Prévention du suicide et…sans grande surprise, “13 raisons”

Bonne semaine nationale de la santé mentale à tous ! Je suis conscient de la relative inactivité de mon blogue depuis…plus de sept mois ! À ma défense, j’ai été très actif à préparer des formations auprès de professionnels et des conférences pour le grand public. J’espère bientôt recommencer à prendre la bonne habitude d’écrire régulièrement, afin de garder ce blogue à jour et informer les lecteurs occasionnels sur la santé mentale et la psychothérapie.

 

Depuis quelques semaines, on me parle, tant dans mon bureau qu’à l’extérieur, d’une télésérie. Je joins donc la parade ce matin. Vous avez presque certainement entendu parler de “13 raisons” (13 Reasons Why, la télésérie de fiction de Netflix détaillant les mois ayant précédé le suicide d’une adolescente). Comme nous sommes dans le nombril de la semaine nationale de la santé mentale et qu’un des thèmes qui m’est le plus cher en lien avec la santé mentale s’avère être la prévention du suicide, je me dis que je pourrais faire d’une pierre deux (trois ?) coups et aborder à la fois la prévention du suicide et les réactions des professionnels m’ayant semblé les plus pertinentes, en lien avec 13 raisons.

 

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Les avis des professionnels semblent partagés au sujet de “13 raisons”, car certains ont observé une hausse des demandes d’admission des jeunes dans des unités de traitement de crise depuis sa sortie et d’autres la voient comme une belle porte d’ouverture pour parler du suicide et de la détresse psychologique tant chez les familles que chez les intervenants. Le présent article de blogue vise à résumer, de façon rapide et facile à comprendre, les grandes lignes et consignes concernant la prévention du suicide (particulièrement chez les jeunes qui sont vulnérables), face à la grande popularité de cette série Netflix et sera suivi de différentes sources que je crois pertinentes, pour alimenter la réflexion des gens intéressés.
Tout d’abord, il est, à mon avis, virtuellement impossible d’empêcher les gens d’écouter une série télé en 2017 ; d’autant plus que, plus on “interdit” un contenu facilement accessible, plus l’intérêt pour ledit contenu risque d’être élevé. Je crois donc qu’il est relativement peu pertinent d’interdire aux adolescents de regarder la série ou d’en parler entre eux, sachant à quel point l’Internet est omniprésent au Québec et en considérant la popularité de la plateforme Netflix.

 

Certains médias en parlent énormément depuis la sortie de la série, et oui, il existe effectivement un “effet de contagion” du suicide tel que parfois présenté dans les médias (suite à la mort par suicide de personnalités connues, par exemple), surtout chez les individus déjà vulnérables, et cet effet est particulièrement évident chez les adolescents. On observe parfois des augmentations des suicides et des tentatives de suicide dans la population suite à la médiatsation de certains suicides. Toutefois, lorsque le thème du suicide est bien encadré dans les médias et qu’on l’accompagne d’information sur comment obtenir une aide professionnelle compétente, l’effet de contagion s’estompe et parfois, disparaît, pour faire place à une augmentation des demandes d’aide, un effet à mon avis franchement plus positif.

 

Conséquemment, si vous avez conscience du fait qu’un proche ou un ami a visionné la série “13 raisons”, surtout si vous soupçonnez que cette personne est en détresse ou vulnérable, il est fortement recommandé d’initier un dialogue sur les thèmes abordés dans la série, dont le suicide, de façon aussi ouverte et bienveillante que possible. Notez que beaucoup d’individus aux prises avec des pensées suicidaires (incluant les adolescents), n’iront pas directement parler à leurs proches ou à des personnes ressources pour demander de l’aide. Vous avez donc tout à gagner et rien à perdre à sonder vos proches à ce sujet. Au besoin, il peut être très bénéfique de référer une personne en détresse à une ressource professionnelle compétente.

 

Plus votre écoute d’une personne en souffrance est ouverte, compréhensive, active et non-empreinte de jugement, plus vous augmentez les chances que la personne se confie à vous, se sente à l’aise de le faire avec vous et d’autres, et soit ultimement ouverte à voir des solutions à ses problèmes qui soient plus fonctionnelles que le suicide.

 

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Également, si vous connaissez un proche chez qui vous soupçonnez un risque suicidaire, vous pouvez vous-même contacter des ressources en prévention du suicide pour obtenir de l’aide et du coaching (Centre de prévention du suicide de Québec, Centre de crise de Québec, Association québécoise de prévention du suicide ; coordonnées disponibles à la fin de l’article). Bien qu’il puisse être difficile de le faire, surtout si une connaissance en détresse dit uniquement vous faire confiance à vous, c’est parfois la meilleure action à entreprendre que d’obtenir le soutien d’un spécialiste.

 

Sans recommander de visionner la série à quelqu’un chez qui vous soupçonnez une détresse psychologique intense ou des idéations suicidaires (en fait, il n’est PAS RECOMMANDÉ d’utiliser 13 raisons comme outil de prévention du suicide), vous pouvez considérer le visionnement passé de la série comme une opportunité de discuter, avec une personne proche, d’émotions, d’événements ou de pensées qui lui sont difficiles à vivre, quitte à éventuellement l’aider à trouver des solutions à ses difficultés. Il n’est pas non plus nécessaire que la série ait été visionnée ; ouvrir le dialogue sur le thème du suicide chez une personne éprouvant des pensées suicidaires est habituellement bénéfique pour elle. Cela a généralement tendance à créer un climat d’ouverture, d’acceptation et de confiance qui est propice au partage et à l’ouverture de la personne à d’autres solutions.

 

Notez que, si vous connaissez un adolescent ou un jeune adulte qui a visionné la série, il peut être bon de souligner qu’elle est d’abord et avant tout une série de FICTION, dans laquelle les adultes (je pense particulièrement au personnage du thérapeute scolaire) sont intentionnellement présentés comme des aidants inefficaces, pour les besoins du scénario. Les intervenants, dans la vraie vie, sont formés pour travailler avec des personnes aux prises avec des idéations suicidaires, et la grande majorité des adultes en milieu scolaire (enseignants, coaches sportifs, autre personnel) sont sensibilisés à la réalité des adolescents et à la détresse qu’ils peuvent vivre. Ils sont en général d’excellents alliés pour les jeunes et capables de les guider vers les ressources les plus appropriées à leurs besoins.

 

Qui plus est, en lien avec le thérapeute scolaire inefficace de “13 raisons”, il n’est pas rare qu’une personne ait à contacter et rencontrer quelques, voire plusieurs intervenants (psychologues, psychothérapeutes, travailleurs sociaux, etc) avant de se sentir à l’aise, avant de sentir qu’il y a un « match » ou que « le courant passe » entre elle et son intervenant. Les intervenants en santé mentale sont des êtres humains et ils varient grandement, d’un à l’autre, dans leur degré d’empathie, dans leur écoute, dans leur capacité à dédramatiser les problèmes ou à valider la souffrance, dans leur efficacité à résoudre les problèmes, dans leur tendance à prendre plus ou moins en charge leurs clients, dans leur niveau de chaleur humaine perçue et dans leur façon d’aborder certains thèmes. Il est donc crucial de ne pas se limiter à une première demande d’aide jugée comme « inefficace » ou comme une mauvaise expérience ; d’autres intervenants sont disponibles et peuvent davantage correspondre aux attentes et aux besoins de la personne en détresse. Ça aussi, ça peut être discuté avec un proche qui vit de la souffrance psychologique intense.

 

La vie vaut tellement plus qu’une (ou deux, ou plusieurs) mauvaise(s) expérience(s) sociale, professionnelle ou de consultation…et la plupart des intervenants, même si vous leur avouez ne pas être à l’aise avec eux (croyez-moi, ça leur arrive souvent et je vous promets qu’ils vont s’en remettre !), peuvent vous fournir des références.

