou plus d’une condition diagnostiquée, en même temps, chez une même personne. Et il s’avère que les troubles anxieux sont, d’abord, fréquemment comorbides entre eux (une personne se présente très souvent en traitement en étant affligée de plus d’un trouble anxieux à la fois ; par exemple, un trouble panique et un trouble d’anxiété sociale) et ensuite, souvent comorbides avec d’autres difficultés en santé mentale (par exemple, un stress post-traumatique et un épisode dépressif majeur) !

 

Tout d’abord, selon une étude menée aux Pays-Bas, 67% des individus souffrant d’un trouble de l’humeur (comme la dépression majeure, la dysthymie ou le trouble bipolaire) souffrent d’un trouble anxieux comorbide et 75% affirment en avoir déjà eu un. Chez les individus atteints d’un trouble anxieux, ce sont 63% qui souffrent également d’un trouble de l’humeur comorbide, pour 81% qui révèlent en avoir déjà eu un. Comparativement aux personnes atteintes d’un seul trouble, celles présentant des comorbidités sont généralement plus susceptibles de développer d’autres troubles, présentent des symptômes plus sévères et souffrent de ceux-ci depuis plus longtemps. On constate donc que dans plus de la moitié des cas, les gens présentant un trouble anxieux ont un trouble de l’humeur comorbide, et vice-versa. En outre, la comorbidité s’avère souvent un prédicteur d’incapacité à travailler, ce qui peut représenter un bon argument pour aller chercher de l’aide.

 

Entre un tiers et la moitié des patients traités pour alcoolisme en Angleterre souffrent ou présentent un historique de trouble anxieux et dans certains échantillons de patients alcooliques, près de 60% présentent des symptômes importants d’anxiété. Certaines données laissent croire qu’un phénomène d’auto-médicamentation serait fréquent ; certains des gens souffrant d’anxiété intense tenteraient de réduire l’intensité de leurs symptômes en buvant. Ceci risquerait de conduire à des excès, à long terme. Potentiellement, aussi, à l’alcoolisme. Ainsi, il n’est pas rare, non plus, de constater que des clients en thérapie souffrent, en plus d’un trouble anxieux, de certains troubles de la personnalité, de troubles alimentaires, de dysfonctions sexuelles, d’insomnie et de diverses autres formes de problèmes de santé mentale.

 

Ça nous ramène donc au fait que l’anxiété est pratiquement omniprésente, dans le travail d’un psychologue clinicien ! Maintenant, qu’est-ce qui fait que certaines personnes développent des troubles anxieux, et pas d’autres ? Qu’est-ce qui distingue les différentes formes d’anxiété problématique ? Comment se fait-il que, malgré tous ses efforts, une personne sente constamment plus anxieuse que par le passé ? Et que puis-je faire pour améliorer ma condition, si elle est en voie de devenir insupportable (ou si elle l’est déjà !) ? À suivre dans mes prochains articles qui viseront, eux aussi, à démystifier le phénomène de l’anxiété !

 

Dr Francis Lemay, Ph.D.

Psychologue

www.psydeploiement.com

 

Inspirations :

Les statistiques et définitions présentées dans cet article ont été tirées de ma thèse de doctorat, disponible gratuitement et dans son entièreté ici :

http://theses.ulaval.ca/archimede/meta/30482

 

Les principaux articles scientifiques desquels j’ai puisé mes informations sont les suivants :

 

American Psychiatric Association (2002). DSM-IV TR, Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, texte révisé. Paris: Elsevier Masson.

 

Cattell, R. B., & Scheier, I. H. (1958). The Nature of Anxiety: A Review of Thirteen Multivariate Analyses Comprising 814 Variables. Psychological Reports, 4, 351-388.

 

Connor, K. M., & Davidson, J. R. (1998). Generalized anxiety disorder: neurobiological and pharmacotherapeutic perspectives. Biol Psychiatry, 44(12), 1286-1294.

 

Hofmeijer-Sevink, M. K., Batelaan, N. M., van Megen, H. J., Penninx, B. W., Cath, D. C., van den Hout, M. A., et al. (2012). Clinical relevance of comorbidity in anxiety disorders: a report from the Netherlands Study of Depression and Anxiety (NESDA). J Affect Disord, 137(1-3), 106-112.

 

Kessler, R. C., Chiu, W. T., Demler, O., Merikangas, K. R., & Walters, E. E. (2005). Prevalence, severity, and comorbidity of 12-month DSM-IV disorders in the National Comorbidity Survey Replication. Arch Gen Psychiatry, 62(6), 617-627.

