Prévention du suicide et…sans grande surprise, “13 raisons”

Bonne semaine nationale de la santé mentale à tous ! Je suis conscient de la relative inactivité de mon blogue depuis…plus de sept mois ! À ma défense, j’ai été très actif à préparer des formations auprès de professionnels et des conférences pour le grand public. J’espère bientôt recommencer à prendre la bonne habitude d’écrire régulièrement, afin de garder ce blogue à jour et informer les lecteurs occasionnels sur la santé mentale et la psychothérapie.

 

Depuis quelques semaines, on me parle, tant dans mon bureau qu’à l’extérieur, d’une télésérie. Je joins donc la parade ce matin. Vous avez presque certainement entendu parler de “13 raisons” (13 Reasons Why, la télésérie de fiction de Netflix détaillant les mois ayant précédé le suicide d’une adolescente). Comme nous sommes dans le nombril de la semaine nationale de la santé mentale et qu’un des thèmes qui m’est le plus cher en lien avec la santé mentale s’avère être la prévention du suicide, je me dis que je pourrais faire d’une pierre deux (trois ?) coups et aborder à la fois la prévention du suicide et les réactions des professionnels m’ayant semblé les plus pertinentes, en lien avec 13 raisons.

 

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Les avis des professionnels semblent partagés au sujet de “13 raisons”, car certains ont observé une hausse des demandes d’admission des jeunes dans des unités de traitement de crise depuis sa sortie et d’autres la voient comme une belle porte d’ouverture pour parler du suicide et de la détresse psychologique tant chez les familles que chez les intervenants. Le présent article de blogue vise à résumer, de façon rapide et facile à comprendre, les grandes lignes et consignes concernant la prévention du suicide (particulièrement chez les jeunes qui sont vulnérables), face à la grande popularité de cette série Netflix et sera suivi de différentes sources que je crois pertinentes, pour alimenter la réflexion des gens intéressés.
Tout d’abord, il est, à mon avis, virtuellement impossible d’empêcher les gens d’écouter une série télé en 2017 ; d’autant plus que, plus on “interdit” un contenu facilement accessible, plus l’intérêt pour ledit contenu risque d’être élevé. Je crois donc qu’il est relativement peu pertinent d’interdire aux adolescents de regarder la série ou d’en parler entre eux, sachant à quel point l’Internet est omniprésent au Québec et en considérant la popularité de la plateforme Netflix.

 

Certains médias en parlent énormément depuis la sortie de la série, et oui, il existe effectivement un “effet de contagion” du suicide tel que parfois présenté dans les médias (suite à la mort par suicide de personnalités connues, par exemple), surtout chez les individus déjà vulnérables, et cet effet est particulièrement évident chez les adolescents. On observe parfois des augmentations des suicides et des tentatives de suicide dans la population suite à la médiatsation de certains suicides. Toutefois, lorsque le thème du suicide est bien encadré dans les médias et qu’on l’accompagne d’information sur comment obtenir une aide professionnelle compétente, l’effet de contagion s’estompe et parfois, disparaît, pour faire place à une augmentation des demandes d’aide, un effet à mon avis franchement plus positif.

 

Conséquemment, si vous avez conscience du fait qu’un proche ou un ami a visionné la série “13 raisons”, surtout si vous soupçonnez que cette personne est en détresse ou vulnérable, il est fortement recommandé d’initier un dialogue sur les thèmes abordés dans la série, dont le suicide, de façon aussi ouverte et bienveillante que possible. Notez que beaucoup d’individus aux prises avec des pensées suicidaires (incluant les adolescents), n’iront pas directement parler à leurs proches ou à des personnes ressources pour demander de l’aide. Vous avez donc tout à gagner et rien à perdre à sonder vos proches à ce sujet. Au besoin, il peut être très bénéfique de référer une personne en détresse à une ressource professionnelle compétente.

 

Plus votre écoute d’une personne en souffrance est ouverte, compréhensive, active et non-empreinte de jugement, plus vous augmentez les chances que la personne se confie à vous, se sente à l’aise de le faire avec vous et d’autres, et soit ultimement ouverte à voir des solutions à ses problèmes qui soient plus fonctionnelles que le suicide.