 

Ici à Québec, si vous êtes aux prises avec des idéations suicidaires ou que vous connaissez ou soupçonnez des proches de l’être, vous pouvez rejoindre le Centre de prévention du suicide de Québec au 1-866-277-3553 et le Centre de crise de Québec au 418-688-4240. Partout au Québec, vous pouvez trouver un psychologue ou psychothérapeute dont le nom figure sur le site web de l’Ordre des psychologues du Québec (www.ordrepsy.qc.ca) ou rejoindre les intervenants de l’Association québécoise de prévention du suicide (AQPS, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 ; http://www.aqps.info/).

 

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Encore une fois, bonne semaine nationale de la santé mentale à tous et sachez que vous êtes importants pour moi !

 

Dr Francis Lemay, Ph.D.

Psychologue

www.psydeploiement.com

 

Le communiqué détaillé de l’AQPS au sujet de la série « 13 raisons » et de la prévention du suicide chez les adolescents : http://www.aqps.info/media/documents/13ReasonsWhy_ReactionsAQPS_V27avril.pdf

 

Une entrevue radio de Marc-André Dufour, psychologue et spécialiste de la prévention du suicide, sur le sujet : http://blvd.fm/reecouter/5584-quebec-aujourd-hui-marc-andre-dufour-psychologue-semaine-nationale-de-la-sante-mentale#.WQnT9_k1-Ul

 

Le communiqué officiel de NASP (National Association of School Psychologists, aux États-Unis) pour les intervenants et les parents, suite à la sortie de la série : https://www.nasponline.org/resources-and-publications/resources/school-safety-and-crisis/preventing-youth-suicide/13-reasons-why-netflix-series-considerations-for-educators

 

Article du New York Times sur le sujet de l’effet de contagion du suicide dans les médias : https://www.nytimes.com/2014/08/14/upshot/the-science-behind-suicide-contagion.html?_r=0

 

Article de Radio-Canada (anglophone) sur les impacts de la série dans la pratique d’une pédopsychologue : http://www.cbc.ca/news/canada/nova-scotia/child-psychology-depression-mental-health-suicide-1.4089750

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Prévention du suicide et…sans grande surprise, “13 raisons”

La communication numérique, deuxième partie

Quelques stratégies pour minimiser les problèmes

 

La semaine dernière, je vous ai présenté certains des pièges inhérents à la communication numérique, ainsi que les explications derrière les problèmes communicationnels plus fréquemment rencontrés par les utilisateurs de textos, courriels et messages privés sur les réseaux sociaux.

 

Après la lecture de mon précédent article, l’utilisation de ces moyens peut sembler quasiment condamnée aux conflits. À mon avis, ce n’est pas du tout le cas ! Malgré les (nombreux) obstacles et pièges possibles dans la communication numérique, il serait, selon moi, bien bête de s’en priver. Ce type de communication demeure malgré tout très rapide et utile. Toutefois, certaines mesures peuvent être prises pour maximiser l’efficacité des conversations non-parlées. Cette semaine, je vous suggère d’aborder certaines stratégies pour vous aider à soit minimiser vos risques de tomber dans les pièges les plus fréquents, ou pour vous en dépêtrer lorsque vous réalisez que vous vous y êtes virtuellement coincé les pieds.

 

Pallier à l’absence d’indices visuels

 

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Étant donné qu’un des principaux défauts de la communication écrite est l’absence de langage corporel pour accompagner les propos, certains experts recommandent d’utiliser des émoticônes (ou émojis) pour donner une idée plus claire du ton de son message à l’interlocuteur. Un petit clin d’œil peut évoquer un ton blagueur, un sourire envoie clairement l’idée que vous êtes d’humeur positive et un émoji rouge au front plissé, que vous n’êtes pas d’humeur à rire. Évitez toutefois d’inonder l’autre personne, comme le font les personnages dans ce clip tiré de Like-moi (extrêmement caricatural, je sais…) ; un seul émoji par message ou par phrase suffit souvent.

 

Réduire l’influence des attentes personnelles

 

Assumez en général, dès le départ, que les autres ont de bonnes intentions en communiquant avec vous – ce sont vos proches, la plupart du temps, et si leur intention en communiquant avec vous est hostile, celle-ci finira bien par paraître de façon évidente après quelques messages. Bien entendu, n’assumez pas cela lorsque la personne en question a clairement un historique de communications hostiles à votre égard. Par contre, dans un cas comme ce dernier, il pourrait être bénéfique de trouver une façon de communiquer avec l’autre qui minimise la possibilité de mal interpréter le message…

 

Dans le même ordre d’idées, essayez de ne pas accuser l’autre et de ne pas lui « imposer » les intentions que vous percevez dans son message. Lorsque vous vous sentez attaqué, ou que vous percevez que l’autre est hostile, au lieu d’y réagir comme si c’était confirmé, remettez en doute la validité de votre première impression en la présentant à l’autre de votre point de vue, par exemple : « j’ai l’impression que… est-ce exact ?» ou « ce message me fait sentir…est-ce voulu de ta part ? ».

 

Ralentir la cadence et clarifier

 

Lorsqu’incertain, n’hésitez pas à demander des clarifications ! Dans à peu près toute interaction, il est 100% acceptable de demander à l’autre de clarifier, en demandant, par exemple : « qu’as-tu voulu dire par… ? », « est-ce que X signifiait bien Y ? C’est comme ça que je l’ai compris à la première lecture », ou autre. C’est même très correct de le faire à quelques reprises au cours d’une même discussion, au besoin. Bien sûr, ça prend plus de temps, mais les quelques secondes (ou minutes) utilisées ainsi peuvent-elles valoir le coup, si elles vous épargnent un malentendu ou un conflit ? La première impression que l’on se fait du message écrit de quelqu’un est très souvent erronée ! En donnant la chance à l’autre de clarifier, on accède généralement à une compréhension beaucoup plus juste de son message.

 

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Ne répondez pas toujours instantanément à tout message reçu, surtout lorsqu’il vous paraît ambigu. Tout comme beaucoup de gens ne répondent pas automatiquement à tous leurs appels téléphoniques sur-le-champ, il peut être très acceptable de ne pas répondre à chaque texte ou courriel reçu, tout de suite après sa lecture. Entre-temps, vous pouvez relire le texte (préférablement une demi-heure ou une heure après, voire même plus tard), vous mettre à la place de l’autre en le relisant ou même demander son avis à une tierce personne, préférablement quelqu’un qui connaît votre interlocuteur. Prendre un peu de distance avec votre première impression (même si c’en est surtout une de confusion totale) s’avère généralement très bénéfique.

 

Dans le même ordre d’idées, lorsque vous rédigez un message, n’hésitez pas à le relire, parfois même deux fois (surtout s’il est plutôt court), afin de vous assurer qu’il soit aussi clair que vous le désirez. Parfois, une idée qu’on articule dans notre tête peut nous paraître très évidente, mais n’est pas aussi facile à comprendre par quelqu’un qui la lit. Mettez-vous à la place de la personne, qui est peut-être en pause-café, qui sort possiblement de sa voiture, qui pourrait avoir à peine terminé de faire sa vaisselle : comprendra-t-elle bien ce que vous venez d’écrire, de la façon que vous aviez l’intention qu’elle le comprenne ? Le contexte est-il clair (qui, quoi, où, quand, comment, pourquoi) ? Le ton peut-il être mal interprété ? Le sujet est-il chaud ?

 

Puis, en dernier recours…

 

Lorsque vous sentez qu’une interaction commence à sérieusement s’envenimer, surtout si vous n’arrivez pas à comprendre pourquoi : demandez à l’autre de vous appeler, ou vérifiez s’il est possible d’avoir cette conversation de vive voix, en personne, plus tard. Il est généralement plus facile de se sortir d’une impasse lorsqu’on peut se fier à tous les indices (langage corporel, ton de la voix, etc.) provenant de son interlocuteur que lorsqu’il nous manque certaines informations. D’autant plus qu’avec un peu de chance, si vous ne pouvez pas avoir cette conversation verbale à l’instant, la période séparant la fin de votre conversation numérique et le début de votre prochaine conversation pourrait vous donner chacun le temps de vous distancier de vos attentes ou premières impressions…

 

Au besoin, revenir à la base !