 

Lamers, F., van Oppen, P., Comijs, H. C., Smit, J. H., Spinhoven, P., van Balkom, A. J., et al. (2011). Comorbidity patterns of anxiety and depressive disorders in a large cohort study: the Netherlands Study of Depression and Anxiety (NESDA). J Clin Psychiatry, 72(3), 341-348.

 

Reis, R. K. (1989). Alcoholism and Anxiety. In P. Roy-Byrne (Ed.), Anxiety: New Findings for the Clinician (pp. 121-148). Washington, DC: American Psychiatric Press, Inc.

 

Shekhar, A., Truitt, W., Rainnie, D., & Sajdyk, T. (2005). Role of stress, corticotrophin releasing factor (CRF) and amygdala plasticity in chronic anxiety. Stress, 8(4), 209-219.

 

Stockwell, T., Hodgson, R., & Rankin, H. (1982). Tension reduction and the effects of prolonged alcohol consumption. Br J Addict, 77(1), 65-73.

Démystifions l’anxiété (première partie)

Pourquoi me fait-on méditer en thérapie ? Ou l’importance du moment présent pour la santé mentale (deuxième partie)

Si vous tombez par hasard sur cet article, sachez qu’il représente la suite d’un précédent article, beaucoup plus court, qui lui sert d’introduction. Mon conseil à vous, lecteur, serait de simplement retourner en arrière dans mon blogue pour le lire avant de passer à celui-ci. Sinon, simplement pour vous remettre dans le bain : j’étais sur le point de répondre à la question à 2 millions de dollars : comment se fait-il que tant d’intervenants accordent une telle importance à la question du « moment présent » dans le cadre d’une démarche de psychothérapie ? Bien sûr, oui, parce que plusieurs modèles thérapeutiques qui intègrent la pleine conscience (mindfulness, présence attentive) et des exercices de méditation ont été validés par des données scientifiques. Mais beaucoup d’autres facteurs peuvent justifier cet engouement. Voici une réflexion faite en ce sens.

 

Émotions et survie : perspective évolutionnaire

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L’évolution du cerveau humain s’est faite sur des millions d’années et a vraisemblablement maintenu comme principal objectif la survie de l’individu. Lorsque le cerveau interprète des signaux dans l’environnement comme étant indicatifs d’une menace, il libère diverses hormones et neurotransmetteurs qui vont générer des réactions dans le corps (réactions physiologiques). Dans leur plus simple expression, les émotions humaines ne sont rien de plus que des « ensembles de réactions physiologiques » causées par la libération de ces hormones et neurotransmetteurs. Certaines de ces émotions sont fort désagréables, ce qui les rend extrêmement utiles pour la survie : si je ressens dans un contexte dangereux X (disons, tomber face à face avec un ours enragé) des sensations très désagréables (sudation, nausées, maux de ventre, tremblements, étourdissements), je risque de poser les actions nécessaires (disons, me sauver aussi rapidement que possible) pour ne plus être dans ce contexte et, ainsi, cesser de ressentir les sensations désagréables. Par le fait même, j’augmente drastiquement mes chances de survivre à cet ours. Efficace !

Par contre, au fil de notre évolution, il semblerait que la définition que notre cerveau se fait du danger se soit fortement généralisée. C’est un peu comme si, inconsciemment, notre cerveau percevait TOUTE expérience intérieure désagréable comme indicative de la présence d’une menace de mort imminente. Incluant les pensées et les émotions. Bref, un peu comme si chaque pensée désagréable, chaque scénario mental catastrophique, ou l’émotion découlant de chaque échec amoureux ou académique, de chaque kilo pris sur la balance pendant les Fêtes, était aussi dangereux qu’un autobus en flammes qui nous foncerait droit dessus à 120 km/h…

 

autobus en flammes

 

La survie étant prioritaire, on croit que les conditions la favorisant représentent en quelque sorte le « mode par défaut » de l’esprit humain. Comme l’esprit a le mandat de nous « protéger » en appréhendant les dangers, en nous rappelant nos erreurs pour ne pas qu’on les répète, ceci fait en sorte que ce mode par défaut a été surnommé par divers experts « l’esprit occupé » ou « l’esprit errant ». Les pensées sont toujours plus ou moins présentes et axées sur ce qui pourrait mal aller, ou ce qui a mal viré par le passé. C’est un peu comme le pilote automatique discuté dans le dernier article : cet état contraire de la pleine conscience. On pose nos gestes quotidiens de manière très automatique (se déplacer du salon au frigo, faire son lavage, etc.) pour pouvoir laisser libre cours à nos pensées.

