Démystifions l’anxiété (deuxième partie)

 

Introduction

 

La semaine dernière, dans le cadre de mon premier article sur l’anxiété, j’ai pris le temps de définir le phénomène, de spécifier à quel moment on commence habituellement à parler d’anxiété « pathologique » et de vous fournir des statistiques générales sur les troubles anxieux et certaines de leurs comorbidités. Cette semaine, je vous propose un texte qui permettra de clarifier, en survol, sans y aller trop en profondeur, quelques étiquettes diagnostiques associées à la problématique de l’anxiété. La semaine prochaine, un article similaire à celui-ci sera publié, avec quelques autres diagnostics et symptômes couramment associés à l’anxiété. Notez que, l’anxiété étant une émotion complexe, les deux articles ne pourront pas couvrir toutes les formes de souffrance psychologique associées à l’anxiété ; je vous présenterai toutefois les formes d’anxiété les plus courantes, en clinique. Ensuite, je prendrai le temps d’expliquer comment l’anxiété devient problématique chez certaines personnes et ce qui peut être fait pour s’aider à ce niveau.

 

À ce sujet, avant d’aller plus loin, si ce n’est pas déjà fait, je vous suggère de jeter un coup d’œil à mes articles sur le diagnostic psychologique et la dépression majeure, afin d’éviter certaines dérives qui peuvent parfois survenir lorsqu’il est question de lectures au sujet des diagnostics psychologiques sur Internet. Notez que cet article et le suivant ne visent en aucun cas à servir d’outils diagnostics ; leur fonction sera plutôt d’illustrer certaines des formes que l’anxiété problématique peut prendre, et peut-être aussi à aiguiller des personnes qui peuvent vivre certains de ces symptômes au fait que de l’aide existe pour eux : toutes ces conditions, et la plupart de ces symptômes, sont monnaie courante en psychologie clinique. De l’aide efficace existe pour vous aider ! N’hésitez pas à contacter un professionnel qualifié si vous souffrez des symptômes présentés plus bas.

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Les principaux diagnostics d’anxiété

 

On entend souvent parler, dans les médias, de troubles obsessionnels-compulsifs (TOC), troubles d’anxiété généralisée (TAG), troubles de stress post-traumatique (TSPT), troubles panique, agoraphobie, phobies spécifiques (ou simples), anxiété (ou phobie) sociale et trouble d’adaptation. Outre le dernier diagnostic mentionné, ils faisaient tous partie de la « grande famille » des troubles anxieux, dans le DSM-IV. La dernière édition de cette « bible du diagnostic », le DSM-5, a vu certains des diagnostics être réattribués à d’autres catégories (dont les troubles apparentés au TOC, qui incluent la trichotillomanie [arrachage compulsif des cheveux], l’accumulation compulsive d’objets et la dermatillomanie [grattage ou tirage compulsif de la peau] et les troubles causés par un stresseur ou un traumatisme) et a inclus certains troubles plus spécifiques à l’enfance dans les troubles anxieux, comme le mutisme sélectif et l’anxiété de séparation.

 

Afin d’alléger le texte et de causer le moins de confusion possible chez mes lecteurs, je vais limiter ici mon propos aux grands diagnostics « classiques » d’anxiété, c’est-à-dire ceux que je rencontre le plus souvent dans ma pratique : les phobies, les troubles obsessionnels-compulsifs, la panique, le stress post-traumatique, l’anxiété généralisée et le trouble d’adaptation. Commençons donc avec ce dernier !

 

Le « rhume de la psychiatrie »

 

C’est vraisemblablement le diagnostic psychiatrique qui a le plus fait jaser de lui, au Québec, ces dernières années : le trouble d’adaptation. Pour faire une histoire courte, le trouble d’adaptation est devenu tristement célèbre après que les avocats de Guy Turcotte, cardiologue ayant admis avoir assassiné ses enfants suite à une rupture amoureuse, aient utilisé le diagnostic pour obtenir un verdict de non-responsabilité criminelle dans le cadre de son premier procès. Au cours du second procès du Dr Turcotte, Dr Pierre Bleau, psychiatre et témoin-expert de la Couronne, a qualifié le trouble d’adaptation de « rhume de la psychiatrie » pour donner du poids à son argument selon lequel ce trouble « n’empêche pas [une personne] de réfléchir [ou] d’être responsable de ses actes ».

 

Bien qu’on puisse se permettre de questionner la validité de la comparaison du Dr Bleau (le trouble d’adaptation étant associé à un risque accru de tentatives de suicide et de suicides complétés), il est vrai que plusieurs professionnels en santé mentale utilisent le diagnostic de trouble d’adaptation lorsqu’une personne se présente dans leur bureau avec une souffrance évidente causée par un événement relativement récent, mais qui ne puisse être associée à un trouble psychiatrique. Le trouble d’adaptation s’avère essentiellement être une réaction émotionnelle ou comportementale intense en réponse à un événement stressant survenu dans l’environnement de la personne, à l’intérieur des trois derniers mois (anxiété importante, déprime évidente, changements notables dans la façon de se comporter). Les symptômes ne doivent pas remplir les critères d’un autre trouble psychologique et ne sont pas dus à un deuil normal. Le trouble d’adaptation est accompagné soit d’une humeur déprimée, d’une humeur anxieuse, d’une modification des comportements ou d’une combinaison de ces facteurs.