 

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Également, si vous connaissez un proche chez qui vous soupçonnez un risque suicidaire, vous pouvez vous-même contacter des ressources en prévention du suicide pour obtenir de l’aide et du coaching (Centre de prévention du suicide de Québec, Centre de crise de Québec, Association québécoise de prévention du suicide ; coordonnées disponibles à la fin de l’article). Bien qu’il puisse être difficile de le faire, surtout si une connaissance en détresse dit uniquement vous faire confiance à vous, c’est parfois la meilleure action à entreprendre que d’obtenir le soutien d’un spécialiste.

 

Sans recommander de visionner la série à quelqu’un chez qui vous soupçonnez une détresse psychologique intense ou des idéations suicidaires (en fait, il n’est PAS RECOMMANDÉ d’utiliser 13 raisons comme outil de prévention du suicide), vous pouvez considérer le visionnement passé de la série comme une opportunité de discuter, avec une personne proche, d’émotions, d’événements ou de pensées qui lui sont difficiles à vivre, quitte à éventuellement l’aider à trouver des solutions à ses difficultés. Il n’est pas non plus nécessaire que la série ait été visionnée ; ouvrir le dialogue sur le thème du suicide chez une personne éprouvant des pensées suicidaires est habituellement bénéfique pour elle. Cela a généralement tendance à créer un climat d’ouverture, d’acceptation et de confiance qui est propice au partage et à l’ouverture de la personne à d’autres solutions.

 

Notez que, si vous connaissez un adolescent ou un jeune adulte qui a visionné la série, il peut être bon de souligner qu’elle est d’abord et avant tout une série de FICTION, dans laquelle les adultes (je pense particulièrement au personnage du thérapeute scolaire) sont intentionnellement présentés comme des aidants inefficaces, pour les besoins du scénario. Les intervenants, dans la vraie vie, sont formés pour travailler avec des personnes aux prises avec des idéations suicidaires, et la grande majorité des adultes en milieu scolaire (enseignants, coaches sportifs, autre personnel) sont sensibilisés à la réalité des adolescents et à la détresse qu’ils peuvent vivre. Ils sont en général d’excellents alliés pour les jeunes et capables de les guider vers les ressources les plus appropriées à leurs besoins.

 

Qui plus est, en lien avec le thérapeute scolaire inefficace de “13 raisons”, il n’est pas rare qu’une personne ait à contacter et rencontrer quelques, voire plusieurs intervenants (psychologues, psychothérapeutes, travailleurs sociaux, etc) avant de se sentir à l’aise, avant de sentir qu’il y a un « match » ou que « le courant passe » entre elle et son intervenant. Les intervenants en santé mentale sont des êtres humains et ils varient grandement, d’un à l’autre, dans leur degré d’empathie, dans leur écoute, dans leur capacité à dédramatiser les problèmes ou à valider la souffrance, dans leur efficacité à résoudre les problèmes, dans leur tendance à prendre plus ou moins en charge leurs clients, dans leur niveau de chaleur humaine perçue et dans leur façon d’aborder certains thèmes. Il est donc crucial de ne pas se limiter à une première demande d’aide jugée comme « inefficace » ou comme une mauvaise expérience ; d’autres intervenants sont disponibles et peuvent davantage correspondre aux attentes et aux besoins de la personne en détresse. Ça aussi, ça peut être discuté avec un proche qui vit de la souffrance psychologique intense.

 

La vie vaut tellement plus qu’une (ou deux, ou plusieurs) mauvaise(s) expérience(s) sociale, professionnelle ou de consultation…et la plupart des intervenants, même si vous leur avouez ne pas être à l’aise avec eux (croyez-moi, ça leur arrive souvent et je vous promets qu’ils vont s’en remettre !), peuvent vous fournir des références.

