Valeurs et motivation : l’aspect positif de la psychothérapie (deuxième partie)

 

Introduction

 

Dans l’article de la semaine dernière, nous avons exploré les raisons qui peuvent pousser des gens à chercher davantage en psychothérapie qu’une réduction de symptômes psychologiques pénibles. Nous avons évalué quelques-uns des avantages qu’une démarche de clarification des valeurs peut avoir pour une clientèle en psychothérapie, puis défini ce qu’est une valeur, au sens de la thérapie d’acceptation et d’engagement. Cependant, plusieurs personnes confondent, au premier regard, les valeurs avec d’autres concepts, ce qui peut les mener à adopter des comportements moins adaptés, sur le long terme. Dans le cadre du présent article, je propose de présenter un contraste entre les valeurs, ainsi que deux autres concepts en psychologie qui peuvent être confondus avec les valeurs, c’est-à-dire, les objectifs et les règles.

 

Les buts ou objectifs

 

Des questions très intéressantes peuvent vous aider à clarifier quelles sont vos valeurs. Parmi celles-ci, on trouve « au fin fond de vous, qu’est-ce qui est le plus important ? », « pour quelle cause voulez-vous vous élever, dans la vie ? », « quelles forces et qualités personnelles désirez-vous cultiver ? », « comment voulez-vous vous comporter dans vos relations ? ». Remarquez bien le type de réponse que vous êtes porté à donner à ces questions. Pour bien des gens, il sera normal de nommer des buts ou des objectifs en réponse à ces questions, plutôt que des valeurs (telles que définies dans le précédent article). Notez que ce réflexe est tout à fait normal et découle de plusieurs facteurs : la société dans laquelle on vit, le système scolaire dans lequel nous avons été éduqués et, bien souvent, nos familles ont tendance à accorder beaucoup d’importance au fait de se fixer des objectifs puis, bien sûr, de les atteindre.

 

Est-ce un problème en soit ? Non, pas du tout ! Il est tout à fait normal et sain de se fixer des objectifs, dans la vie. Ainsi, dans la mesure où nous réussissons à les atteindre (ou même à les dépasser), il peut même être très positif de le faire ! Toutefois, certaines circonstances peuvent faire en sorte que vivre sa vie en se concentrant rigidement sur l’atteinte de buts ou d’objectifs peut s’avérer néfaste. Nous y reviendrons plus tard. Où est donc la différence entre les buts/objectifs et les valeurs ? Eh bien, les valeurs sont en fait comme des directions dans lesquelles nous désirons nous déplacer, alors que les buts et objectifs, eux, sont des endroits précis où nous désirons nous rendre ou des objets que nous désirons obtenir.

 

Distinction entre buts/objectifs et valeurs

 

Comme discuté dans le précédent article, les valeurs sont des actions continues dotées de qualités, donc, des idéaux qui ne peuvent pas éventuellement être « pleinement atteints » et qui sont constamment en construction. On les compare souvent à des « directions de vie ». En opposition, les buts et objectifs sont un peu plus comme des items que l’on peut cocher sur une liste, des états que l’on peut atteindre, après lesquels on peut partir à la quête d’un prochain item, d’un prochain état.

 

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Par exemple : je désirais me marier et maintenant, c’est fait ; je peux donc travailler sur le fait d’avoir des enfants. Ces éléments sont des buts et des objectifs qui peuvent être cochés sur une liste (se marier, avoir des enfants ; d’autres pourraient être de publier un livre, d’atteindre un poids santé ou d’apprendre une seconde langue). Rien n’empêche ces objectifs d’aller dans le sens de valeurs (être attentionné avec sa famille, offrir des soins avec rigueur) et, fréquemment, en agissant dans le sens de nos valeurs, nous arrivons à atteindre plusieurs objectifs de vie intéressants. Tant mieux !

Aller vers l’ouest

 

Un exemple farfelu peut nous aider à mieux faire la distinction. Disons que j’arriverais à déterminer, bien étrangement, que ma valeur est de me déplacer courageusement vers l’ouest. Qui sait, peut-être étais-je un cowboy en ruée vers l’or dans une autre vie ? Il existe mille et une façons, à partir de mon bureau du quartier Sainte-Foy à Québec, de me déplacer courageusement vers l’ouest. Le quartier Cap-Rouge est dans cette direction. Donnacona, Drummondville et Montréal aussi. Tout comme Toronto, Chicago, Calgary et Los Angeles. De même, le Japon est vers l’ouest, tout comme la Chine, la Corée, et ainsi de suite. Ces villes (et pays) peuvent tous être des objectifs sur le chemin que représente ma direction, ou ma valeur, de me diriger courageusement vers l’ouest.