 

Le cerveau humain s’arrangerait donc, la plupart du temps, pour toujours être en mesure de nous sortir du trouble si le trouble était pour se pointer le bout du nez. Je tiens à souligner que ce « mode par défaut » de l’esprit humain est un outil incroyable. Il permet de revenir sur le passé pour prévoir le futur, pour ne pas répéter ses erreurs ; il permet également de se préparer pour le futur. C’est l’une des caractéristiques importantes qui nous différencient des animaux et qui nous ont permis de dominer le monde que nous habitons. L’esprit errant ou occupé permet aussi d’user d’empathie, de rêvasser ; de s’inspirer pour créer ou de planifier un futur motivant. Il est malheureusement aussi responsable de générer des états dépressifs par le biais de la  rumination, un processus qu’il semble considérer comme une forme de résolution de problèmes.

 

La résolution de problèmes appliquée aux pensées et aux émotions

 

La résolution de problèmes est un excellent outil, également. Parce qu’elle…permet de résoudre des problèmes. D’utiliser son attention pour se concentrer, étudier, effectuer des tâches. Cependant, appliquée aux émotions (ou aux pensées), elle peut paradoxalement mener à davantage de problèmes que de résolutions : inquiétudes, obsessions, pensées catastrophiques, paralysie dans l’analyse excessive des problèmes, hyper-vigilance. Bref, plus d’anxiété, de peur et, à la limite, de paranoïa que nécessaire.

 

Le hic, c’est que si une pensée ou une émotion est perçue comme un problème, la seule façon de concevoir que le problème est « réglé » est de constater que la pensée ou l’émotion est partie. Comment l’esprit procédera-t-il ? Généralement en tentant d’éliminer la source de l’émotion ou l’émotion elle-même. Ce qui est plus facile à dire qu’à faire.

 

Prenons un exemple concret et relativement universel : vous êtes extrêmement attristé, ayant récemment appris qu’un ami très proche a perdu la vie dans un accident. Assumant que votre esprit considère cette tristesse intense comme une menace (selon mon expérience clinique, l’esprit de beaucoup de gens le fait), il se doit de vous « libérer » de cette émotion. Mais…comment « effacer » le fait que vous ayez perdu votre ami ? La méthode de résolution de problèmes de l’esprit fait ici défaut (comme elle fait défaut pour la majorité des problèmes touchant des émotions difficiles – revoir mon article sur l’évitement expérientiel pour plus d’exemples). C’est pratiquement impossible de cesser définitivement d’être triste, à un moment ou un autre de la journée (ou de la nuit), dans les heures ou les jours (ou les semaines, ou les mois) qui suivent le décès. Lire un bon livre ne fonctionnera pas. Ni faire des dizaines d’heures de temps supplémentaire, au travail. Écouter votre film préféré non plus. Manger de la crème glacée au chocolat avec des Doritos et votre vin de prédilection ne ramènera pas non plus votre ami. Peut-être que de consommer des stupéfiants, ou beaucoup (beaucoup) d’alcool, calmera temporairement la peine. Cependant, je vous gagerais un petit 20$ qu’en « dégelant », la peine refera surface.

 

Mais l’esprit ne se satisfait souvent pas de cette conclusion. Il va plutôt « résoudre » le problème de son inefficacité en le rationalisant : vous êtes une créature défectueuse, si vous n’arrivez pas à contrôler vos émotions et à cesser d’être triste de la mort de votre ami. Vous êtes un échec lamentable de ne pas avoir compris qu’aucun de ces moyens allait fonctionner. Ou en vous envoyant des ruminations multiples sur les choses que vous avez dit (ou pas) à votre ami de son vivant, les choses que vous lui avez faites (ou pas) avant qu’il ne décède. Ou en vous envoyant des pensées inquiétantes sur le temps que ça pourrait prendre avant que vous ne « redeveniez comme avant », c’est-à-dire normal. Toutes des pensées déconnectées du moment présent et qui, je parierais, rajoutent une couche supplémentaire à votre souffrance initiale, celle du deuil. Toutes des pensées déconnectées du moment présent et qui ne vous permettent pas, en tant que personne récemment endeuillée, de vivre pleinement la tristesse (très saine et normale) du moment, ni non plus de vous y habituer, de la « digérer ».