 

Ici à Québec, si vous êtes aux prises avec des idéations suicidaires ou que vous connaissez ou soupçonnez des proches de l’être, vous pouvez rejoindre le Centre de prévention du suicide de Québec au 1-866-277-3553 et le Centre de crise de Québec au 418-688-4240. Partout au Québec, vous pouvez trouver un psychologue ou psychothérapeute dont le nom figure sur le site web de l’Ordre des psychologues du Québec (www.ordrepsy.qc.ca) ou rejoindre les intervenants de l’Association québécoise de prévention du suicide (AQPS, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 ; http://www.aqps.info/).

 

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Encore une fois, bonne semaine nationale de la santé mentale à tous et sachez que vous êtes importants pour moi !

 

Dr Francis Lemay, Ph.D.

Psychologue

www.psydeploiement.com

 

Le communiqué détaillé de l’AQPS au sujet de la série « 13 raisons » et de la prévention du suicide chez les adolescents : http://www.aqps.info/media/documents/13ReasonsWhy_ReactionsAQPS_V27avril.pdf

 

Une entrevue radio de Marc-André Dufour, psychologue et spécialiste de la prévention du suicide, sur le sujet : http://blvd.fm/reecouter/5584-quebec-aujourd-hui-marc-andre-dufour-psychologue-semaine-nationale-de-la-sante-mentale#.WQnT9_k1-Ul

 

Le communiqué officiel de NASP (National Association of School Psychologists, aux États-Unis) pour les intervenants et les parents, suite à la sortie de la série : https://www.nasponline.org/resources-and-publications/resources/school-safety-and-crisis/preventing-youth-suicide/13-reasons-why-netflix-series-considerations-for-educators

 

Article du New York Times sur le sujet de l’effet de contagion du suicide dans les médias : https://www.nytimes.com/2014/08/14/upshot/the-science-behind-suicide-contagion.html?_r=0

 

Article de Radio-Canada (anglophone) sur les impacts de la série dans la pratique d’une pédopsychologue : http://www.cbc.ca/news/canada/nova-scotia/child-psychology-depression-mental-health-suicide-1.4089750

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Prévention du suicide et…sans grande surprise, “13 raisons”

La communication numérique, deuxième partie

Quelques stratégies pour minimiser les problèmes

 

La semaine dernière, je vous ai présenté certains des pièges inhérents à la communication numérique, ainsi que les explications derrière les problèmes communicationnels plus fréquemment rencontrés par les utilisateurs de textos, courriels et messages privés sur les réseaux sociaux.

 

Après la lecture de mon précédent article, l’utilisation de ces moyens peut sembler quasiment condamnée aux conflits. À mon avis, ce n’est pas du tout le cas ! Malgré les (nombreux) obstacles et pièges possibles dans la communication numérique, il serait, selon moi, bien bête de s’en priver. Ce type de communication demeure malgré tout très rapide et utile. Toutefois, certaines mesures peuvent être prises pour maximiser l’efficacité des conversations non-parlées. Cette semaine, je vous suggère d’aborder certaines stratégies pour vous aider à soit minimiser vos risques de tomber dans les pièges les plus fréquents, ou pour vous en dépêtrer lorsque vous réalisez que vous vous y êtes virtuellement coincé les pieds.

 

Pallier à l’absence d’indices visuels

 

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Étant donné qu’un des principaux défauts de la communication écrite est l’absence de langage corporel pour accompagner les propos, certains experts recommandent d’utiliser des émoticônes (ou émojis) pour donner une idée plus claire du ton de son message à l’interlocuteur. Un petit clin d’œil peut évoquer un ton blagueur, un sourire envoie clairement l’idée que vous êtes d’humeur positive et un émoji rouge au front plissé, que vous n’êtes pas d’humeur à rire. Évitez toutefois d’inonder l’autre personne, comme le font les personnages dans ce clip tiré de Like-moi (extrêmement caricatural, je sais…) ; un seul émoji par message ou par phrase suffit souvent.