 

Toutefois, si je me fixe uniquement des buts ou des objectifs, je risque de désirer ardemment me rendre, par exemple, à Toronto. Et une fois rendu ? Peut-être voudrai-je aller à Winnipeg…puis à Calgary, et à Vancouver ? Si je réussis, excellent ! Mais que se passe-t-il si je me fixe un objectif qui s’avère impossible à atteindre, pour une raison ou une autre ? Que se passe-t-il si je manque d’argent et m’avère incapable de me rendre à Tokyo, au Japon ? C’est exactement là où vivre sa vie en se basant exclusivement sur le principe de l’atteinte des objectifs devient risqué. Il en va de même pour les objectifs qui ne peuvent être atteints qu’à très long terme, après une période soutenue d’efforts (comme cesser de fumer, avoir économisé suffisamment pour sa retraite ou atteindre un poids santé) : il est généralement très difficile de maintenir sa motivation jusqu’à l’atteinte de ceux-ci.

 

Si ma valeur au départ est de me déplacer courageusement vers l’ouest…alors, même en ayant l’objectif de me rendre un jour à Tokyo, disons que je demeure concentré sur ma valeur (ma direction – courageusement, vers l’ouest)…me rendre à Montréal en voiture, alors que je souffre d’une phobie du trafic automobile, n’est-ce pas là un bel exemple de déplacement courageux vers l’ouest ? Faire du covoiturage avec des inconnus pour me rendre à Trois-Rivières, malgré une peur du jugement des autres, n’est-il pas également un bel exemple de courage en me déplaçant vers l’ouest ? Partir de Sainte-Foy et me rendre à Cap-Rouge à la marche, malgré une douleur importante au dos, n’est-ce pas aussi ça, se déplacer courageusement vers l’ouest ?

 

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Tant et aussi longtemps que je suis ma valeur (ma « direction de vie », soit me diriger courageusement vers l’ouest) et que j’en demeure conscient dans chacune de mes petites actions, je peux continuer à en tirer un sentiment de réalisation personnelle, une sorte d’épanouissement ou une certaine fierté. Peu importe quel objectif j’atteins ou je n’atteins pas, il est toujours possible d’aller plus vers l’ouest ; d’être plus courageux. On n’arrive jamais pleinement, ultimement “à l’Ouest” point. On n’a jamais entièrement atteint l’état “d’être courageux”. C’est un travail qui peut constamment être continué, peaufiné, amélioré (ou pas). Ainsi, il demeure important, à chaque étape, de porter attention à la route, aux arrêts que je fais, aux paysages qui m’entourent et aux gens que je rencontre en chemin, plutôt que de me concentrer uniquement sur le point d’arrivée.

 

D’autres distinctions

 

Rappelons-nous donc que les valeurs réfèrent à des actions continues, et qu’elles concernent d’abord et avant tout la façon avec laquelle vous désirez agir et vous comporter sur une base continue. Ce que VOUS voulez faire. Être aimant, prendre soin des autres, partager, contribuer, être un bon ami, travailler sur sa santé, être ouvert et honnête en sont des exemples. En contraste, les buts ou objectifs sont ce que vous désirez obtenir, avoir ou compléter. Bref, si vous ne pouvez pas faire ou accomplir quelque chose sur une base régulière, de façon continue, ce quelque chose se rapproche plus d’un objectif que d’une valeur.

 

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Être heureux n’est pas une valeur ; ça ne peut pas être fait activement. Se sentir accepté ne l’est pas non plus, pour la même raison. Être aimé ou être respecté des autres ne peut être fait activement, donc, n’est pas une valeur. Avoir une grande maison, une voiture de luxe, un emploi bien rémunéré, un partenaire qui fait l’envie des autres, un corps à rendre jaloux : ce ne sont pas des choses que l’on peut faire activement sur une base régulière. Ce sont donc des objectifs. Pas des valeurs. Encore une fois, il importe de souligner que les objectifs ne sont pas malsains en eux-mêmes: c’est de s’axer rigidement sur ceux-ci, alors qu’ils peuvent parfois ne pas être atteints, qui peut poser problème. Ils entrent ici en contraste avec les valeurs qui, suivies de façon flexible, peuvent apporter régulièrement une bonne dose de motivation et de gratification.