 

Enfin, à moins que ce soit impossible de vous parler de vive voix (en face-à-face, par Skype/FaceTime, au téléphone, etc.), gardez les conversations à sujets « chauds » (ce qui touche aux désaccords dans la façon d’élever les enfants, aux problèmes de nature sexuelle, aux difficultés financières, aux opinions politiques, aux croyances spirituelles, à la dernière chicane du couple, etc.) pour les moments qui vous permettront chacun, le plus possible, de déchiffrer clairement les intentions de l’autre.

 

Les textos, messages privés et courriels, ça peut s’avérer surtout pratique pour s’entendre sur un lieu et une heure de rencontre, pour s’avertir qu’on va s’appeler dans une heure ou deux, pour se souhaiter bonne journée (ou se dire « je t’aime ») quand on n’a pu se réveiller à la même heure un matin, pour s’annoncer la venue d’une visite imprévue, pour rappeler à l’autre de ne pas oublier un truc à l’épicerie ou pour s’envoyer des vidéos de recettes à l’apparence délicieuses ou des photos de chatons hilarantes. Ces moyens s’avèrent parfois moins efficaces pour régler les problèmes interpersonnels « de fond ».

 

Sur ce, je vous souhaite une bonne et efficace communication !

 

Dr Francis Lemay, Ph.D.

Psychologue

www.psydeploiement.com

 

Inspirations :

 

Derks, D., Bos, A.E.R., & Von Grumbkow, J. (2007). Emoticons and online message interpretation. Social Science Computer Review, doi: 10.1177/0894439307311611

Epley, N., & Kruger, J. (2005). When what you type isn’t what they read: The perseverance of stereotypes and expectancies over E-mail. Journal of Experimental Social Psychology, 41(4), 414-422.

Friedman, R.A., & Currall, S.C. (2003). Conflict escalation: Dispute exacerbating elements of E-mail communication. Human Relations, 56(11), 1325-1347.

Morris, M., Nadler, J., Kurtzberg, T., & Thompson, L. (2002). Schmooze or lose: Social friction and lubrication in e-mail negotiations. Group Dynamics: Theory, Research, and Practice, 6(1), 89-100.

Munro, K. (2002). Conflict in cyberspace : How to resolve conflict online. http://users.rider.edu/~suler/psycyber/conflict.html

 

La communication numérique, deuxième partie

La communication numérique, première partie

Introduction

 

Tant dans ma vie personnelle que professionnelle, je remarque que beaucoup de gens optent fréquemment pour la communication dite « numérique » dans leurs échanges interpersonnels. Par communication numérique, je parle de messages textes, courriels ou messages privés sur réseaux sociaux, par exemple Facebook. C’est évidemment très plaisant de savoir qu’en tout temps, dans toute circonstance (ou presque !), il est possible de rejoindre ses êtres chers du bout des doigts, même s’ils peuvent se trouver à l’autre bout du monde. Toutefois, ce mode de communication, bien qu’extrêmement pratique, peut présenter quelques obstacles.

 

Vous est-il déjà arrivé de porter attention à la fréquence des conflits causés par des incompréhensions entre vous et une personne proche à la suite d’échanges de courriels ou de textos, en comparaison avec, par exemple, des conversations téléphoniques ou en face-à-face? C’est pourtant un phénomène bien répandu chez les grands utilisateurs de technologies numériques : plus les gens communiquent par des moyens écrits, plus ils risquent de ne pas bien interpréter les messages de leurs interlocuteurs (et vice-versa), ce qui peut être à l’origine de conflits interpersonnels de tous genres.

 

Bien entendu, des milliers de gens passent des heures à communiquer, prioritairement à l’aide de moyens numériques, et ne notent pas plus de conflits de communication avec leurs proches et leurs collègues que face à face. Grand bien leur fasse ; cet article ne concernera vraisemblablement pas ces individus ! Toutefois, pour tous ceux qui notent des chicanes répétées, des difficultés à se faire comprendre par (ou parfois, à bien comprendre) les autres et divers autres problèmes interpersonnels « 2.0 », voici une série de deux articles qui pourrait vous éclairer !

 

Notez que je ne considère aucunement les prochaines lignes comme un guide exhaustif de la communication numérique efficace ! Je ne suis pas expert en la matière et je suis conscient que l’univers de la communication humaine est extrêmement complexe. Toutefois, il est de mon avis que certains des « bugs » communicationnels les plus fréquents, en termes de textos et de courriels, seront couverts dans le présent article, puis que certaines de leurs solutions le seront, dans le cadre de l’article suivant.

 

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Qu’est-ce qui fait que la communication numérique peut être plus problématique ?

 

L’une des principales sources d’incompréhension dans la communication numérique est la relative absence d’indices audio-visuels provenant de l’interlocuteur, exception faite du message lui-même. En effet, lorsqu’on discute avec une personne en face-à-face, sans même s’en rendre compte, notre cerveau analyse rapidement et continuellement le ton de sa voix (ton enjoué, ricaneur, morose, etc.), sa prosodie (« l’air » dans ses paroles ou le rythme derrière son discours), le positionnement de son corps (tonus, mollesse, raideur, fluidité des mouvements, positionnement des bras et des jambes, angle du tronc, de la tête, etc.) et son expression faciale (sourire, moue, pincement des lèvres, visibilité des dents, serrement de la mâchoire, regard captivé ou absent, clignement des yeux et même l’apparente humidité de ceux-ci).

 

Tous ces indices permettent à une personne de rapidement déterminer si l’individu à qui elle parle est sérieux, attentionné, sarcastique, colérique, réprobateur, empathique, déçu, enjoué, etc. Il en va de même pour la personne qui parle ; à l’aide d’indices visuels ou auditifs, il devient très facile de savoir à quel point on réussit à capter ou pas l’attention de l’autre, s’il prend au sérieux ou pas notre message, s’il y répond positivement ou pas, etc.

 

Vous comprendrez donc que sur la base de ces informations, une conversation téléphonique, qui ne permet que de se fier au ton de la voix et à la prosodie, peut davantage porter à confusion qu’une conversation face-à-face (ou par Skype, FaceTime, autre…) ; toutefois, cette même conversation téléphonique comporte moins de risques que celle faite par texto, message privé ou courriel, car les personnes impliquées dans l’échange n’ont alors accès qu’au texte.

 

Les attentes de chaque communicateur

 

Dans les moments où il manque d’information à l’un ou l’autre des interlocuteurs, des psychologues postulent que les attentes de chacun des individus impliqués dans la conversation « combleront » les vides. Ces attentes seraient façonnées par l’histoire personnelle de chaque individu. Par exemple, si j’ai l’impression d’avoir souvent été blâmé pour avoir failli à certaines tâches (tâches ménagères, devoirs, etc.) au cours de ma vie, il se pourrait que le texte envoyé par ma copine

 

« as-tu pensé acheter le lait ? »

 

me paraisse, à la première lecture, comme une critique, un blâme. Peut-être que je l’imagine déjà lever les yeux au ciel en me posant la question, ses bras croisés devant son torse et un ton accusateur dans la voix. À l’inverse, si les gens ont généralement eu tendance à être positifs à mon égard et tolérants face à mes oublis, je pourrais simplement voir ce texto comme un rappel bienveillant de passer à l’épicerie en revenant du travail. Mon humeur du moment peut aussi grandement influencer mon interprétation du texte : je pourrais le lire et le considérer comme très positif après avoir entendu une bonne nouvelle, ou au contraire le considérer comme très négatif après avoir passé une mauvaise journée. Le fait est que, à la simple lecture du texte, je ne peux vraiment pas savoir quel ton ma copine désirait employer en l’écrivant. Tout ton que j’attribue au texte provient de mes attentes personnelles !

