Démystifions la dépression majeure

Préambule et AVERTISSEMENT!

 

On m’a récemment suggéré d’écrire un article pour aider mes lecteurs à mieux comprendre le phénomène de la dépression. J’étais très hésitant, au départ, parce que je sens que c’est le genre d’écrit qui peut mener à une certaine dérive : de nos jours, les gens portent beaucoup attention à leurs malaises, ce qui en soit peut être une bonne chose. Toutefois, certaines personnes ont tendance à angoisser quand ce qu’ils observent concorde, de près ou de loin, avec ce qu’ils craignent avoir, comme difficultés/souffrances/maladies. À beaucoup angoisser.

 

Un phénomène souvent observé en clinique est celui du client qui affirme avoir eu des doutes sur un problème de santé (physique ou psychologique/psychiatrique) et lu des dizaines de sites web sur la condition en question pour en aboutir à se poser un diagnostic. Danger! Selon toute vraisemblance, vous n’êtes pas formé adéquatement pour poser un diagnostic en santé mentale (ou physique), et la raison pour laquelle un doctorat (en médecine ou en psychologie) est requis pour le faire est que plusieurs éléments parfois très subtils doivent être pris en compte pour poser ces diagnostics. Qui plus est, la santé mentale, bien souvent, est plus abstraite et empreinte de subtilités que la santé physique (qui est déjà elle-même extrêmement complexe).

 

De plus, j’ai le souvenir très clair que, mes collègues et moi, au début de notre doctorat en psychologie, entre nos cours d’évaluation diagnostique, avions des discussions sur les troubles étudiés. En faisant la lecture des chapitres obligatoires du DSM-IV (la « bible » des troubles mentaux de l’époque, depuis remplacée par le DSM-5), il n’était pas rare que nous commencions à nous auto-diagnostiquer un, deux, voire parfois trois troubles, selon la saveur de la semaine dans le cours! N’hésitez pas à consulter un expert accrédité (médecin, psychiatre, psychologue) si vous avez des questionnements en lien avec votre santé mentale. N’essayez pas inutilement de vous auto-diagnostiquer sur le web, ou en consultant le DSM de la bibliothèque la plus proche.

 

Et, surtout, surtout…notez que ce blogue ne devrait en aucun cas vous servir d’outil d’auto-diagnostic. Même les étudiants au doctorat en psychologie (et on me dit, en médecine, également!) ont tendance à s’auto-diagnostiquer de façon généralement erronée, alors qu’ils ont, techniquement, tous les outils pour bien le faire. Prenez-le directement de quelqu’un qui a fait l’erreur, il y a quelques années!

 

Médicalement parlant, elle est toujours MAJEURE, la dépression!

 

J’entends dire qu’un autre phénomène fréquent, en clinique, est celui du client qui se présente en thérapie, disant avoir reçu un diagnostic de dépression majeure de son médecin (ou psychiatre, ou d’un autre psychologue), en soulignant l’aspect MAJEUR de son diagnostic. Le hic, c’est que, selon notre manuel à diagnostic, le DSM, il n’existe aucun diagnostic de dépression mineure, ou régulière, ou ordinaire, ou faible, ou diète, ou « light », ou même extra-forte. Un diagnostic de dépression en est toujours un de dépression majeure, point. En fait, il faut plutôt parler de « trouble dépressif majeur », qui sera chronique ou pas, saisonnier ou pas, post-partum ou pas, avec caractéristiques anxieuses, de sévérité modérée, légère ou sévère, à caractéristiques mélancoliques, atypiques ou psychotiques, en rémission partielle ou complète…et plusieurs autres adjectifs du genre, selon les divers « épisodes dépressifs » qui la composent.

 

Ouf…Comme l’objectif du présent article n’est pas de donner un cours d’évaluation diagnostique, je vous épargnerai les significations de chacune de ces spécifications…mais il devient ici assez évident que la dépression majeure peut prendre plusieurs formes différentes! Et qu’une évaluation détaillée de votre condition est nécessaire avant qu’un professionnel de la santé mentale puisse se prononcer sur le diagnostic.

 

La partie qui fait peur : les symptômes

 

Alors, ça ressemble à quoi, un trouble dépressif majeur? Ça peut en fait ressembler à plusieurs choses. Il existe neuf symptômes observables en clinique, dont plusieurs peuvent s’exprimer de façon carrément opposée, tout dépendant de la personne. Cinq au moins doivent être présents pour pouvoir poser le diagnostic. Deux symptômes sont « obligatoires », dans le sens qu’au moins l’un des deux doit être présent pour poser le diagnostic (en d’autres mots, vous pourriez présenter les 7 autres symptômes, mais pas les deux « obligatoires », sans qu’on puisse parler d’une dépression majeure!). Compliqué, vous vous dites? On ne fait que commencer…Alors, allons-y…Plongeons!