 

En opposition aux règles arbitraires ou rigides

 

Un autre concept qui est fréquemment confondu avec les valeurs est celui de règles rigides (ou cognitives, ou arbitraires, ou une combinaison de ces qualificatifs). Les règles sont des énoncés mentaux de type « il faut », « je dois », « on ne peut pas », « toujours », « jamais », « interdit », « les autres devraient… », « c’est inacceptable si… », « il faudrait que le monde… », « si…alors, », etc. Elles sont souvent inconscientes, mais bien des gens y tiennent mordicus et ressentiront des émotions très fortes de colère, d’injustice, de blessure personnelle ou de déception (et j’en passe) lorsqu’elles ne sont pas respectées. Enfin, il arrive que lorsqu’on questionne une personne sur ses valeurs, les premiers énoncés qui ressortent soient des règles rigides, ce qui, encore une fois, est tout à fait normal et découle des éléments sur lesquels notre culture met plus ou moins d’accent, ce que notre société valorise ou pas.

 

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Il existe des milliers de règles rigides, qui vont varier énormément d’une personne à l’autre. Notez que, comme les objectifs et buts, les règles peuvent être tout à fait saines ! Par exemple, la règle « le viol, c’est toujours mal et inacceptable » a, à mon humble avis, tout à fait sa place dans un contexte social civilisé. Le problème survient lorsque les règles sont très rigides et inadaptées à la réalité d’une personne. Des exemples courants :

 

Je dois recevoir un retour pour des services rendus

Il faut que j’obtienne l’approbation des autres pour être heureux

Je ne peux pas me lancer dans une relation amoureuse avant d’avoir oublié mon ex

Les gens qui agissent mal doivent être punis

Si du mal nous arrive, c’est qu’on l’a mérité

L’injustice est inacceptable et intolérable

Si j’échoue, je ne suis pas digne de reconnaissance

Les autres devraient me respecter ou m’admirer pour mes succès

C’est toujours/jamais la faute de…si…

Si je m’ouvre aux autres, je serai blessé

 

Comment différencier les valeurs des règles

 

On confondra souvent ces règles avec les valeurs de partage, de communauté, de socialisation, de justice, de travail, de famille, de réussite, etc. Les règles diffèrent toutefois des valeurs (de leur définition en psychologie clinique, entendons-nous) de plusieurs façons.

 

Une bonne manière de distinguer les valeurs des règles rigides est de se questionner sur certaines des caractéristiques qui les différencient : les valeurs sont habituellement souples, alors que les règles, par définition, sont rigides. Les règles sont imposées (par l’éducation personnelle, la société, le groupe d’appartenance, la famille, etc.), alors que les valeurs sont choisies librement : les premières me sont imposées de force, à moi ainsi qu’aux autres, alors que les secondes viennent de moi, sont là pour moi et s’appliquent à moi. Les règles vont souvent dépendre des réactions, des réponses, des gestes ou de l’approbation des autres, alors que les valeurs dépendent clairement des actions que je pose, sans nécessairement être rattachées à des résultats. Tant que j’agis dans le sens de ma valeur, même sans avoir atteint d’objectif, j’en tire une certaine satisfaction. La règle rigide, elle, m’impose un résultat à tout coup et à tout prix. Enfin, agir dans le sens de mes valeurs ajoute quelque chose à ma vie (un sens, de la gratification personnelle, etc.), alors qu’agir dans le sens des règles entraînera soit un soulagement, soit rien (on ne fait que maintenir une sorte d’équilibre, un statu quo, on respecte une “loi” en les suivant), et le non-respect des règles, lui, entraîne souvent l’expérience de pensées et d’émotions désagréables.

 

Il est possible, et même souhaitable, de travailler à clarifier en thérapie les valeurs des gens, de les aider à agir dans le sens de celles-ci (aller vers l’ouest) au quotidien ainsi qu’à assouplir les règles rigides qui peuvent nuire à leur bon fonctionnement. Parlez-en à votre thérapeute si ce type de travail peut vous intéresser !

 

Bonne flexibilité,

 

Dr Francis Lemay, Ph.D.

Psychologue

http://www.psydeploiement.com

 

 

Inspirations:

Harris, R. (2008). The Happiness Trap: How to Stop Struggling and Start Living. Boston: Trumpeter.

Harris, R. (2009). ACT Made Simple: An Easy-to-Read Primer on Acceptance and Commitment Therapy. Oakland: New Harbinger.

Hayes, S.C., Strosahl, K.D., & Wilson, K.G. (2012). Acceptance and Commitment Therapy: The Process and Practice of Mindful Change, Second Edition. New York: The Guilford Press.

Villatte, M., Villatte, J.L., & Hayes, S.C. (2016). Mastering the Clinical Conversation : Language as Intervention. New York: The Guilford Press.

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