 

Des causes fréquemment citées dans l’apparition de symptômes de troubles d’adaptation sont : la fin d’une relation de couple, des troubles financiers, des maladies physiques douloureuses, une vie sexuelle insatisfaisante, développer un handicap, vivre un désastre naturel, habiter dans un secteur affligé d’un taux de criminalité élevé, quitter ou revenir vivre dans le foyer familial, se marier, avoir des enfants, une promotion au travail, la retraite ou ne pas atteindre un important objectif fixé. Cette liste n’est pas exhaustive et plusieurs événements du genre peuvent survenir de façon concomitante.

 

Il est à noter que plusieurs spécialistes critiquent le trouble d’ajustement comme un exemple de la tendance du modèle médical à sur-pathologiser des réactions émotionnelles plutôt normales à des événements difficiles de la vie. Également, 5% à 20% des clients traités pour difficultés psychologiques à l’externe souffriraient d’un trouble d’adaptation, pour 50% des patients hospitalisés en psychiatrie, faisant du trouble d’adaptation la problématique la plus fréquente en psychiatrie. Néanmoins, avec ou sans un tel diagnostic, il peut être extrêmement bénéfique pour un individu sentant de la détresse psychologique dans un tel contexte de recevoir de l’aide professionnelle.

 

Les multiples visages de la phobie

 

La phobie spécifique (anciennement appelée phobie simple) est une peur intense axée sur un stimulus précis (ou des stimuli précis) dans laquelle l’objet principal de l’anxiété est assez clairement défini et bien reconnu par la personne souffrante. On définit la phobie comme étant une peur significative d’un objet ou d’une situation, qui génère presque toujours une anxiété intense et disproportionnée au danger réel, qui mène à de l’évitement et qui génère une détresse importante ou affecte sévèrement son fonctionnement dans une sphère importante de la vie (sociale, professionnelle, académique, familiale, etc). Notez que ce dernier critère (la présence de détresse intense ou que le trouble affecte le fonctionnement de la personne dans une sphère de sa vie) est essentiel pour poser quelconque diagnostic de trouble anxieux.

 

Les phobies spécifiques les plus fréquentes sont celles associées à certains animaux (araignées, insectes, chats, chiens, rongeurs, serpents), à des éléments naturels (les hauteurs, les orages, l’eau), à certaines situations (prendre l’avion, utiliser un ascenseur, les endroits clos), ainsi que les blessures physiques (à soi ou aux autres), le sang, les injections, les piqûres, les examens dentaires, les situations qui peuvent mener à s’étouffer ou vomir (comme manger, boire certains aliments, certaines boissons), puis, surtout chez les enfants : les personnages costumés (comme les clowns), la noirceur et les bruits intenses.

 

Un symptôme particulier des phobies liées au sang, aux blessures ou aux injections est la tendance des individus qui en souffrent à s’évanouir ou se sentir très faibles lorsqu’ils sont exposés à l’objet de leur peur. On parle alors d’une vulnérabilité vagale. D’un point de vue évolutionnaire, celle-ci a beaucoup de sens : si je me vide de mon sang, c’est « bénéfique » de subir un choc vagal, qui entraînera généralement une perte de conscience (je risque de moins rapidement me vider de mon sang et, immobile, certains prédateurs ne me repéreront pas). La phobie du sang, des blessures ou des injections pourrait être une sur-sensibilité ou une généralisation exagérée de ce « mécanisme de défense » biologique, chez certaines personnes. Sachez que, comme la phobie du sang, la vulnérabilité vagale qui l’accompagne peut être améliorée par le biais de techniques en psychothérapie.

 

L’anxiété sociale, ou phobie sociale, est une crainte significative d’une ou de certaines situations sociales dans lesquelles la personne pourrait être jugée par d’autres. La personne craint généralement d’agir de façon qui conduirait d’autres à l’évaluer négativement ou de montrer des symptômes anxieux (rougissement, bégaiement, sudation) qui généreraient de telles évaluations (crainte que ce soit humiliant, gênant ; que cela mène à du rejet social ou que ça offense les autres). Ces situations provoquent presque toujours de l’anxiété et sont évitées ou endurées avec une anxiété intense, qui est disproportionnée par rapport à la menace posée par la situation. Les situations générant typiquement ce type d’anxiété sont : entretenir une conversation, rencontrer des gens qui ne sont pas familiers, être observé alors qu’on mange ou boit, faire un discours devant un groupe d’individus ou devoir faire ses besoins dans une salle de bain publique.