 

Ainsi, beaucoup de confusion et d’incompréhension peuvent surgir : peut-être puis-je attribuer des intentions plus négatives aux gens qui m’écrivent suite à une mauvaise journée ? Peut-être suis-je un individu très sensible aux reproches et à la critique, au point de les généraliser à outrance ? Au contraire, j’ai peut-être aussi tendance à prendre très à la légère la communication interpersonnelle, quitte à ne pas percevoir l’irritabilité de mes interlocuteurs ? Voilà pourquoi un simple « lol » peut paraître tantôt jovial, blagueur, complice, mais à un autre moment sarcastique, condescendant ou mesquin.

 

L’usage du langage

 

Une autre forme de confusion qui survient fréquemment découle d’une utilisation sous-optimale du langage. Souvent, la communication numérique est utilisée pour économiser du temps ; on tape rapidement un texto, on envoie un courriel à la va-vite et on utilise des abréviations pour raccourcir le texte ; ou alors, on omet de réviser le contenu avant d’appuyer sur la touche « envoyer ». Il peut en résulter une certaine confusion.

 

Bescherelle

 

Certains messages envoyés sont relativement ambigus, car ils peuvent manquer de marqueurs temporels ou de transition. Certains homophones sont utilisés aux mauvais endroits (p. ex., pris/prit/prie/pries/prix, c’est/ses/s’est/ces/sais/sait ou sans/s’en/c’en/sang/sent/cent). Notez que « Nous sommes tous prêts » n’a pas exactement la même signification que « nous sommes tout près ». Qu’en est-il de la ponctuation et des accents ? Voyez ces classiques tirés d’ouvrages grammaticaux populaires (à lire lentement ou à voix haute pour un impact maximal) :

 

« C’est l’heure de manger, les enfants ! » en opposition à « C’est l’heure de manger les enfants ! »
« J’aimerais bientôt me taper un petit jeûne » en opposition à « j’aimerais bientôt me taper un petit jeune »
« Oui, je suis bien sûr, Louiselle » en opposition à « Oui, je suis bien sur Louiselle ».

 

Bien que cocasses, ces exemples permettent de démontrer à quel point l’utilisation précise du langage peut éviter bien des confusions !
Enfin, l’usage de mots raccourcis (« t vrmt bo ») peut grandement accélérer la communication d’idées ; toutefois, il est important de s’assurer que son interlocuteur connaît les abréviations utilisées et que celles-ci ont la même signification pour lui…en ce sens, faites attention lorsque vous communiquez avec des gens dont la langue natale diffère de la vôtre : certaines abréviations courantes en communication numérique existent dans plusieurs langues, mais ont parfois des sens différents.

 

Dans mon prochain article, à venir la semaine prochaine, je vous proposerai quelques stratégies pour minimiser les problèmes communicationnels découlant de l’utilisation du numérique, ou pour éviter que les confusions ponctuelles ne mènent à des conflits plus problématiques.

 

Dr Francis Lemay, Ph.D.

Psychologue

www.psydeploiement.com

 

Inspirations :

 

Derks, D., Bos, A.E.R., & Von Grumbkow, J. (2007). Emoticons and online message interpretation. Social Science Computer Review, doi: 10.1177/0894439307311611

Epley, N., & Kruger, J. (2005). When what you type isn’t what they read: The perseverance of stereotypes and expectancies over E-mail. Journal of Experimental Social Psychology, 41(4), 414-422.

Friedman, R.A., & Currall, S.C. (2003). Conflict escalation: Dispute exacerbating elements of E-mail communication. Human Relations, 56(11), 1325-1347.

Morris, M., Nadler, J., Kurtzberg, T., & Thompson, L. (2002). Schmooze or lose: Social friction and lubrication in e-mail negotiations. Group Dynamics: Theory, Research, and Practice, 6(1), 89-100.

Munro, K. (2002). Conflict in cyberspace : How to resolve conflict online. http://users.rider.edu/~suler/psycyber/conflict.html

La communication numérique, première partie

Démystifions l’anxiété (deuxième partie)

 

Introduction

 

La semaine dernière, dans le cadre de mon premier article sur l’anxiété, j’ai pris le temps de définir le phénomène, de spécifier à quel moment on commence habituellement à parler d’anxiété « pathologique » et de vous fournir des statistiques générales sur les troubles anxieux et certaines de leurs comorbidités. Cette semaine, je vous propose un texte qui permettra de clarifier, en survol, sans y aller trop en profondeur, quelques étiquettes diagnostiques associées à la problématique de l’anxiété. La semaine prochaine, un article similaire à celui-ci sera publié, avec quelques autres diagnostics et symptômes couramment associés à l’anxiété. Notez que, l’anxiété étant une émotion complexe, les deux articles ne pourront pas couvrir toutes les formes de souffrance psychologique associées à l’anxiété ; je vous présenterai toutefois les formes d’anxiété les plus courantes, en clinique. Ensuite, je prendrai le temps d’expliquer comment l’anxiété devient problématique chez certaines personnes et ce qui peut être fait pour s’aider à ce niveau.

 

À ce sujet, avant d’aller plus loin, si ce n’est pas déjà fait, je vous suggère de jeter un coup d’œil à mes articles sur le diagnostic psychologique et la dépression majeure, afin d’éviter certaines dérives qui peuvent parfois survenir lorsqu’il est question de lectures au sujet des diagnostics psychologiques sur Internet. Notez que cet article et le suivant ne visent en aucun cas à servir d’outils diagnostics ; leur fonction sera plutôt d’illustrer certaines des formes que l’anxiété problématique peut prendre, et peut-être aussi à aiguiller des personnes qui peuvent vivre certains de ces symptômes au fait que de l’aide existe pour eux : toutes ces conditions, et la plupart de ces symptômes, sont monnaie courante en psychologie clinique. De l’aide efficace existe pour vous aider ! N’hésitez pas à contacter un professionnel qualifié si vous souffrez des symptômes présentés plus bas.

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Les principaux diagnostics d’anxiété

 

On entend souvent parler, dans les médias, de troubles obsessionnels-compulsifs (TOC), troubles d’anxiété généralisée (TAG), troubles de stress post-traumatique (TSPT), troubles panique, agoraphobie, phobies spécifiques (ou simples), anxiété (ou phobie) sociale et trouble d’adaptation. Outre le dernier diagnostic mentionné, ils faisaient tous partie de la « grande famille » des troubles anxieux, dans le DSM-IV. La dernière édition de cette « bible du diagnostic », le DSM-5, a vu certains des diagnostics être réattribués à d’autres catégories (dont les troubles apparentés au TOC, qui incluent la trichotillomanie [arrachage compulsif des cheveux], l’accumulation compulsive d’objets et la dermatillomanie [grattage ou tirage compulsif de la peau] et les troubles causés par un stresseur ou un traumatisme) et a inclus certains troubles plus spécifiques à l’enfance dans les troubles anxieux, comme le mutisme sélectif et l’anxiété de séparation.

 

Afin d’alléger le texte et de causer le moins de confusion possible chez mes lecteurs, je vais limiter ici mon propos aux grands diagnostics « classiques » d’anxiété, c’est-à-dire ceux que je rencontre le plus souvent dans ma pratique : les phobies, les troubles obsessionnels-compulsifs, la panique, le stress post-traumatique, l’anxiété généralisée et le trouble d’adaptation. Commençons donc avec ce dernier !

 

Le « rhume de la psychiatrie »

 

C’est vraisemblablement le diagnostic psychiatrique qui a le plus fait jaser de lui, au Québec, ces dernières années : le trouble d’adaptation. Pour faire une histoire courte, le trouble d’adaptation est devenu tristement célèbre après que les avocats de Guy Turcotte, cardiologue ayant admis avoir assassiné ses enfants suite à une rupture amoureuse, aient utilisé le diagnostic pour obtenir un verdict de non-responsabilité criminelle dans le cadre de son premier procès. Au cours du second procès du Dr Turcotte, Dr Pierre Bleau, psychiatre et témoin-expert de la Couronne, a qualifié le trouble d’adaptation de « rhume de la psychiatrie » pour donner du poids à son argument selon lequel ce trouble « n’empêche pas [une personne] de réfléchir [ou] d’être responsable de ses actes ».