 

Réduire l’influence des attentes personnelles

 

Assumez en général, dès le départ, que les autres ont de bonnes intentions en communiquant avec vous – ce sont vos proches, la plupart du temps, et si leur intention en communiquant avec vous est hostile, celle-ci finira bien par paraître de façon évidente après quelques messages. Bien entendu, n’assumez pas cela lorsque la personne en question a clairement un historique de communications hostiles à votre égard. Par contre, dans un cas comme ce dernier, il pourrait être bénéfique de trouver une façon de communiquer avec l’autre qui minimise la possibilité de mal interpréter le message…

 

Dans le même ordre d’idées, essayez de ne pas accuser l’autre et de ne pas lui « imposer » les intentions que vous percevez dans son message. Lorsque vous vous sentez attaqué, ou que vous percevez que l’autre est hostile, au lieu d’y réagir comme si c’était confirmé, remettez en doute la validité de votre première impression en la présentant à l’autre de votre point de vue, par exemple : « j’ai l’impression que… est-ce exact ?» ou « ce message me fait sentir…est-ce voulu de ta part ? ».

 

Ralentir la cadence et clarifier

 

Lorsqu’incertain, n’hésitez pas à demander des clarifications ! Dans à peu près toute interaction, il est 100% acceptable de demander à l’autre de clarifier, en demandant, par exemple : « qu’as-tu voulu dire par… ? », « est-ce que X signifiait bien Y ? C’est comme ça que je l’ai compris à la première lecture », ou autre. C’est même très correct de le faire à quelques reprises au cours d’une même discussion, au besoin. Bien sûr, ça prend plus de temps, mais les quelques secondes (ou minutes) utilisées ainsi peuvent-elles valoir le coup, si elles vous épargnent un malentendu ou un conflit ? La première impression que l’on se fait du message écrit de quelqu’un est très souvent erronée ! En donnant la chance à l’autre de clarifier, on accède généralement à une compréhension beaucoup plus juste de son message.

 

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Ne répondez pas toujours instantanément à tout message reçu, surtout lorsqu’il vous paraît ambigu. Tout comme beaucoup de gens ne répondent pas automatiquement à tous leurs appels téléphoniques sur-le-champ, il peut être très acceptable de ne pas répondre à chaque texte ou courriel reçu, tout de suite après sa lecture. Entre-temps, vous pouvez relire le texte (préférablement une demi-heure ou une heure après, voire même plus tard), vous mettre à la place de l’autre en le relisant ou même demander son avis à une tierce personne, préférablement quelqu’un qui connaît votre interlocuteur. Prendre un peu de distance avec votre première impression (même si c’en est surtout une de confusion totale) s’avère généralement très bénéfique.

 

Dans le même ordre d’idées, lorsque vous rédigez un message, n’hésitez pas à le relire, parfois même deux fois (surtout s’il est plutôt court), afin de vous assurer qu’il soit aussi clair que vous le désirez. Parfois, une idée qu’on articule dans notre tête peut nous paraître très évidente, mais n’est pas aussi facile à comprendre par quelqu’un qui la lit. Mettez-vous à la place de la personne, qui est peut-être en pause-café, qui sort possiblement de sa voiture, qui pourrait avoir à peine terminé de faire sa vaisselle : comprendra-t-elle bien ce que vous venez d’écrire, de la façon que vous aviez l’intention qu’elle le comprenne ? Le contexte est-il clair (qui, quoi, où, quand, comment, pourquoi) ? Le ton peut-il être mal interprété ? Le sujet est-il chaud ?

 

Puis, en dernier recours…

 

Lorsque vous sentez qu’une interaction commence à sérieusement s’envenimer, surtout si vous n’arrivez pas à comprendre pourquoi : demandez à l’autre de vous appeler, ou vérifiez s’il est possible d’avoir cette conversation de vive voix, en personne, plus tard. Il est généralement plus facile de se sortir d’une impasse lorsqu’on peut se fier à tous les indices (langage corporel, ton de la voix, etc.) provenant de son interlocuteur que lorsqu’il nous manque certaines informations. D’autant plus qu’avec un peu de chance, si vous ne pouvez pas avoir cette conversation verbale à l’instant, la période séparant la fin de votre conversation numérique et le début de votre prochaine conversation pourrait vous donner chacun le temps de vous distancier de vos attentes ou premières impressions…

 

Au besoin, revenir à la base !