 

Les émotions ne sont pas mauvaises, toxiques, nuisibles. Elles n’ont pas tort. Elles ne sont jamais, ou presque, accidentelles. Et elles sont excessivement difficiles à contrôler (sur le court terme), sinon incontrôlables (sur le long terme). Elles sont extrêmement bénéfiques, du fait qu’elles représentent une rétroaction de ce qui fonctionne dans votre vie, ainsi que de ce qui fonctionne moins bien. L’esprit humain a tendance à évaluer et juger les émotions, puis à tenter de supprimer ou de réduire celles qui sont perçues comme dangereuses, désagréables, inappropriées ou inutiles, ou à donner des conseils sur comment s’en débarrasser. Toutes ces actions déconnectent une personne du moment présent, de ce qui se passe « ici-et-maintenant ». Cependant, plus souvent qu’autrement, la meilleure façon de composer avec les émotions est de les laisser être, pour pouvoir concentrer son énergie sur ce qui importe : poser des gestes allant dans le sens de ce qui nous tient à cœur. Résoudre les problèmes concrets qui peuvent être résolus, par le biais d’actions concrètes.

 

Expérience intérieure et moment présent : une combinaison qui fonctionne

 

C’est seulement dans le moment présent qu’une personne peut vraiment faire les changements requis pour améliorer sa condition – poser des actions concrètes pour changer ses comportements automatiques et rigides faits en réaction aux pensées et émotions. Se laisser gagner par sa propre trame narrative (ruminations, scénarios catastrophiques, inquiétudes multiples), tant en ce qui a trait à son passé qu’à son futur, est un piège duquel il peut être très difficile de se sortir. C’est une des raisons qui font en sorte qu’il est généralement bénéfique de suivre une psychothérapie ; le thérapeute est souvent formé à remarquer les évitements expérientiels et connaît des façons de s’extirper du flux continuel de pensées génératrices de problèmes.

 

Soyons très réalistes : les gens qui apprennent à prendre contact avec le moment présent et à y rester ne deviennent pas soudainement libérés de la souffrance qui les afflige. Pas du tout. Après tout, aucune intervention en psychothérapie n’est magique. Même que le vieil adage du psychologue s’applique très bien à ce concept : généralement, avant d’aller mieux, un client aura tendance à aller moins bien. Il est rarement agréable de se permettre de vivre pleinement ses émotions ou pensées difficiles.

 

Cependant, le moment présent ouvre la porte à la possibilité d’intégrer de manière saine et fonctionnelle divers événements de vie marquants, d’un point de vue émotionnel. Il permet souvent, aussi, de se reconnecter à des valeurs importantes qui peuvent avoir été perdues de vue en raison de l’automaticité de l’évitement expérientiel (le « pilote automatique » ou « mode par défaut »). De développer une tolérance accrue à la souffrance intérieure. De re-découvrir ses motivations personnelles, pour ainsi s’aider, par exemple, à quitter un emploi sous-stimulant, mettre fin à une relation toxique ou ré-organiser ses objectifs de vie.

 

Tout cela peut s’avérer très effrayant ; c’est souvent l’une des raisons qui font que les gens ont tendance à fuir le moment présent et à se laisser inonder par leurs discours intérieurs. Ou à repousser le plus tard possible le moment où ils vont demander de l’aide, en parler à leurs proches, consulter un professionnel. Toutefois, cette réaction réflexe mène généralement à un tourbillon incessant de fuite, de lutte, d’évitement ou de paralysie. Un cercle vicieux de souffrance psychologique. Et c’est uniquement dans le moment présent qu’une personne peut arriver à poser des actions concrètes qui pourront changer les choses. D’où l’importance cruciale de se (re)connecter à ce moment.

 

Dr Francis Lemay, Ph.D.

Psychologue

http://www.psydeploiement.com

 

Inspirations :

 

Strosahl, K.D., Robinson, P.J., & Gustavsson, T. (2015). Inside this Moment: A Clinician’s Guide to Promoting Radical Change using Acceptance and Commitment Therapy. Context Press: Oakland, CA.

 

http://www.telegraph.co.uk/women/womens-life/11331034/Mindfulness-the-saddest-trend-of-2015.html

Pourquoi me fait-on méditer en thérapie ? Ou l’importance du moment présent pour la santé mentale (deuxième partie)