 

Bien qu’on puisse se permettre de questionner la validité de la comparaison du Dr Bleau (le trouble d’adaptation étant associé à un risque accru de tentatives de suicide et de suicides complétés), il est vrai que plusieurs professionnels en santé mentale utilisent le diagnostic de trouble d’adaptation lorsqu’une personne se présente dans leur bureau avec une souffrance évidente causée par un événement relativement récent, mais qui ne puisse être associée à un trouble psychiatrique. Le trouble d’adaptation s’avère essentiellement être une réaction émotionnelle ou comportementale intense en réponse à un événement stressant survenu dans l’environnement de la personne, à l’intérieur des trois derniers mois (anxiété importante, déprime évidente, changements notables dans la façon de se comporter). Les symptômes ne doivent pas remplir les critères d’un autre trouble psychologique et ne sont pas dus à un deuil normal. Le trouble d’adaptation est accompagné soit d’une humeur déprimée, d’une humeur anxieuse, d’une modification des comportements ou d’une combinaison de ces facteurs.

 

Des causes fréquemment citées dans l’apparition de symptômes de troubles d’adaptation sont : la fin d’une relation de couple, des troubles financiers, des maladies physiques douloureuses, une vie sexuelle insatisfaisante, développer un handicap, vivre un désastre naturel, habiter dans un secteur affligé d’un taux de criminalité élevé, quitter ou revenir vivre dans le foyer familial, se marier, avoir des enfants, une promotion au travail, la retraite ou ne pas atteindre un important objectif fixé. Cette liste n’est pas exhaustive et plusieurs événements du genre peuvent survenir de façon concomitante.

 

Il est à noter que plusieurs spécialistes critiquent le trouble d’ajustement comme un exemple de la tendance du modèle médical à sur-pathologiser des réactions émotionnelles plutôt normales à des événements difficiles de la vie. Également, 5% à 20% des clients traités pour difficultés psychologiques à l’externe souffriraient d’un trouble d’adaptation, pour 50% des patients hospitalisés en psychiatrie, faisant du trouble d’adaptation la problématique la plus fréquente en psychiatrie. Néanmoins, avec ou sans un tel diagnostic, il peut être extrêmement bénéfique pour un individu sentant de la détresse psychologique dans un tel contexte de recevoir de l’aide professionnelle.

 

Les multiples visages de la phobie

 

La phobie spécifique (anciennement appelée phobie simple) est une peur intense axée sur un stimulus précis (ou des stimuli précis) dans laquelle l’objet principal de l’anxiété est assez clairement défini et bien reconnu par la personne souffrante. On définit la phobie comme étant une peur significative d’un objet ou d’une situation, qui génère presque toujours une anxiété intense et disproportionnée au danger réel, qui mène à de l’évitement et qui génère une détresse importante ou affecte sévèrement son fonctionnement dans une sphère importante de la vie (sociale, professionnelle, académique, familiale, etc). Notez que ce dernier critère (la présence de détresse intense ou que le trouble affecte le fonctionnement de la personne dans une sphère de sa vie) est essentiel pour poser quelconque diagnostic de trouble anxieux.

 

Les phobies spécifiques les plus fréquentes sont celles associées à certains animaux (araignées, insectes, chats, chiens, rongeurs, serpents), à des éléments naturels (les hauteurs, les orages, l’eau), à certaines situations (prendre l’avion, utiliser un ascenseur, les endroits clos), ainsi que les blessures physiques (à soi ou aux autres), le sang, les injections, les piqûres, les examens dentaires, les situations qui peuvent mener à s’étouffer ou vomir (comme manger, boire certains aliments, certaines boissons), puis, surtout chez les enfants : les personnages costumés (comme les clowns), la noirceur et les bruits intenses.

 

Un symptôme particulier des phobies liées au sang, aux blessures ou aux injections est la tendance des individus qui en souffrent à s’évanouir ou se sentir très faibles lorsqu’ils sont exposés à l’objet de leur peur. On parle alors d’une vulnérabilité vagale. D’un point de vue évolutionnaire, celle-ci a beaucoup de sens : si je me vide de mon sang, c’est « bénéfique » de subir un choc vagal, qui entraînera généralement une perte de conscience (je risque de moins rapidement me vider de mon sang et, immobile, certains prédateurs ne me repéreront pas). La phobie du sang, des blessures ou des injections pourrait être une sur-sensibilité ou une généralisation exagérée de ce « mécanisme de défense » biologique, chez certaines personnes. Sachez que, comme la phobie du sang, la vulnérabilité vagale qui l’accompagne peut être améliorée par le biais de techniques en psychothérapie.

 

L’anxiété sociale, ou phobie sociale, est une crainte significative d’une ou de certaines situations sociales dans lesquelles la personne pourrait être jugée par d’autres. La personne craint généralement d’agir de façon qui conduirait d’autres à l’évaluer négativement ou de montrer des symptômes anxieux (rougissement, bégaiement, sudation) qui généreraient de telles évaluations (crainte que ce soit humiliant, gênant ; que cela mène à du rejet social ou que ça offense les autres). Ces situations provoquent presque toujours de l’anxiété et sont évitées ou endurées avec une anxiété intense, qui est disproportionnée par rapport à la menace posée par la situation. Les situations générant typiquement ce type d’anxiété sont : entretenir une conversation, rencontrer des gens qui ne sont pas familiers, être observé alors qu’on mange ou boit, faire un discours devant un groupe d’individus ou devoir faire ses besoins dans une salle de bain publique.

 

Enfin, l’agoraphobie est définie comme étant une anxiété intense dans certaines des situations suivantes : dans des moyens de transport (automobiles, autobus, trains, bateaux, avions), des espaces ouverts (ponts, stationnements, marchés), des espaces clos (magasins, théâtres, salles de cinéma), être en file ou dans une foule ou être seul à l’extérieur de la maison. La personne atteinte d’agoraphobie fuit ou craint les situations car elle éprouve des pensées selon lesquelles la fuite serait difficile dans ce contexte ou que de l’aide pourrait être indisponible en cas de symptômes apparentés à ceux d’une attaque de panique ou autres (peur de se blesser en tombant, d’être incontinent). Les situations craintes sont évitées, vécues avec anxiété intense ou requièrent la présence d’accompagnement pour la personne phobique. L’agoraphobie se manifeste fréquemment suite au développement, chez une personne, d’une problématique en lien avec des attaques de panique répétées.

 

L’anxiété physique extrême

 

Tout d’abord, qu’est-ce qu’une attaque de panique ? Si vous n’en avez jamais eu, ça peut représenter un concept un peu abstrait. On définit une attaque de panique comme étant une augmentation soudaine de peur ou un inconfort intense qui atteint un pic à l’intérieur de quelques minutes (généralement moins d’une dizaine) et à l’intérieur de laquelle 4 symptômes physiques ou cognitifs (ou plus) sont présents, parmi les 13 suivants : palpitations cardiaques, accélération du pouls ou sensation de cœur qui bat fort ; sudation importante ; tremblements ; perte de souffle ; sensation d’étouffement ; douleurs ou inconfort au niveau de la poitrine ; nausée ou douleurs abdominales ; étourdissements, sensation d’instabilité, se sentir « dans les vapes » ou sur le bord de l’évanouissement ; bouffées de chaleur ou frissons ; engourdissements ou picotements ; se sentir comme irréel ou dans un monde irréel, ou se sentir détaché de soi-même ; peur de perdre le contrôle de soi ou de devenir fou ; peur de mourir. Il est aussi fréquent que d’autres symptômes, comme des acouphènes (cillement, bourdonnement dans les oreilles), des courbatures au cou, des maux de tête ou une forte impulsion à crier ou à pleurer de façon incontrôlable soient présents. Il arrive que les attaques de panique soient prévisibles, ou attendues : certaines personnes qui en vivent fréquemment en éprouvent plus souvent dans certains contextes (en conduisant leur voiture, par exemple) ; souvent, cependant, elles semblent survenir au hasard et sont complètement inattendues.