 

Enfin, à moins que ce soit impossible de vous parler de vive voix (en face-à-face, par Skype/FaceTime, au téléphone, etc.), gardez les conversations à sujets « chauds » (ce qui touche aux désaccords dans la façon d’élever les enfants, aux problèmes de nature sexuelle, aux difficultés financières, aux opinions politiques, aux croyances spirituelles, à la dernière chicane du couple, etc.) pour les moments qui vous permettront chacun, le plus possible, de déchiffrer clairement les intentions de l’autre.

 

Les textos, messages privés et courriels, ça peut s’avérer surtout pratique pour s’entendre sur un lieu et une heure de rencontre, pour s’avertir qu’on va s’appeler dans une heure ou deux, pour se souhaiter bonne journée (ou se dire « je t’aime ») quand on n’a pu se réveiller à la même heure un matin, pour s’annoncer la venue d’une visite imprévue, pour rappeler à l’autre de ne pas oublier un truc à l’épicerie ou pour s’envoyer des vidéos de recettes à l’apparence délicieuses ou des photos de chatons hilarantes. Ces moyens s’avèrent parfois moins efficaces pour régler les problèmes interpersonnels « de fond ».

 

Sur ce, je vous souhaite une bonne et efficace communication !

 

Dr Francis Lemay, Ph.D.

Psychologue

www.psydeploiement.com

 

Inspirations :

 

Derks, D., Bos, A.E.R., & Von Grumbkow, J. (2007). Emoticons and online message interpretation. Social Science Computer Review, doi: 10.1177/0894439307311611

Epley, N., & Kruger, J. (2005). When what you type isn’t what they read: The perseverance of stereotypes and expectancies over E-mail. Journal of Experimental Social Psychology, 41(4), 414-422.

Friedman, R.A., & Currall, S.C. (2003). Conflict escalation: Dispute exacerbating elements of E-mail communication. Human Relations, 56(11), 1325-1347.

Morris, M., Nadler, J., Kurtzberg, T., & Thompson, L. (2002). Schmooze or lose: Social friction and lubrication in e-mail negotiations. Group Dynamics: Theory, Research, and Practice, 6(1), 89-100.

Munro, K. (2002). Conflict in cyberspace : How to resolve conflict online. http://users.rider.edu/~suler/psycyber/conflict.html

 

La communication numérique, deuxième partie

La communication numérique, première partie

Introduction

 

Tant dans ma vie personnelle que professionnelle, je remarque que beaucoup de gens optent fréquemment pour la communication dite « numérique » dans leurs échanges interpersonnels. Par communication numérique, je parle de messages textes, courriels ou messages privés sur réseaux sociaux, par exemple Facebook. C’est évidemment très plaisant de savoir qu’en tout temps, dans toute circonstance (ou presque !), il est possible de rejoindre ses êtres chers du bout des doigts, même s’ils peuvent se trouver à l’autre bout du monde. Toutefois, ce mode de communication, bien qu’extrêmement pratique, peut présenter quelques obstacles.

 

Vous est-il déjà arrivé de porter attention à la fréquence des conflits causés par des incompréhensions entre vous et une personne proche à la suite d’échanges de courriels ou de textos, en comparaison avec, par exemple, des conversations téléphoniques ou en face-à-face? C’est pourtant un phénomène bien répandu chez les grands utilisateurs de technologies numériques : plus les gens communiquent par des moyens écrits, plus ils risquent de ne pas bien interpréter les messages de leurs interlocuteurs (et vice-versa), ce qui peut être à l’origine de conflits interpersonnels de tous genres.