 

Enfin, l’agoraphobie est définie comme étant une anxiété intense dans certaines des situations suivantes : dans des moyens de transport (automobiles, autobus, trains, bateaux, avions), des espaces ouverts (ponts, stationnements, marchés), des espaces clos (magasins, théâtres, salles de cinéma), être en file ou dans une foule ou être seul à l’extérieur de la maison. La personne atteinte d’agoraphobie fuit ou craint les situations car elle éprouve des pensées selon lesquelles la fuite serait difficile dans ce contexte ou que de l’aide pourrait être indisponible en cas de symptômes apparentés à ceux d’une attaque de panique ou autres (peur de se blesser en tombant, d’être incontinent). Les situations craintes sont évitées, vécues avec anxiété intense ou requièrent la présence d’accompagnement pour la personne phobique. L’agoraphobie se manifeste fréquemment suite au développement, chez une personne, d’une problématique en lien avec des attaques de panique répétées.

 

L’anxiété physique extrême

 

Tout d’abord, qu’est-ce qu’une attaque de panique ? Si vous n’en avez jamais eu, ça peut représenter un concept un peu abstrait. On définit une attaque de panique comme étant une augmentation soudaine de peur ou un inconfort intense qui atteint un pic à l’intérieur de quelques minutes (généralement moins d’une dizaine) et à l’intérieur de laquelle 4 symptômes physiques ou cognitifs (ou plus) sont présents, parmi les 13 suivants : palpitations cardiaques, accélération du pouls ou sensation de cœur qui bat fort ; sudation importante ; tremblements ; perte de souffle ; sensation d’étouffement ; douleurs ou inconfort au niveau de la poitrine ; nausée ou douleurs abdominales ; étourdissements, sensation d’instabilité, se sentir « dans les vapes » ou sur le bord de l’évanouissement ; bouffées de chaleur ou frissons ; engourdissements ou picotements ; se sentir comme irréel ou dans un monde irréel, ou se sentir détaché de soi-même ; peur de perdre le contrôle de soi ou de devenir fou ; peur de mourir. Il est aussi fréquent que d’autres symptômes, comme des acouphènes (cillement, bourdonnement dans les oreilles), des courbatures au cou, des maux de tête ou une forte impulsion à crier ou à pleurer de façon incontrôlable soient présents. Il arrive que les attaques de panique soient prévisibles, ou attendues : certaines personnes qui en vivent fréquemment en éprouvent plus souvent dans certains contextes (en conduisant leur voiture, par exemple) ; souvent, cependant, elles semblent survenir au hasard et sont complètement inattendues.

 

Les attaques de panique ne sont pas un trouble psychologique. Elles sont fréquemment présentes chez des gens qui souffrent de troubles anxieux, dépressifs ou autres, ainsi que chez des gens qui ne souffrent d’aucun problème en santé mentale. Toutefois, en raison de leur nature extrêmement aversive (essayez de me faire croire que vous aimeriez ressentir intensément quelques-uns des symptômes énumérés plus haut pendant une dizaine de minutes), plusieurs gens développent une crainte intense de celles-ci. On parle de trouble panique quand quelqu’un éprouve fréquemment des attaques de panique imprévisibles et qu’au moins l’une d’elles a entraîné soit des inquiétudes constantes au sujet d’autres attaques et de leurs conséquences (peur de perdre le contrôle de soi, de faire une crise cardiaque, de devenir fou), ou un changement de comportement significatif et mal adapté à la situation en rapport avec l’attaque ou les attaques ; c’est-à-dire, des comportements visant à éviter d’autres attaques, comme cesser de faire de l’exercice ou éviter les situations sortant d’une routine.

 

On rencontre souvent, en clinique, des individus souffrant d’attaques de panique multiples et qui en viennent à développer de l’agoraphobie, sentant que seuls certains endroits familiers, une sorte de zone de confort, leur permettent de s’abriter des symptômes extrêmement désagréables des attaques de panique. C’est une condition qui peut être très handicapante, car plus une personne évite des contextes et se renferme sur elle-même, plus elle s’isole, plus elle se rend vulnérable à sa propre anxiété, et plus il devient difficile pour elle d’aller chercher (et évidemment, d’obtenir) l’aide dont elle a besoin.

 

Conclusion

 

Ce sera tout pour cette première partie de mon survol clinique des formes les plus fréquemment rencontrées d’anxiété pathologique. La semaine prochaine, je vous propose de couvrir quelques autres formes que peut prendre l’anxiété en clinique. Par la suite, je prendrai du temps pour expliquer de quelle façon l’anxiété se développe généralement pour devenir aussi problématique, chez certaines personnes, ainsi qu’un survol rapide de techniques thérapeutiques qui peuvent être utilisées pour les personnes qui en souffrent. D’ici là, bonne patience et bon courage !

 

Dr Francis Lemay, Ph.D.

Psychologue

www.psydeploiement.com

 

Inspirations :

 

American Psychiatric Association (2013). DSM-5 : Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, Fifth Edition. Arlington, VA: American Psychiatric Association.

American Psychiatric Association (2003). DSM-IV-TR: Manuel diagnostic et statistique des troubles mentaux, 4ème édition, texte révisé. Paris : Masson.

 

http://www.journaldemontreal.com/2015/11/10/proces-turcotte–sa-maladie-est–le-rhume-de-la-psychiatrie

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