 

Les attaques de panique ne sont pas un trouble psychologique. Elles sont fréquemment présentes chez des gens qui souffrent de troubles anxieux, dépressifs ou autres, ainsi que chez des gens qui ne souffrent d’aucun problème en santé mentale. Toutefois, en raison de leur nature extrêmement aversive (essayez de me faire croire que vous aimeriez ressentir intensément quelques-uns des symptômes énumérés plus haut pendant une dizaine de minutes), plusieurs gens développent une crainte intense de celles-ci. On parle de trouble panique quand quelqu’un éprouve fréquemment des attaques de panique imprévisibles et qu’au moins l’une d’elles a entraîné soit des inquiétudes constantes au sujet d’autres attaques et de leurs conséquences (peur de perdre le contrôle de soi, de faire une crise cardiaque, de devenir fou), ou un changement de comportement significatif et mal adapté à la situation en rapport avec l’attaque ou les attaques ; c’est-à-dire, des comportements visant à éviter d’autres attaques, comme cesser de faire de l’exercice ou éviter les situations sortant d’une routine.

 

On rencontre souvent, en clinique, des individus souffrant d’attaques de panique multiples et qui en viennent à développer de l’agoraphobie, sentant que seuls certains endroits familiers, une sorte de zone de confort, leur permettent de s’abriter des symptômes extrêmement désagréables des attaques de panique. C’est une condition qui peut être très handicapante, car plus une personne évite des contextes et se renferme sur elle-même, plus elle s’isole, plus elle se rend vulnérable à sa propre anxiété, et plus il devient difficile pour elle d’aller chercher (et évidemment, d’obtenir) l’aide dont elle a besoin.

 

Conclusion

 

Ce sera tout pour cette première partie de mon survol clinique des formes les plus fréquemment rencontrées d’anxiété pathologique. La semaine prochaine, je vous propose de couvrir quelques autres formes que peut prendre l’anxiété en clinique. Par la suite, je prendrai du temps pour expliquer de quelle façon l’anxiété se développe généralement pour devenir aussi problématique, chez certaines personnes, ainsi qu’un survol rapide de techniques thérapeutiques qui peuvent être utilisées pour les personnes qui en souffrent. D’ici là, bonne patience et bon courage !

 

Dr Francis Lemay, Ph.D.

Psychologue

www.psydeploiement.com

 

Inspirations :

 

American Psychiatric Association (2013). DSM-5 : Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, Fifth Edition. Arlington, VA: American Psychiatric Association.

American Psychiatric Association (2003). DSM-IV-TR: Manuel diagnostic et statistique des troubles mentaux, 4ème édition, texte révisé. Paris : Masson.

 

http://www.journaldemontreal.com/2015/11/10/proces-turcotte–sa-maladie-est–le-rhume-de-la-psychiatrie

Démystifions l’anxiété (deuxième partie)

Le diagnostic en santé mentale

 

Introduction

 

Originalement, l’article qui suit faisait partie de mon précédent article, au sujet de la dépression majeure. Cependant, après avoir rédigé le tout, j’ai réalisé que l’article original était beaucoup trop long et complexe. J’ai fini par le diviser, non pas en deux, mais bien en trois articles différents. Eh oui! Le troisième article traitera de…c’est une surprise! Le présent article traitera de la question du diagnostic en santé mentale. Ça fait quand même élégamment suite à un article qui parlait, en grand détail, d’un diagnostic précis!

 

Le sujet du diagnostic (comme celui du prochain article!) est source de nombreux débats parmi les professionnels en santé mentale. En effet, certains professionnels tiennent mordicus au diagnostic, ainsi qu’à l’importance de le communiquer aux clients aussitôt que possible. Plusieurs arguments peuvent motiver ce choix, dont la sélection du traitement le plus approprié et le désir de bien informer son client sur sa problématique avant d’initier la thérapie. D’autres, à l’inverse, s’opposent radicalement à la question des diagnostics en santé mentale : certains réfutent leur existence, refusent de les utiliser et, logiquement, n’en parlent pas à leurs clients. Ils ont également un raisonnement très logique pour accompagner leur point de vue. Si vous m’avez déjà lu, vous devinerez que je me situe, sans grande surprise, un peu à cheval entre les deux camps.

 

Lorsque l’Association américaine de psychiatrie (APA) a initié ses travaux sur la plus récente édition du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, 5ème édition (DSM-5), au début des années 2000, les professionnels en santé mentale de partout dans le monde ont émis des commentaires, tant en faveur qu’en défaveur du produit. À la sortie du manuel, certains ont applaudi l’effort des experts dans la flexibilité accordée aux professionnels pour l’évaluation diagnostique, alors que d’autres ont critiqué les faiblesses scientifiques dans la démarche, ou l’accent exagérément « pathologisant » des nouveaux diagnostics (un exemple fréquent est celui du syndrome prémenstruel [SPM], qui est considéré comme un trouble mental, sous le nom de « trouble dysphorique prémenstruel »). Dans certains cas, les critiques sont allés jusqu’à parler d’une alliance entre les dirigeants de l’APA et les grandes compagnies pharmaceutiques : une sorte de complot pour vendre davantage de médicaments psychotropes.

 

Les arguments se valent, de part et d’autre, mais règle générale, en Amérique du Nord, les consignes du DSM-5 prévalent en ce qui a trait à l’évaluation et au diagnostic des troubles mentaux. Le chapitre V de la CIM-10 (Classification statistique internationale des maladies et des problèmes de santé connexes), publiée par l’Organisation mondiale de la santé, est généralement l’outil diagnostic utilisé pour les problèmes psychologiques/psychiatriques à l’extérieur de l’Amérique du Nord. Les mêmes critiques, ou à peu près, sont émises par les professionnels de la santé mentale au sujet des deux ouvrages.

 

L’utilité du diagnostic en santé mentale

 

Sur la base de ce dont j’ai discuté dans mon précédent article, soit : le fait que poser un diagnostic soit si compliqué, le fait que tant de nuances et de subtilités doivent être prises en compte, le fait que deux personnes présentant le même diagnostic puissent présenter des symptômes complètement différents et le fait que, franchement, un diagnostic en santé mentale, c’est souvent (très tristement, je me permets de spécifier…) une source de stigmatisation dans notre société…pourquoi on s’encombre alors du diagnostic? Il existe plusieurs raisons, mais, à mon avis, la meilleure d’entre elles est la suivante : pour que nous ayons un langage commun entre professionnels. Pour que, si un médecin de famille me réfère un client, il n’ait pas nécessairement à m’énumérer la liste complète des symptômes observés chez Monsieur ou Madame X pour que je comprenne la raison de la référence.

 

Le trouble dépressif majeur, comme (pratiquement) tous les autres diagnostics en santé mentale est d’abord et avant tout une étiquette. Une étiquette pour aider les spécialistes à communiquer de façon efficace et à faire avancer la recherche sur les traitements (psychologiques et pharmacologiques). Oui, les problématiques en santé mentale sont réelles. Ce ne sont pas des « bobos imaginaires ». Des modifications sont identifiables dans le fonctionnement neuronal (parfois même génétique) d’une grande proportion de personnes souffrant de difficultés psychologiques. Dans la majorité des cas, on ne sait toutefois pas si ces modifications sont la cause, ou le résultat, de leurs difficultés! De surcroît, une prise de sang ne permet pas d’identifier « la dépression » ou « l’anxiété généralisée » dans l’organisme de quelqu’un, comme on peut, par exemple, identifier le virus de l’influenza. On a simplement décidé, il y a plusieurs années, sur la base d’observations cliniques multiples et d’analyses statistiques, de regrouper les symptômes qui se présentaient le plus souvent ensemble chez les individus vivant de la souffrance psychologique et de leur donner un nom, pour faciliter le travail de communication entre professionnels.

 

Les symptômes éprouvés par une personne peuvent être dus à mille et une causes (vulnérabilité biologique, accumulation de stresseurs environnementaux, expériences traumatiques, environnement malsain dans la famille ou au travail, intimidation par les pairs ou isolement social, etc.). Il s’avère en fait que, la plupart du temps, c’est un ensemble de facteur qui peut être tenu responsable de l’apparition des symptômes psychologiques d’une personne. En plus, il est même plutôt rare qu’on rencontre, en clinique, une personne présentant un diagnostic « franc » de trouble en santé mentale.