 

Bien entendu, des milliers de gens passent des heures à communiquer, prioritairement à l’aide de moyens numériques, et ne notent pas plus de conflits de communication avec leurs proches et leurs collègues que face à face. Grand bien leur fasse ; cet article ne concernera vraisemblablement pas ces individus ! Toutefois, pour tous ceux qui notent des chicanes répétées, des difficultés à se faire comprendre par (ou parfois, à bien comprendre) les autres et divers autres problèmes interpersonnels « 2.0 », voici une série de deux articles qui pourrait vous éclairer !

 

Notez que je ne considère aucunement les prochaines lignes comme un guide exhaustif de la communication numérique efficace ! Je ne suis pas expert en la matière et je suis conscient que l’univers de la communication humaine est extrêmement complexe. Toutefois, il est de mon avis que certains des « bugs » communicationnels les plus fréquents, en termes de textos et de courriels, seront couverts dans le présent article, puis que certaines de leurs solutions le seront, dans le cadre de l’article suivant.

 

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Qu’est-ce qui fait que la communication numérique peut être plus problématique ?

 

L’une des principales sources d’incompréhension dans la communication numérique est la relative absence d’indices audio-visuels provenant de l’interlocuteur, exception faite du message lui-même. En effet, lorsqu’on discute avec une personne en face-à-face, sans même s’en rendre compte, notre cerveau analyse rapidement et continuellement le ton de sa voix (ton enjoué, ricaneur, morose, etc.), sa prosodie (« l’air » dans ses paroles ou le rythme derrière son discours), le positionnement de son corps (tonus, mollesse, raideur, fluidité des mouvements, positionnement des bras et des jambes, angle du tronc, de la tête, etc.) et son expression faciale (sourire, moue, pincement des lèvres, visibilité des dents, serrement de la mâchoire, regard captivé ou absent, clignement des yeux et même l’apparente humidité de ceux-ci).

 

Tous ces indices permettent à une personne de rapidement déterminer si l’individu à qui elle parle est sérieux, attentionné, sarcastique, colérique, réprobateur, empathique, déçu, enjoué, etc. Il en va de même pour la personne qui parle ; à l’aide d’indices visuels ou auditifs, il devient très facile de savoir à quel point on réussit à capter ou pas l’attention de l’autre, s’il prend au sérieux ou pas notre message, s’il y répond positivement ou pas, etc.

 

Vous comprendrez donc que sur la base de ces informations, une conversation téléphonique, qui ne permet que de se fier au ton de la voix et à la prosodie, peut davantage porter à confusion qu’une conversation face-à-face (ou par Skype, FaceTime, autre…) ; toutefois, cette même conversation téléphonique comporte moins de risques que celle faite par texto, message privé ou courriel, car les personnes impliquées dans l’échange n’ont alors accès qu’au texte.

 

Les attentes de chaque communicateur

 

Dans les moments où il manque d’information à l’un ou l’autre des interlocuteurs, des psychologues postulent que les attentes de chacun des individus impliqués dans la conversation « combleront » les vides. Ces attentes seraient façonnées par l’histoire personnelle de chaque individu. Par exemple, si j’ai l’impression d’avoir souvent été blâmé pour avoir failli à certaines tâches (tâches ménagères, devoirs, etc.) au cours de ma vie, il se pourrait que le texte envoyé par ma copine

 

« as-tu pensé acheter le lait ? »

 

me paraisse, à la première lecture, comme une critique, un blâme. Peut-être que je l’imagine déjà lever les yeux au ciel en me posant la question, ses bras croisés devant son torse et un ton accusateur dans la voix. À l’inverse, si les gens ont généralement eu tendance à être positifs à mon égard et tolérants face à mes oublis, je pourrais simplement voir ce texto comme un rappel bienveillant de passer à l’épicerie en revenant du travail. Mon humeur du moment peut aussi grandement influencer mon interprétation du texte : je pourrais le lire et le considérer comme très positif après avoir entendu une bonne nouvelle, ou au contraire le considérer comme très négatif après avoir passé une mauvaise journée. Le fait est que, à la simple lecture du texte, je ne peux vraiment pas savoir quel ton ma copine désirait employer en l’écrivant. Tout ton que j’attribue au texte provient de mes attentes personnelles !