 

Les deux symptômes dont au moins un doit être présent : de un, une humeur dépressive (tristesse, sentiment de vide, désespoir, les yeux en larmes, la « mine très basse »). Attention : chez certains, l’humeur est davantage irritable (impatience, se sentir bougon, se choquer d’un rien, avoir soudainement « la mèche courte ») que déprimée. De deux, un intérêt ou un plaisir significativement réduit dans toutes (ou presque toutes) les activités du quotidien, surtout celles qui étaient plaisantes. Dans les deux cas, le symptôme doit être présent la plupart du temps, presque tous les jours.

 

Les sept autres symptômes possibles, dont certains peuvent se présenter de manière complètement différente chez certains individus, sont :

  • une perte OU un gain de poids significatif (plus de 5% de changement en un mois) en l’absence d’une diète ou une modification significative de l’appétit (appétit peut être plus ou moins élevé) ;
  • de l’insomnie (difficultés d’endormissement, réveils en milieu de nuit ou réveil final plus tôt qu’à l’habitude) OU de l’hypersomnie (dormir beaucoup plus que normalement) ;
  • une agitation psychomotrice (incapacité à rester assis, se frotter constamment les mains, faire les cent pas, se frotter ou se tirer la peau, jouer avec son linge ou des objets sans pouvoir s’arrêter) OU un ralentissement psychomoteur (discours, mouvements ou processus de pensée ralenti(s), longues pauses avant de répondre aux questions, mutisme ou discours à faible volume ou faible contenu) évident(e) et observable par les autres (pas seulement perçu(e) par la personne) ;
  • une fatigue ou une perte d’énergie évidente (même les plus petites tâches demandent un effort marqué : certains peuvent trouver épuisant et avoir besoin du double du temps pour se laver et s’habiller le matin);
  • se sentir sans valeur ou éprouver des sentiments de culpabilité exagérés (ruminer sur ses échecs passés, se sentir exagérément responsable d’événements au quotidien ; notez que se blâmer pour sa dépression ou les conséquences de celle-ci ne compte pas comme un symptôme) ;
  • éprouver des difficultés à se concentrer ou à penser clairement (se dire facilement distrait, éprouver des problèmes de mémoire), de l’indécision ;
  • des pensées liées à la mort (pas seulement une peur de mourir) éprouvées de manière récurrente, des pensées suicidaires fréquentes avec ou sans plan, ou une (ou plusieurs) tentative de suicide.

 

Tous les symptômes précédents, outre le dernier, doivent être présents presque tous les jours.

 

Ces symptômes doivent être présents, ensemble, depuis au moins deux semaines consécutives. Ils doivent, dans chaque cas, représenter une modification par rapport à comment fonctionnait la personne AVANT le début de l’épisode dépressif (le début de l’apparition des symptômes). Par exemple, si vous avez depuis des années de la difficulté à vous endormir la nuit, et que depuis deux semaines vous avez une humeur dépressive…et que vous éprouvez encore de l’insomnie, sans qu’elle ait changé…alors, votre insomnie ne peut pas compter parmi les symptômes dépressifs. Elle (l’insomnie) représente vraisemblablement un problème à part.

 

L’élément le plus crucial suit : les symptômes présents chez la personne causent une détresse cliniquement significative (telle que jugée par un spécialiste) ou une altération dans le fonctionnement social, occupationnel ou d’une autre sphère importante de la vie de la personne. Soit la personne doit cesser de pratiquer certaines activités (travail, loisirs), de jouer certains rôles (familiaux, sociaux), à cause des symptômes…ou alors son efficacité est clairement affectée par ceux-ci.

 

L’apparition des symptômes ne peut pas être attribuée à une condition physique (par exemple, de l’hypothyroïdie) ou aux effets d’une substance consommée (sevrage à ou effets de l’alcool, d’une drogue, d’un médicament).

 

Nuances supplémentaires

 

Plusieurs des symptômes précédents peuvent s’avérer normaux dans le cas d’un deuil (décès d’un être cher, d’un animal de compagnie) ou d’une perte majeure (faillite, désastre naturel, blessure sérieuse, annonce d’une maladie grave). Ces situations n’excluent toutefois pas la présence d’un épisode dépressif majeur et c’est le jugement clinique d’un spécialiste en santé mentale qui permettra de déterminer s’il est pertinent de parler d’un tel épisode, ou plutôt d’une réaction intense, mais normale, face à une perte importante.