 

Plus souvent qu’autrement, les gens vont arriver dans nos bureaux avec quelques symptômes d’un trouble, quelques symptômes d’un autre trouble et une souffrance marquée accompagnant le tout : de la détresse importante, une difficulté ou incapacité à fonctionner dans leur travail, dans leur vie sociale, etc. Même s’ils n’ont pas un diagnostic clair, il demeure important de leur apporter une aide ; de leur fournir des outils pour apprendre à mieux vivre avec ces difficultés. Le diagnostic est ici d’une utilité limitée : même sans lui, il est extrêmement important de considérer les symptômes : les vulnérabilités à l’origine de ceux-ci, l’élément déclencheur ayant possiblement mené à leur apparition, ce qui peut les maintenir dans le temps chez la personne souffrante et la façon de les traiter (ou de les aborder) en clinique.

 

Communication du diagnostic au client

 

Ce sont là certaines des raisons pour lesquelles je suis parfois réticent à l’idée de présenter à mes clients leur diagnostic. Du moins, sans leur expliquer clairement ce qu’il signifie et pour quelle raison il est utile pour eux de le connaître. Sachez que je ne refuse jamais de le faire : toutefois, je préfère souvent le garder pour moi. Parce que, la plupart du temps, connaître ou non ce diagnostic, pour un client, affectera très peu le déroulement de sa thérapie. Parce que ce diagnostic est surtout une façon rapide de communiquer et de se comprendre entre spécialistes. Parce que le diagnostic est parfois inutilement démoralisant, ou une source de stigmatisation qui peut souvent nuire au bon fonctionnement de la personne, à long terme.

 

Bien évidemment, je discute ici de psychologie et de santé mentale. Il y a, comme dans presque tous les cas, lorsqu’on étudie une question psychologique, des exceptions. L’exception la plus notable (car il en existe d’autres!) est celle de l’attaque de panique (qui peut, ou non, être observée dans le cadre du « trouble panique »). Je prends généralement le temps de bien expliquer aux clients ce que sont les attaques de panique, pour la simple et bonne raison qu’elles ont tendance à être une source importante de détresse (et d’évitement expérientiel), qu’elles sont difficiles à comprendre, que l’information circulant à leur sujet est souvent très erronée et qu’en sachant vraiment à quoi s’en tenir, il est parfois plus facile de composer avec elles. De surcroît, des protocoles de traitement clairs, relativement simples et spécifiques aux attaques de panique existent et démontrent une très bonne efficacité pour leur traitement (voir La peur d’avoir peur d’André Marchand et Andrée Letarte).

 

Enfin, puis peut-être surtout…le diagnostic se doit d’être d’abord et avant tout une hypothèse, une impression. Repensez à la prise de sang et à l’influenza…en tant que spécialiste de la santé mentale, sans méthode 100% assurée d’identifier un trouble, je peux me tromper sur le diagnostic (nous le pouvons tous) ; je me dois donc d’être flexible et prêt à le réviser en cours de suivi. Et c’est très souvent le cas que je le fasse. Tout bon intervenant a normalement la responsabilité de remettre en question le diagnostic posé initialement, à la lumière de nouvelles informations qui permettraient d’y apporter des nuances. Comme l’hypothèse initiale est parfois loin d’être une certitude, le fait de la communiquer au client en début de suivi peut, dans certains cas, lui être préjudiciable, surtout si elle est appelée à changer à quelques reprises au cours de la thérapie.

 

Le diagnostic au cours d’une psychothérapie

 

Comme, en thérapie, nous travaillons généralement sur des comportements, des émotions et des pensées, ce sont surtout sur ces éléments que le client a besoin d’être informé. Ce sont ces réalités (pensées, émotions, comportements) qu’il aura à confronter en cours de suivi, et pas une étiquette issue du DSM (« trouble dépressif majeur », « trouble d’anxiété généralisée », « trouble de personnalité limite »). Le diagnostic étant ni nécessaire (pour l’efficacité de la psychothérapie), ni coulé dans le béton, j’ai tendance à préférer le partager avec les autres professionnels impliqués dans le dossier, lorsqu’il le faut. Puis, lorsque je juge que c’est utile, ou que mon client le demande, je le partage à ce dernier. Toutefois, un fort besoin exprimé par un client de connaître son diagnostic peut être vu, dans certain cas, comme une forme de recherche de réassurance. C’est un phénomène similaire à celui de la quête de l’insight thérapeutique en psychothérapie (le déclic thérapeutique d’il y a deux articles). Dans ce cas, il est parfois plus nuisible qu’utile de communiquer un diagnostic à son client, car on risque de renforcer sa tendance à l’évitement expérientiel ; dans le cas présent, sa difficulté à tolérer l’incertitude au sujet de « ce qui cloche chez moi ».

 

Bien entendu, tout se discute en thérapie. Il est tout à fait légitime, pour un client, de demander à son thérapeute des informations sur sa problématique. Il est toutefois de la responsabilité du thérapeute d’informer le client sur ce qu’il croit être une bonne intervention, ou une moins bonne intervention, en se basant sur sa compréhension de la souffrance du client, ainsi que sur les données scientifiques les plus récentes et les plus solides au sujet de celle-ci. N’hésitez pas à ouvrir le dialogue avec votre thérapeute sur des sujets qui vous paraissent nébuleux, ou quand vous sentez ne pas avoir suffisamment d’informations au sujet de la démarche que vous êtes en train d’entreprendre. Plus la communication est ouverte et libre, en thérapie, et moins il y a de tabous, plus vous serez en mesure de développer une relation de confiance et de cheminer ensemble. Vous risquez alors de tirer beaucoup plus d’avantages de cette thérapie et la démarche risque d’être bien plus satisfaisante pour vous. Il peut certes être intimidant de songer à « confronter » son thérapeute, mais le courage est généralement récompensé dans le cadre d’une démarche de psychothérapie, comme dans la plupart des relations interpersonnelles.

 

 

 

Dr Francis Lemay, Ph.D.

Psychologue

www.psydeploiement.com

 

Inspirations :

 

American Psychiatric Association (2013). Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders: DSM-5. Washington, DC: American Psychiatric Association.

 

http://www.nimh.nih.gov/about/director/2013/transforming-diagnosis.shtml

 

Marchand, A. & Letarte, A. (2004). La peur d’avoir peur : Guide de traitement du trouble panique avec agoraphobie. Montréal : Stanké.

 

Je me suis également beaucoup inspiré d’articles cités dans ma thèse de doctorat, disponible ici : http://theses.ulaval.ca/archimede/meta/30482

Le diagnostic en santé mentale

“J’ai vraiment besoin de bien comprendre mon problème!”

Introduction

Pour faire suite à mon dernier billet sur la durée de la thérapie…une hypothèse est parfois émise, concernant les raisons qui poussent beaucoup de thérapeutes, ainsi que certains clients, à privilégier les thérapies à long terme. L’hypothèse va ainsi : pour qu’une personne puisse effectuer un changement profond, chez elle, cette personne se doit de découvrir une vérité importante par rapport à elle-même. Une vérité intérieure, profondément enfouie et qui, si elle est mise à jour, lui permettra enfin d’initier les changements qui l’aideront à évoluer. Évidemment, un tel insight thérapeutique, un tel déclic, une telle compréhension de cette vérité, se doit de venir du client lui-même (les gens étant généralement réfractaires à se faire imposer le point de vue des autres ; voir la théorie de la réactance de Jack Brehm). Pour ce faire, le traitement requiert de longues et nombreuses séances à réfléchir à deux sur le problème, sur ses origines, sur l’enfance du client et sa situation familiale, à poser des hypothèses et à en éliminer au fur et à mesure que la thérapie avance.