 

Ainsi, beaucoup de confusion et d’incompréhension peuvent surgir : peut-être puis-je attribuer des intentions plus négatives aux gens qui m’écrivent suite à une mauvaise journée ? Peut-être suis-je un individu très sensible aux reproches et à la critique, au point de les généraliser à outrance ? Au contraire, j’ai peut-être aussi tendance à prendre très à la légère la communication interpersonnelle, quitte à ne pas percevoir l’irritabilité de mes interlocuteurs ? Voilà pourquoi un simple « lol » peut paraître tantôt jovial, blagueur, complice, mais à un autre moment sarcastique, condescendant ou mesquin.

 

L’usage du langage

 

Une autre forme de confusion qui survient fréquemment découle d’une utilisation sous-optimale du langage. Souvent, la communication numérique est utilisée pour économiser du temps ; on tape rapidement un texto, on envoie un courriel à la va-vite et on utilise des abréviations pour raccourcir le texte ; ou alors, on omet de réviser le contenu avant d’appuyer sur la touche « envoyer ». Il peut en résulter une certaine confusion.

 

Bescherelle

 

Certains messages envoyés sont relativement ambigus, car ils peuvent manquer de marqueurs temporels ou de transition. Certains homophones sont utilisés aux mauvais endroits (p. ex., pris/prit/prie/pries/prix, c’est/ses/s’est/ces/sais/sait ou sans/s’en/c’en/sang/sent/cent). Notez que « Nous sommes tous prêts » n’a pas exactement la même signification que « nous sommes tout près ». Qu’en est-il de la ponctuation et des accents ? Voyez ces classiques tirés d’ouvrages grammaticaux populaires (à lire lentement ou à voix haute pour un impact maximal) :

 

« C’est l’heure de manger, les enfants ! » en opposition à « C’est l’heure de manger les enfants ! »
« J’aimerais bientôt me taper un petit jeûne » en opposition à « j’aimerais bientôt me taper un petit jeune »
« Oui, je suis bien sûr, Louiselle » en opposition à « Oui, je suis bien sur Louiselle ».

 

Bien que cocasses, ces exemples permettent de démontrer à quel point l’utilisation précise du langage peut éviter bien des confusions !
Enfin, l’usage de mots raccourcis (« t vrmt bo ») peut grandement accélérer la communication d’idées ; toutefois, il est important de s’assurer que son interlocuteur connaît les abréviations utilisées et que celles-ci ont la même signification pour lui…en ce sens, faites attention lorsque vous communiquez avec des gens dont la langue natale diffère de la vôtre : certaines abréviations courantes en communication numérique existent dans plusieurs langues, mais ont parfois des sens différents.

 

Dans mon prochain article, à venir la semaine prochaine, je vous proposerai quelques stratégies pour minimiser les problèmes communicationnels découlant de l’utilisation du numérique, ou pour éviter que les confusions ponctuelles ne mènent à des conflits plus problématiques.

 

Dr Francis Lemay, Ph.D.

Psychologue

www.psydeploiement.com

 

Inspirations :

 

Derks, D., Bos, A.E.R., & Von Grumbkow, J. (2007). Emoticons and online message interpretation. Social Science Computer Review, doi: 10.1177/0894439307311611

Epley, N., & Kruger, J. (2005). When what you type isn’t what they read: The perseverance of stereotypes and expectancies over E-mail. Journal of Experimental Social Psychology, 41(4), 414-422.

Friedman, R.A., & Currall, S.C. (2003). Conflict escalation: Dispute exacerbating elements of E-mail communication. Human Relations, 56(11), 1325-1347.

Morris, M., Nadler, J., Kurtzberg, T., & Thompson, L. (2002). Schmooze or lose: Social friction and lubrication in e-mail negotiations. Group Dynamics: Theory, Research, and Practice, 6(1), 89-100.

Munro, K. (2002). Conflict in cyberspace : How to resolve conflict online. http://users.rider.edu/~suler/psycyber/conflict.html

La communication numérique, première partie