 

Plusieurs troubles (trouble bipolaire, trouble schizoaffectif, etc.) incluent des épisodes dépressifs, mais requièrent des traitements différents que ceux du trouble dépressif majeur. Il est important d’exclure leur présence lors de l’évaluation. Dans le même ordre d’idées, plusieurs des symptômes présentés précédemment (fatigue chronique, irritabilité, etc.) sont également présents dans d’autres troubles (trouble d’anxiété généralisée, stress post-traumatique, etc.) ; ces troubles peuvent être comorbides (présents chez quelqu’un en parallèle avec le trouble dépressif majeur) ou pas ; dans ce dernier cas, on ne parle pas de symptômes dépressifs. Qui plus est, une personne peut présenter quatre des symptômes de trouble dépressif majeur sur neuf, avec une altération majeure de son fonctionnement (bref, peut souffrir énormément et être gravement affectée), mais ne pas être en mesure de recevoir un diagnostic de dépression majeure!

 

Illustrons la complexité

 

J’imagine que vous commencez ici à comprendre à quel point il peut être risqué de lire quelques articles en ligne et de s’auto-diagnostiquer. Pendant leur formation, les spécialistes en santé mentale ont généralement eu à lire, à plusieurs reprises, le manuel diagnostic d’un bout à l’autre pour apprendre à bien l’utiliser. Pour être honnête avec vous, la plupart s’y réfèrent régulièrement, même après plusieurs années de pratique! Ils ont fréquemment aussi reçu des formations supplémentaires pour s’aider à départager les diagnostics entre eux (faire du « diagnostic différentiel ») et à déterminer à quel point on peut se prononcer ou pas en faveur d’un diagnostic « franc ».  Même malgré tout ça, il arrive malheureusement que les spécialistes se trompent sur le diagnostic. Ultimement, l’erreur est humaine…Parfois même, deux professionnels très bien formés ne s’entendront pas sur le diagnostic d’un seul et même client.

 

Ainsi, si vous avez bien suivi jusqu’à maintenant, peut-être avez-vous déjà deviné que deux personnes peuvent se présenter au bureau du psychologue avec des symptômes complètement différents et tout de même recevoir le même diagnostic de trouble dépressif majeur, après une bonne évaluation! Voyez cet exemple :

 

Client 1 : Humeur triste, insomnie, gain de poids important, ralentissement psychomoteur évident et fatigue chronique (avec toutes les autres conditions remplies, depuis assez longtemps).

Client 2 : Perte d’intérêt marquée, problèmes de concentration, pensées de mort, sentiment de n’avoir aucune valeur et culpabilité exagérée, ainsi qu’hypersomnie (avec toutes les autres conditions remplies, depuis assez longtemps).

Poussons l’exercice avec un troisième client:

Client 3: Humeur hautement irritable, perte de poids importante, agitation psychomotrice évidente, pensées de mort très fréquentes et perte d’intérêt pour les activités habituellement plaisantes (avec toutes les autres conditions remplies, depuis assez longtemps).

 

Beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît, n’est-ce pas? Le trouble dépressif majeur peut se présenter sous plusieurs formes et s’exprimer de façons très diverses, selon l’individu qui en souffre. C’est pourquoi c’est excessivement difficile, pour quelqu’un qui n’a pas été formé au diagnostic, de pouvoir se faire une idée claire à ce sujet en présence de quelques symptômes.

 

En clinique

 

Ceci étant dit, les symptômes dépressifs que j’ai le plus souvent observés, en clinique, sont une fatigue importante (ou une tendance à l’inactivité), une humeur très triste ou très irritable (irritabilité plus souvent observée chez les hommes), des pensées de mort récurrentes, une tendance à l’auto-dévalorisation et des problèmes de concentration. Dans la majorité des cas, les symptômes dépressifs sont accompagnés d’une forte tendance à l’isolement, chez une personne qui était peut-être auparavant très sociable.

 

Notez que certains (ou plusieurs) de ces symptômes peuvent être présents, sans que vous ne présentiez de trouble dépressif majeur, comme tel. Vous risquez toutefois de bénéficier d’un traitement en psychothérapie si vous éprouvez ces symptômes, avec ou sans trouble dépressif franc. N’hésitez pas à consulter en présence de tels symptômes, ou à référer un proche qui semble les éprouver à un professionnel en santé mentale.

 

La plupart des psychologues pratiquant une thérapie de la grande famille de l’approche cognitive et comportementale ont été adéquatement formés pour intervenir auprès d’individus présentant un trouble dépressif majeur ou des symptômes apparentés. De plus, ce type de psychothérapie (tout comme l’approche psychodynamique brève et la thérapie interpersonnelle) a démontré une bonne efficacité pour le traitement de ces difficultés. N’hésitez donc pas à consulter si vous en ressentez le besoin : de l’aide existe et elle est généralement très efficace!

 

 

Dr Francis Lemay, Ph.D.

Psychologue

http://www.psydeploiement.com

 

Inspirations :

 

American Psychiatric Association (2013). Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders : DSM-5. Washington, DC : American Psychiatric Association.

 

http://www.div12.org/psychological-treatments/disorders/depression/

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