La compréhension de son propre problème, le déclic thérapeutique ou l’illumination (insight) soudaine sont fréquemment des éléments recherchés dans le cadre de thérapies à long terme. Plusieurs thérapeutes pratiquent des modèles de psychothérapie qui visent à faire en sorte qu’une personne comprenne « le pourquoi du comment » elle éprouve aujourd’hui de la souffrance psychologique. Cependant, comprendre comment on s’est mis dans le pétrin n’a souvent que très peu d’effet sur comment on s’en sortira. Si la compréhension ou l’insight ne sont pas accompagnés de changements comportementaux concrets, réels et significatifs, ils seront bien souvent de peu d’aide.

Les bienfaits de comprendre

Même en dehors du domaine de la psychologie, plusieurs personnes croient fermement qu’en comprenant la nature d’une chose, on arrive à mieux réagir face à cette chose. Bien sûr, comprendre un phénomène, un objet, un processus ou une réalité est extraordinaire. La médecine, l’aérodynamique, l’architecture, la comptabilité et des milliers d’autres domaines dépendent de la compréhension de divers phénomènes pour pouvoir continuer à progresser. Cependant, on croit de plus en plus, en psychologie clinique, que ce n’est pas l’insight ou la compréhension qui entraînent les changements comportementaux ou émotionnels. Ce serait plutôt l’inverse! En modifiant mes conduites, en brisant mes routines sécurisantes, en sortant de ma zone de confort et en prenant des risques, j’en apprends davantage sur moi-même, sur comment me dépêtrer de mes difficultés (et peut-être, sur ce qui a fait en sorte que j’ai souffert en premier lieu).

Bien entendu, comprendre un problème peut s’avérer être une source d’outils puissants pour améliorer sa condition : un diabétique qui ne saurait pas quels aliments contiennent du sucre (ou simplement que consommer des glucides en quantités élevées est dangereux pour lui) pourrait mettre sa santé en péril en s’alimentant de façon inadéquate, tout comme un individu diagnostiqué précocement du cancer du poumon pourrait, s’il est très peu informé sur le sujet, se mettre très à risque d’une récidive en continuant de fumer du tabac.

Le pouvoir de l’expérience concrète

Toutefois, la compréhension s’avère souvent insuffisante, comme le démontrent plusieurs exemples d’individus diabétiques qui, bien qu’informés adéquatement, continuent à abuser de glucides jusqu’à en avoir des problèmes de santé graves (ou comme vous diront plusieurs médecins aux soins palliatifs qui constatent que des patients, après maintes récidives de cancer du poumon, demandent encore régulièrement de sortir de l’hôpital pour griller une cigarette). L’alcoolique qui comprend qu’il boit pour engourdir le sentiment qu’il éprouve en se disant que sa vie est un échec peut, malgré tout, continuer à consommer abusivement de l’alcool. C’est possible qu’il maintienne son habitude, même s’il est entièrement conscient qu’il éloigne ainsi graduellement ses proches et met possiblement son emploi en péril.

Kelly Wilson, professeur en psychologie, clinicien et conférencier de renommée internationale utilise l’image suivante : la compréhension du problème, l’insight…ou le déclic thérapeutique est un tuyau d’échappement…ce n’est pas un carburant. L’expérience concrète, elle, est un carburant. La compréhension n’est pas nécessaire pour changer, pour améliorer son état : l’expérience ou le changement comportemental concret l’est. D’autant plus que la compréhension d’un phénomène, d’une réalité (ou de soi-même!) a beaucoup de chances de découler d’une expérience vécue après avoir fait l’effort de prendre un risque, de changer ses propres comportements.

Exemples comparant la compréhension à l’expérience

L’esprit humain a tendance à nous pousser à croire qu’en en sachant juste un tout petit peu plus, nous aurons soudainement ce déclic qui fera en sorte que le problème pourrait s’effacer. Ou qu’il sera alors plus facile à affronter. Une personne pourrait lire tous les livres écrits sur la bicyclette et ne jamais apprendre à en faire, si elle n’embarque pas sur une bicyclette à quelques reprises. Bref, si elle ne prend pas le risque, à un certain moment, de s’égratigner les genoux. Si cette personne sent un fort besoin de se rassurer en sachant le maximum de choses au sujet de la bicyclette avant d’embarquer, ne retarde-t-elle pas inutilement le moment où, en embarquant sur la bicyclette, elle apprendra réellement comment en faire? Ne perd-elle pas des moments précieux, excitants, des opportunités de se dépasser, de maîtriser pleinement cet exercice, en repoussant le premier moment où elle embarque sur la selle?

Parallèlement, l’homme présentant une phobie des chiens peut lire tous les livres du monde écrits au sujet des chiens, de la phobie ou de l’anxiété, mais tout de même demeurer extrêmement phobique et évitant face à un chien ou la possibilité d’en croiser un. Il pourrait en outre comprendre que sa phobie des chiens découle d’une morsure du doberman de son voisin, alors qu’il avait 5 ans. Ou d’un rêve terrifiant fait à plusieurs reprises en jeune âge. Ou d’une association mentale faite entre la signification symbolique du chien et un quelconque autre problème issu de son enfance ou son adolescence… Même avec cette compréhension ou ce déclic, sans confronter aujourd’hui, dans le moment présent, sa peur des chiens, notre homme demeurera craintif, anxieux et évitant à la vue des chiens ou en anticipant d’en croiser. C’est seulement en confrontant concrètement, à répétition, l’objet de sa peur (le chien), qu’il arrivera à vivre un changement par rapport à sa phobie.

Similairement, en cherchant à comprendre de fond en comble les origines de sa peur, notre homme ne gaspille-t-il pas pendant longtemps une énergie importante? Ne reste-t-il pas longuement emprisonné par sa propre anxiété, alors qu’il pourrait plus rapidement la dépasser? Surtout si sa phobie s’avère être le fruit du hasard et qu’aucune origine claire ne peut lui être attribuée? Et finalement…ne risque-t-il pas tout autant (sinon plus?) de comprendre le fonctionnement de sa phobie et ses origines en confrontant les chiens, en cessant d’éviter, en faisant face à sa peur (évidemment de façon graduelle, peut-être avec l’aide d’un thérapeute), qu’en disséquant, discutant et débattant à ce sujet pendant de longues heures, dans un bureau, très loin de l’objet de sa peur, sans jamais la ressentir (ou à peine)?

Conclusion

Ne vous trompez pas : je suis tout à fait en faveur de la compréhension d’un problème dans le cadre d’une psychothérapie. Cependant, je crois que, dans bien des cas, l’apprentissage le plus puissant, le plus rapide et le plus efficace passe par une expérience concrète, qui se fait bien souvent en-dehors du bureau du thérapeute. Ce n’est cependant pas une règle absolue et chaque client se présente en thérapie avec un problème, un contexte, une réalité et des besoins qui diffèrent de ceux du précédent. Et je tente d’en tenir compte dans ma façon d’intervenir.

Pour boucler la boucle de cet article, je ferais maintenant un lien avec ma première publication sur ce blogue : en quelque part, ce besoin puissant de comprendre avant de passer à l’action, peut-il être vu comme une forme d’évitement expérientiel? En discutant avec détachement, rationnellement, de l’objet de sa peur (ou de sa tristesse, ou de sa colère), en tentant de mille et une façons de la comprendre, n’essaie-t-on pas, en quelque sorte, de s’empêcher de la ressentir?

Dr Francis Lemay, Ph.D.

Psychologue

http://www.psydeploiement.com

Inspirations :

Brehm, J. (1966). A Theory of Psychological Reactance. Oxford: Academic Press.

Strosahl, K., Robinson, P., & Gustavsson, T. (2012). Brief Interventions for Radical Change: Principles & Practice of Focused Acceptance & Commitment Therapy. Oakland : New Harbinger.

Wilson, K.G., & Dufrene, T. (2008). Mindfulness for Two : An Acceptance and Commitment Therapy Approach to Mindfulness in Psychotherapy. Oakland: New Harbinger.

“J’ai vraiment besoin de bien comprendre mon problème!”